- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 30 décembre 2012

des colons en calèche, comme c'est bucolique...


article précédent: C'est Noël!



Emittunt progeniem in coloniam
("Elles envoient leurs enfants dans une colonie")
Varron (Marcus Terentius Varro), en parlant des … abeilles!


Bonjour à toutes et tous!


Bon, je vous le dis tout de go, 'y aura pas de "mots basiques" en ce dimanche.

Oui, je sais, c'est la deuxième fois.

Mais bon, 'faut m'comprendre aussi: nous sommes le 30 décembre, et bientôt une nouvelle année s'ouvre à nous.

Alors, voilà, j'ai pensé à un petit sujet de circonstances…

Nous avions évoqué, il y a un an, la racine proto-indo-européenne *ei-, avec sa variante *ya-, qui nous avait donné Janus, janvier et l'anglais year (voir du passage des ans).

Il y était question du "passage", littéralement.

Une autre notion, cependant, est étroitement attachée à notre "nouvel an": c'est celle du cycle.
Qui, inlassablement, recommence.

Ouroboros, le serpent cosmique qui se mange la queue


Cette notion de cycle est fondamentale dans toutes nos cultures, et au sein de la nôtre, cela va sans dire, même si notre vision d'hommes modernes nous fait désormais percevoir le temps comme linéaire, et non plus cyclique

Quoi qu'il en soit, la notion de cycle se retrouve déjà - évidemment! - du temps de nos glorieux ancêtres indo-européens.

La racine proto-indo-européenne qui transmettait ce signifié?

*kʷel-1

En fait, *kʷel-1 évoque l'idée de "tourner", à l'intérieur d'un cercle.
Nous l'avions déjà entrevue ICI...

Cette racine peut se targuer d'une riche descendance, vous allez vous en rendre compte!
Car elle a donné le latin colo: cultiver, soigner.

- Euh, mais, quel est le rapport entre cultiver et tourner en rond?
- Tout tient à l'idée de sédentarisation, de travail, de vie à l'intérieur d'un espace clos.
Séjourner quelque part, c'est en quelque sorte "arpenter cet endroit", y "tourner en rond"

Le paysan romain, agriculteur, fermier, métayer, habitant, c'était le colonus, mot créé sur colo ("cultiver", donc), suivi du suffixe nominal -nus.

Et le colonus habitait forcément une… colonie!

Colonie, du latin colōnia: terre, propriété à la campagne, et puis, par extension: résidence, domicile, puis "colonie" dans l'acceptation moderne du terme: réunion d'hommes installés dans un autre pays, ville ou pays, habité par les colons.
La colōnia romaine désignait soit le domaine exploité par un colonus soit, par métonymie, les gens mêmes à qui on confie ce domaine ou encore, ceux qui partent l'habiter.


Curieux, non, ce glissement de sens, qui nous fait passer de l'idée de tourner dans un cercle à la colonie
Mais quand vous y réfléchissez... Tous ces gens qui sont "aux colonies", qui fréquentent les mêmes cercles, la même société... Pensez par exemple à ces clubs d'Anglais aux Indes!

Britanniques aux Indes, dans les années 1880


Mais nous n'en avons pas fini avec colo!

Le latin colo - colere donnait au supin (non, pas "de Noël", merci) "cultum".
D'où les français culture, cultiver, agriculteur, cultivateur

Mais aussi ... culte!

Le mot français culte (XVIème siècle) nous vient de cultus, participe passé de colere.
Cultus désignait l'action de cultiver, mais aussi, spécialement, d'honorer les dieux, les parents, les ancêtres.

Car finalement, cultiver sa terre ou rendre hommage, rendre un culte, c'est un peu toujours la même chose, non? Respecter, reproduire les mêmes gestes, ritualiser une pratique, c'est à dire la reproduire selon un rite, cyclique par définition…

Outre colon, colonie, coloniser, colonial, colo nous a légué la plupart des mots en -cole, comme agricole, viticole, piscicole.


Et n'oublions pas Cologne! La colonie romaine par excellence...

