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dimanche 20 mai 2012

des fjords à l'Euphrate


article précédent: Guerre et Paix. Et saucisse



En ce dimanche, alors qu'outre-Manche on s'active à la préparation des Jeux Olympiques, je vous propose un jeu à ma façon, une devinette en images.

Pouvez-vous donc trouver le point commun qu'il peut y avoir entre...


L'Euphrate

Ferdinand de Lesseps

Saint-Christophe

Un ferry

Un fjord

La déesse Parvati

L'os du péroné

et...

Un port




Je vous laisse réfléchir...


Alors bon, disons-le tout de suite, rien à voir avec de l'eau, soyons clair.
Ou alors il faut que vous m'expliquiez ce que vient faire ici le péroné...


Ca y est?


Ceux qui ont pensé à la notion de "transporter", de "porter", ne sont pas trop, trop loin.


On se rapproche...


La solution?

La racine proto-indo-européenne *per-, et la notion qui lui est attachée, de "mener à", "traverser", "franchir".
Et bon, d'accord, par extension, de "porter, transporter".


Selon les lois de mutation consonantique, un "p" proto-indo-européen restera "p" en latin, et deviendra "f" dans les langues germaniques (à l'exception du moyen néerlandais, où il se transforme en "v").

Nous allons pouvoir le vérifier ici...

Le mot "Fjord" - tout comme l'anglais firth, l'estuaire -  provient du germanique *ferthuz: "un endroit où traverser, un gué", via le vieux norois fjördhr.

Nous trouvons encore l'anglais ford, pour le gué. (et non pas Land Rover, curieusement?)

Le français "port" nous vient toujours de la même racine *per-, mais cette fois par le latin portus: le port.
Portus est apparenté à portare ("transporter") et porta ("ouverture, porte") ; le sens étymologique en est donc le "passage" (vers la mer).

De *per- est également issu le grec πόρος, poros ("le passage").
D'où nous viennent notamment "pore" et "poreux".

"Ferry", lui, vient du germanique *farjan: "faire traverser quelqu'un ou quelque chose", en passant par le vieil anglais ferian: transporter.

D'ailleurs, en anglais, "fare" c'est toujours le prix du transport, le prix du billet (de train, d'avion...)...

L'Euphrate, par le grec Ευφράτης, Euphrátês, basé sur l'avestique huperethuua, c'est littéralement le fleuve "qui est bon à traverser" (parce que peu profond): il s'agit d'un composé de pǝrǝtu: le gué, et de hu-, décliné du proto-indo-européen *(e)su-, qui donnera le grec ευ- ("eu"): "bon, bien, vrai, véritable, normal" (pensez à eugénisme, eucharistie, eucalyptus, évangile...).


Note: le mot français "gué" vient lui aussi d'une racine proto-indo-européenne: *wadh-, qui signifiait "aller". 
"Gué" nous en a été légué par le vieux bas francique *wad "endroit peu profond". 



Gué!
Il correspond au latin "vadum" - le gué. 

C'est également *wadh-2 qui nous a donné "évader", "invasion", cette fois par le latin vādere: "aller, marcher"... 
*wadh-2 a fourni à l'anglais to wade: patauger, barboter, ou... passer à gué 
Quand vous consultez les spécifications techniques d'un Land Rover, vous apprenez la valeur "usine" de son wading depth: la profondeur de gué qu'il est possible de franchir avec le véhicule, sa "guéabilité".


Pour ce qui est de la déesse Parvati (पार्वती - Pārvatī), il faut savoir que son nom fait référence à la montagne, à l'Himalaya - parvatah, car elle est la fille de Himavat, le roi des montagnes de l'Himalaya, et de Meena
Elle est en quelque sorte "la montagnarde". Elle épousera Shiva et concevra Ganesh.

Ganesh.
Ce n'est pas parce que Parvati enfante
Ganesh qu'elle trompe Shiva.
Je sais, je n'en suis pas fier.

En tout cas, on peut en conclure que l'Himalaya, c'était, pour nos ancêtres, "ce qui se traversait, ce par quoi l'on passait..."


Une passe dans l'Himalaya

Saint-Christophe - en fait Christophe de Lycie, c'est le géant qui porta le Christ sur ses épaules pour traverser une rivière. Christophe est composé des mots grecs Kristos (Christ) et phorein (porter).

La question est "mais comment s'appelait-il avant???"

Le mot "peroné" est emprunté au grec ancien περόνη, perónê, toujours basé sur la racine proto-indo-européenne *per-, qui est donné à toute pointe qui traverse un objet; fibule, broche, pivot d'une porte, rivet, agrafe, clavette.

Et oui, le péroné est un os fin et pointu...

Oui, bon, pour ce qui est de Ferdinand de Lesseps, il fallait surtout réfléchir à son prénom, et non à son patronyme ni à son canal...


Le canal de Suez

"Ferdinand", c'est l'aventurier, celui qui prend des risques
Par le germanique *fardi- nanth, *fardi renvoyant à la notion de "porter", bien sûr, et *nanth provenant de *nanthiz: le risque.

Et puis, vous pouvez l'imaginer,  *per- nous a donné tous les dérivés en -port: transport, import/export, portable, portail, portière, report, rapport, porche, portique, supportable et insupportable...

Curieusement, nous lui devons aussi... Importun!

L'importun est celui qui déplaît, qui ennuie, qui fatigue par des assiduités, par des discours, par des demandes, par une présence hors de propos, etc.

Le mot nous vient de *per- par le latin importunus "impropre, inapproprié, fâcheux, gênant", qui à l'origine s'appliquait à un lieu "sans port", donc difficile d'accès, impropre à l'accostage.

Quant à "opportun", du latin opportunus, dérivé lui aussi du latin portus, il se dit du vent "qui pousse vers le port" d'où, au figuré, "opportun ; utile, avantageux".

Enfin "sport"nous vient également de *per-. Mais par l’anglais sport, lui-même tiré de l’ancien français desport (ou déport), "jeu, amusement", provenant du latin dēportō.

Et dēportō, composé de -porto (porter) et du préfixe de-, possède plusieurs définitions, dont celles de "Emporter d’un endroit à un autre, transporter", ou "rapporter, remporter".

Alors, de deux choses l'une: ou bien "faire du sport", du temps des Romains, c'était "soulever des poids, porter des altères"...

Ou alors c'était plutôt "faire tout pour remporter la victoire, rapporter la palme".

Nous aimerions croire que c'est la première définition qui est la bonne.

Car c'est celle qui correspond le mieux à ces citations de Pierre de Coubertin:

Pierre de Coubertin

"L'important dans la vie, ce n'est point le triomphe, mais le combat. L'essentiel n'est pas d'avoir vaincu, mais de s'être bien battu."
ou encore, le célèbre:
"L’important (n'est pas de gagner), c’est de participer."

Eh ben, NON! Dans l'Antiquité, l'important était clairement de gagner, de remporter la victoire, qui rejaillissait alors sur sa ville, sa renommée et son commerce...

Eh oui, c'est comme ça. Les Bisounours ne sont arrivés que nettement plus tard...



Frédéric


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