Cologne: sa cathédrale et son eau

En 50, sous le Principat de Claude, la ville, appelée Ara ubiorum (littéralement "autel des Ubiens") prit le nom de Colonia Claudia Ara Agrippinensium ou CCAA en l’honneur de Claude et à l’initiative d’Agrippine ; ses habitants furent appelés Agrippinenses. Il leur a fallu du temps pour s'en remettre.

Nez d'Agrippine, après que des
Agrippinenses lui aient exprimé
calmement leur point de vue


C'est également d'un composé de *kʷel-1 au degré o: *kʷol-o-, que provient le grec βουκολικος, boukolikos, dérivé de boukolos, "bouvier", lequel est constitué de bous, "bœuf", et de kolos, issu donc de *kʷol-o-, et désignant le gardien de troupeau, le vacher, le bouvier.

Et βουκολικος, vous vous en doutez, nous a donné… bucolique!

Quoi de plus bucolique que des boeufs?

- Bon, c'est très bien, mais si je vous suis bien, il n'est question que d'agriculture, de propriété terrienne, dans l'héritage de *kʷel-1 ??
- Patience! Car il faut savoir que...

… sous une forme dupliquée *kʷ(e)-kʷl-o, la racine *kʷel-1  véhiculait la notion de roue, de cercle.

C'est de cette variante *kʷ(e)-kʷl-o que nous vient l'anglais wheel: la roue!

Roue anglaise: London Eye

Ou encore le grec kuklos: le cercle. A qui nous devons notamment cycle, ou cyclone, ou encore bicyclette, recycler, encyclopédie, cyclope (déjà évoqué dans par l'oculus, l'autopsie du cyclope aveugle), hémicycle…!


Encyclopédie nous arrive du grec ancien ἔγκυκλος, énkyklos ("qui est en cercle, rond") et de παιδεία paideía, "instruction".
Mot à mot, c'est donc "éducation en cercle", entendez la notion de "faire le tour de l’éducation".

Frontispice de l'Enclyclopédie, 1772
Ca en jette plus que la version e-book


En grec, toujours, la racine s'est dérivée en κυλινδρος, kulindros, "rouleau, cylindre".
Dont nous avons tiré cylindre, évidemment, ainsi que cylindrée, cylindrique

Dans les langues slaves aussi, une autre forme de la racine proto-indo-européenne *kʷel-1, *kʷol-es- se retrouve avec le sens de roue, comme en russe, où la roue se dit колесо ("kaliesso").

Et puis, il y a la calèche!
Nous avons emprunté le mot à l’allemand Kalesche, basé sur les descendants slavons de *kʷol-es-, car tiré du tchèque kolesa (roue), lui-même provenant du polonais pour "roue": kolaska.

Une calèche sous la neige sans Julie Christie dedans,
aaaah, c'est dur à imaginer
(Doctor Zhivago, 1965, David Lean)


Encore plus fort:
Quand vous saurez que la consonne proto-indo-européenne *kʷ, selon les lois de transformation consonantique, peut donner en grec un k ou un p (voire un t), vous pouvez imaginer que pôle, du grec πολειν, polein, "tourner", et πολος, polos, "pivot" proviennent également de notre racine proto-indo-européenne, en l'occurrence de sa variante *kʷol-o-.

Nous en avons dérivé les français polaire, poulie.


En sanskrit, le cercle, la roue, c'est  चक्र - chakra: nous avons repris le mot en français, sous la même forme.

Les sept chakras


Ouf! Costaud, non, comme racine?!
(Et ce n'est pas fini!! Vous retrouverez encore d'autres dérivés de *kʷel-dans c'est pour se faire un torticolis, une accolade en hauberc)

Mais encore un mot:
Car finalement, notre français roue ne vient pas de *kʷel-1 …

- J'allais justement vous le dire!
- Oui, je m'en doutais, et prévoyais déjà le coup…


Roue nous arrive du latin rota ("roue", qu'elle soit de char, de potier, de la Fortune, ou l'instrument de supplice).
Et rota nous vient …
… de la racine proto-indo-européenne *ret-, à qui était associée l'idée de tourner, de rouler.

C'est *ret- qui donne rata (le char) en avestique, Rad en allemand, rod en breton, ou encore ratas ("roue") en lituanien.
En français, nous en avons dérivé rond, roulette, rodéo, rotation, rotule, rotonde



Et là-dessus,
Je vous souhaite, à toutes et tous, un bon recommencement de cycle! 
Une très bonne année 2013, qui vous apporte tout ce que vous souhaitez!

(Attention, c'est là le problème: bien souvent, on est exaucé! Faites donc attention à bien choisir vos voeux…!)




Bon dimanche, bonne semaine, bonne année!
Et à l'année prochaine!



Frédéric

dimanche 23 décembre 2012

C'est Noël!






Bonjour à toutes et tous!


En ce dimanche 23 décembre 2012, je vous propose de faire une petite incartade, et, pour une fois - allez, juste une fois! - ne pas nous consacrer à notre grand cycle des "mots basiques", ces mots qui nous qualifient, ou évoquent nos relations avec nos proches: hommes, femmes, famille, parents ...
Il y a encore suffisamment de mots de ce type à traiter, loin s'en faut…!

Et puis, le mot dont nous allons parler évoque irrésistiblement une fête de famille...

En revanche - et malheureusement - Noël, ce n'est qu'UN jour par an…



Ce 21 décembre, astronomiquement parlant, nous passions - du moins dans l'hémisphère nord - le solstice d'hiver.

Je vous engage à relire à ce propos le billet du 25 décembre de l'année passée: du passage des ans, où nous évoquions la notion de passage propre à cette période de l'année.

Et Noël se rapproche à grands pas!


Sir John Eliot Gardiner dirige le
Monteverdi Choir et les English Baroque Soloists
dans
l'Oratorio de Noël
de J.S. Bach, BWV 248

Alors, Noël!
Le mot est-il d'origine proto-indo-européenne?
Et que signifie-t-il réellement?

Vous rappelez-vous de Tour de France et Tour de Babel?
Nous y avions parlé de la racine proto-indo-européenne *gen-.
Une forme au degré zéro de cette racine, prolongée du suffixe -sko pour ainsi donner *gnǝsko, s'était dérivée dans le latin nascio: je nais.
A qui nous devons naître, naissance, natal

Eh bien, l'étymologie ordinairement acceptée du mot "Noël" est celle du latin "natalis dies", en d'autres termes "jour de naissance" (entendez de Jésus Christ).

Natalis provient du latin natus, complété du suffixe -alis
Et natus n'est que le parfait de nascio/nascior: naître.

"Noël" est donc en toute vraisemblance le résultat d’une évolution phonétique du "natalis" latin.


Bon, je dois quand même citer d'autres étymologies possibles à Noël:

Il pourrait s'agir à l'origine du "Neos Helios" grec (nouveau soleil), ce qui, il faut bien le dire, correspond bien à ce qu'est le solstice d'hiver.
Et vous l'aurez remarqué comme moi, la Noël se confond à quelques jours près avec le solstice…

Solstice

Notez, que le mot provienne de "Neos Helios" ne me dérange pas trop, car Neos provient - ouf - d'une autre racine proto-indo-européenne: *newo-, qui évoquait l'idée de "nouveau".

Nous devons à *newo- neuf, nouveau, le préfixe néo, novice, rénover
Et de la racine *nu- ("maintenant"), étroitement liée à *newo-, nous avons gardé par exemple l'anglais now, le néerlandais nu ou le latin nunc: maintenant.

Hélios, quant à lui, était la personnification du soleil, c'est-à-dire l'astre en tant que divinité.
En tant que Neos Helios, le soleil naît dans le royaume du sud dans une caverne au solstice d'hiver et meurt vieillard à la veille du solstice suivant.
Tous les matins il monte sur son char et gravit la voûte céleste pour aller se retirer la nuit venue dans le jardin des Hespérides.

Les Hespérides dans leur jardin

Le natalis dies latin pourrait donc parfaitement être une transposition du Neos Helios grec, le jour natal: l'anniversaire de la naissance du Sol invictus, le soleil invaincu, une bien belle image du solstice d'hiver

Sol Invictus

Le solstice, c'est la fête du renouveau: de la nouvelle terre, des semailles qui germent.
C'est le grand cycle qui redémarre, la vie qui repart ...


Alors bon, que "Noël" provienne de Natalis dies ou de Neos Helios, ou que Natalis dies vienne de Neos Helios, finalement, peut importe.
Personnellement, je m'en bats les rouflaquettes.

Emmerson Fittipaldi et ses rouflaquettes

Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que le mot "Noël" ne figure nulle part dans les évangiles et n'apparaît en français que vers la fin du XIIème siècle.


Mentionnons encore une origine possible - mais à mon sens, peu plausible - à "Noël": le mot viendrait de l'hébreux et signifierait "Dieu est né".
"No" étant le raccourci de "nolad" (נולד) qui signifie "est né", et "ël" (אל) signifiant Dieu.


Quoi qu'il en soit,

Je vous souhaite, à toutes et tous, un...


Très joyeux Noël!


Je vous souhaite une belle fête en famille, en ce moment si particulier de l'année - dans l'hémisphère nord du moins- où le soleil renaît, où les jours rallongent.

Où la lumière, en quelque sorte, redescend parmi les hommes, incarnée ou non…


Un petit cadeau?
Le clip de Christmas is all around par Billy Mack alias Bill Nighy, tiré de Love, Actually, un vrai film de Noël... (Richard Curtis, 2003)




Joyeux Noël!
Bon dimanche, bonne semaine, et à dimanche prochain!




Frédéric


dimanche 16 décembre 2012

Mes parents? Là sur le rempart, sous le parasol.


article précédent: Home, sweet home



Si vis pacem para bellum
Célèbre adage latin, se traduisant par "si tu veux la paix, prépare la guerre",
ce qui est quand même assez cynique...



Bonjour à toutes et tous!
Les fêtes de fin d'année se préparent? 

Fêtes qui sont souvent l'occasion, du moins pour la Noël, de se retrouver en famille…

Noël approche, la dinde le sait

Tiens, mais ça alors! Oui, nous avions, dans le cadre de notre grand cycle "les mots basiques", parlé de la famille! Comme signifiant étymologiquement l'ensemble des habitants de la maison, la maisonnée.
Eh bien, restons en famille! Et commençons par les parents!

Le mot "parent", désignant le père et la mère, nous vient du latin parentem, accusatif de parens ("père ou mère"), issu de parere ("engendrer, enfanter, produire ...").




Et parere, me direz-vous, il vient de quoi??

Eh bien OUI! Le latin parere descend d'une racine proto-indo-européenne, en l'occurrence:
*perə-1

Les différents signifiés de *perə-1?
Engendrer, porter un enfant, enfanter, produire, procurer

Et c'est sous une forme participiale, suffixée: *par-ent, que *perə-1 s'est mué dans le latin parere / parens


Mais *perə-1 ne s'est pas décliné que dans "parent'. Oh que non!

Sous une forme suffixée *par-ā, *perə-1, via le latin paro / parāre: préparer, équiper, apprêter, ou encore organiser, disposer, arranger … nous a donné…
  • parer, d'où parade
  • appareiller, d'où appareil
  • impératif, empereur, impérial: tous mots dérivant tous du latin impero (commander, ordonner, enjoindre), composé de in- et paro.
De leur PARADE nuptiale à leur longue marche,
la vie des EMPEREURS est un combat féroce
pour leur préservation et leur survie


Nos mots français préfixés en para- viennent bien entendu de paro: citons notamment parachute, paravent ou parasol.

Saut en parachute pour un pilote de chasse, je suppose


Mais rempart en est aussi un dérivé!

Rempart de la ville de Binche
Rempart nous vient de l'ancien français remparer (“défendre, fortifier, ceinturer d'un rempart”), remparer étant construit lui-même sur re- (le "re-" de “à nouveau”) et emparer (“défendre, fortifier, entourer"). 
Quant à emparer, le verbe est créé à partir de en-  et parer (“défendre”).

S'emparer avait donc originellement le sens de "défendre, fortifier"; ce n'est que dans la première moitié du XVIème siècle que le mot a pris le sens moderne de "prendre, occuper, exercer une domination entière sur, prendre possession de".

Parent sur les remparts de St-Malo, par un bel après-midi.
Avec un parasol.

D'autres verbes basés sur paro? Mais certainement:
préparer, réparer, ou même séparer...

Et sous une forme *par-yo, par le latin parere, parīre: enfanter, nous devons à *perə-1...
parturiente: accouchée, femme qui accouche.

Future parturiente blonde
Je sais, j'ai déjà fait mieux.

Plus surprenant est la parenté de la racine *perə-avec répertoire: le mot vient du latin repertorium: inventaire, créé sur re- et perio ("trouver, retrouver").
Perio étant une simple altération de pario ("mettre au monde").

Un peu comme si retrouver un objet disparu, c'était le remettre au monde, le faire revivre. 
Intéressant comme concept, non? 

La vipère, c'est ce serpent "qui porte ses jeunes en vie" et dont nous avons déjà parlé dans DON'T PANIC, 42 et toutes ces sortes de choses, pur bonheur linguistique car finalement composé de DEUX racines proto-indo-européennes, *gʷeiǝ- ("vivre"), et bien sûr *perə-1.


Nous pouvons encore citer au nombre des descendants de notre racine *perə-1 les mots en -pare: vivipare ou ovipare


Enfin, sous une forme *par-ikā, *perə-1 a permis de créer le latin Parcae: les Parques, désignant ces  divinités romaines qui présidaient au destin, celles qui assignaient le destin à la naissance de tout un chacun...

Les trois Parques, tissant le fil de notre destin...


Ah oui: si vous vous attendez à un prochain dimanche indo-européen traitant du mot "enfant", ben c'est râpé. 
Car nous avons DEJA traité du mot, dans parole: préhistoire avec plutôt qu'histoire sans.

Si vous vous en souvenez, "enfant" nous vient de la racine proto-indo-européenne *bha- ("parler").

L'enfant, c'est, étymologiquement celui qui ne parle pas! (Par le latin infans, provenant de fari - parler, précédé du privatif in-).


Amusant: alors que *perə-1, qui nous a donné "parent", a également permis de créér Parca, la Parque, la racine proto-indo-européenne *bha- qui,  de son côté, a permis de créer "enfant", est à l'origine de l'autre petit nom des Parques: fata; fata que nous connaissons toujours sous le vocable fées
(Pour en savoir plus, relisez parole: préhistoire avec plutôt qu'histoire sans, je ne le dirai plus)




Bon dimanche, bonne semaine à toutes et tous!
Merci de votre fidélité au dimanche indo-européen.




Frédéric

article suivant: C'est Noël!


dimanche 9 décembre 2012

Home, sweet home


article précédent: histoire de famille




"Anybody home? Huh? Think, McFly. Think!"
Biff Tannen, in Back to the Future, George Zemeckis, 1985





Bonjour à toutes et tous!

"Les mots basiques": on continue!


Dimanche dernier, nous avions vu qu'étymologiquement, en partant du français "famille", le concept de famille s'étend (ou se réduit!) à ceux avec qui vous vivez sous le même toit, et donc, en d'autres termes, à la maisonnée, puisque le terme français "famille" provient du latin familia, qui désignait l'ensemble des habitants de la maison.

Mais il faut bien l'avouer, nous n'avions pas retrouvé de racine proto-indo-européenne réellement à la base du français "famille".

Mais bon, il n'y a pas que le français, dans les langues indo-européennes…


Et il existait une autre racine proto-indo-européenne qui véhiculait des notions comme "s'établir, demeurer, résider, loger, être à la maison" et qui pourrait peut-être bien faire l'affaire…

*tkei-

Soyons clair, sous sa forme de base, *tkei- ne devrait pas vous dire grand-chose…

Mais quand je vous dirai qu'il existait une forme suffixée en *-mo de la racine, au degré o: *(t)koi-mo, vous allez peut-être voir où je veux en venir…

Oui, non?

*(t)koi-mo s'est dérivé dans le proto-germanique *kham-, *khaim-, d'où le vieil anglais a tiré hām, devenu en anglais moderne… Home!

Home, en anglais, n'est pas à proprement parler la maison en tant que bâtiment, mais plutôt en tant que foyer, son "chez soi", là où on est bien

Chacun conçoit "Home" à sa façon

le Home Sweet Home d'un informaticien


Mais *(t)koi-mo nous a légué également quelques mots français…
Hanter par exemple, qui provient du germanique *haimatjan: aller à la maison, amener à la maison.
ou encore hangar (déjà traité dans jardins, courtisans, choeurs et ortolans), ou hameau.

Hameau est devenu Hamlet en anglais.

Connaissez-vous ces petits bijoux d'humour britannique que sont les pubs pour les cigares Hamlet des années 60, 70 et plus?
Pubs dans lesquelles il arrivait toujours quelque chose de particulièrement désagréable au héros, qui retrouvait finalement un peu de sérénité en fumant son cigarillo Hamlet, avec toujours en toile de fond cette même version jazz piano/contrebasse de l'Air sur la corde de sol de Bach, et toujours le même motto: "Happiness is a cigar called Hamlet. Hamlet, the mild cigar")...

Cherchez sur Youtube Hamlet cigar ads, il y en a de fantastiques!




Allez, encore une:




Le chef de la maison, en vieux haut-allemand, c'était Heimerich.
C'est de lui que nous vient le prénom Henry!

Henry Fonda, 1905 - 1982


En ancien grec, *tkei-, toujours par sa forme *(t)koi-mo, a donné κώμη (kōmē, "peuplement, hameau").
En sanskrit, kseti peut se traduire par "il demeure, il loge"

- Eh Coco, t'es gentil hein, mais moi je ne vois toujours pas de trace de "famille" dans cette racine *(t)ruc-muche
 - Bonjour! On y arrive...

Et puis, *(t)koi-mo, en passant par le vieux slavon oriental сѣмиɪа ("famille, maisonnée, ménage, les serviteurs de la maison …) a créé le russe семья ("simia"): la famille! Eh oui!

La dernière famille impériale russe


En lithuanien, on retrouve encore šeima pour famille.
En letton, sàimе c'est toujours la famille, la maisonnée.
En vieux prussien, nous avons encore seimīns: le peuplement.
En arménien, shen signifie enfin "habité".

N'oublions pas non plus le néerlandais heem, l'allemand Heim, l'islandais heima, le suédois hem, désignant ou foyer, ou maison, ou son "chez soi".




Bon dimanche, bonne semaine à toutes et tous, et à dimanche prochain!



Frédéric

dimanche 2 décembre 2012

histoire de famille





"On voit par là combien il [Richelieu] savait soumettre l’insolence de ses passions passagères à l’intérêt permanent de sa politique
Voltaire. Mœurs, 176


Poursuivons notre inlassable quête des mots basiques...

Après avoir traité en un premier temps des mots "homme" et "femme", passons en ce dimanche au niveau II: la … famille!

(voir les dimanches indo-européens précédents: homme, man, viril, femme, ou même queen)


Notre conception de la famille est celle des rapports de sang et d'alliance entre personnes.
Pour nous, la famille, c'est l'ensemble des personnes appartenant à une lignée, et les personnes qui y sont associées par mariage ou autre union.

Si vous demandez à quelqu'un ce qu'est sa famille, il vous sera répondu quelque chose comme "Ma famille, c'est mes grand-parents, mes parents, mon époux/épouse / mon compagnon/ma compagne, mes enfants, mes frères, mes soeurs, mes oncles, mes tantes, mes neveux et nièces, mes cousines et cousines…"

Famille

Or, à l'origine - c'est du moins ce que l'étymologie semble nous indiquer - le concept de famille s'étend plutôt à ceux avec qui vous vivez sous le même toit.

En d'autres termes, à la maisonnée.

Oui, mais la maisonnée n'a pas toujours correspondu à l'image que vous vous en faites…


Le terme français "famille" provient du latin familia, qui désignait l'ensemble des habitants de la maison.
Mais dont le sens premier était plutôt "réunion d’esclaves sous l’autorité d’un maître".

J'ai trouvé une petite précision, dans "Leçons de mots: cours supérieur; dictionnaire étymologique latin", de Michel Bréal, publié chez Hachette en 1906, et numérisé par Google à partir d'un exemplaire provenant de la bibliothèque de Harvard:
"familia désigne à l'origine l'ensemble des biens, meubles ou immeubles, enfants et serviteurs. Plus tard, l'expression se divisa en deux, et marqua tantôt les biens, tantôt les personnes."

En tout cas, oui, familia dérive du latin famulus ou famul, désignant le serviteur, l’esclave!

Quant à famulus, le mot provient non pas du latin, mais de l'osque famel: esclave, habitant de la maison.


Osque? Vous avez bien dit osque?? Vous en êtes conscient?
Tout va bien dans votre vie? Vous traversez peut-être une passe difficile?

Mais enfin! l'osque, selon Wikipedia, est aussi une langue indo-européenne!
Du groupe sabellique, aujourd'hui disparue et cousine du latin avec lequel elle partage une structure grammaticale commune.
La zone d'implantation de la langue osque correspond aux parties intérieures de l'Italie centrale et méridionale à l'exclusion des régions actuelles des Pouilles et de la Calabre. (contrepéterie non voulue)

Diffusion de l'osque

Là où je sèche, c'est sur l'ascendance du mot famel
Provient-il d'une racine proto-indo-européenne? Pas si sûr… Mais si oui, alors, laquelle??

Ce que je peux encore dire, c'est qu'en osque, ainsi qu'on le voit par des enseignes retrouvées à Pompéi, faamat signifie: "il habite".

Inscription en osque retrouvée à Pompéi (British Museum)

Mais nous ne pourrons pas remonter plus avant, malheureusement…


Cependant, nous pouvons nous raccrocher à un autre mot français, qui lui devrait nous permettre de remonter le temps vers le proto-indo-européen…

Famille s'apparente, par le sens, à maisonnée? Eh bien, intéressons-nous donc à … maison!

Maison est dérivé du latin mansionem (devenu *masione(m) en latin populaire), accusatif de mansio "action de séjourner, séjour, habitation, demeure, résidence".

Derrière mansio apparaît le verbe maneo, manēre:"rester, séjourner".

Le mot a subi le même processus de métonymie qu’habitation dérivant de l’action de séjourner vers le séjour comme endroit.

Et OUI (aaaah), maneo nous arrive d'une racine proto-indo-européenne:
*men-3

Sémantiquement, la racine signifie rester, demeurer.


Outre maison, maisonnée, nous devons à *men-3(qui a donné μένω, ménô en grec ancien) des mots tels que manoir, ou l'anglais mansion.

Coquet manoir anglais, dans le Suffolk


Quelques autres dérivés? Mais oui!

Manse: dans le droit féodal, mesure de terre (comprenant une habitation) jugée nécessaire pour faire vivre un homme et sa famille.
En anglais, manse s'emploie toujours pour désigner la demeure d'un ministre du culte, particulièrement presbytérien.

Ancienne manse écossaise

Oui, en français on appellerait ça un presbytère!

Anneville, Haute-Normandie,
presbytère du XVIIIème 

Ménage!
Le mot s’écrit mesnage jusqu’au XVIIIe siècle et s’écrivait parfois maisnage par fausse assimilation avec maisnie, maisnée "maisonnée, famille".
Le mot cependant est le déverbal avec suffixation en -age du verbe ancien français manoir "demeurer, séjourner", dérivé donc de notre latin maneo, manēre.

Chouchou et Loulou dans Scènes de Ménage

En anglais, nous trouvons encore remain: rester, demeurer.
Ou, substantivé et au pluriel, remains: les restes, les vestiges, ou la dépouille mortelle...


Emma Thompson et Anthony Hopkins dans
The Remains of the Day, 1993

Mais n'oublions pas non plus les français permanent et immanent:

Permanent:
De l’ancien français permanans (même sens), lui-même provenant du latin permanere, de per, et manere, "demeurer" ; comme le provençal permanen, le catalan permanent, l’espagnol et l’italien permanente.


Immanent:
Du latin immanentem, qui réside dans, de in, en, et manere, résider. (Littré, 1880)
En philosophie: qui existe, agit à l’intérieur des êtres d’une manière continue, constante, par opposition à ce qui agit sur eux extérieurement, d’une manière transitoire.





Bon dimanche, bonne semaine à toutes et tous!



Frédéric

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