- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 24 août 2014

l'affaire de la racine perdue


article précédent: Vanniers, Harry Potter et Romains



"I see dead people."

Cole s'adressant au docteur Malcom Crowe, dans The Sixth Sense,
M. Night Shyamalan, 1999


I see dead people.













Bonjour à toutes et tous!

Pour moi, les vacances se terminent…
Lundi, c’est la rentrée!

Mais bon, vous n’êtes pas là pour m’entendre gémir sur mes difficultés à reprendre le travail ; passons aux choses sérieuses!


Nous sommes toujours au coeur de notre grande série Magie et magiciens.

En ce dimanche, je vous propose de nous intéresser à une boisson.
A laquelle on attribue des vertus miraculeuses.

Cette boisson, cette potion magique, aurait la particularité, par exemple, d’inspirer l’amour
Vous voyez de quoi je veux parler?

Oui!! Du … philtre.

Avec ph.

D'ailleurs, c'est pas difficile - les aquariophiles ne me contrediront certainement pas - : en plaçant du concentré d'extrait de tourbe dans le filtre d'un aquarium (avec un f), on en diminue le pH.
Ahaha.


Le français philtre nous arrive du latin philtrum.

De quelle époque le mot date-t-il? Oh ben en tout cas on retrouve le terme dans un document de justice de février 1381, cité par ce bon Charles Adrien Desmaze dans son ouvrage Les pénalités anciennes - Supplices, prisons et grâce en France, d'après des textes inédits, publié dans les années 1860.




(Euh oui, il faut dire que (ce bon) Charles Adrien Desmaze, né en 1820 et mort en 1900, fut juge d’instruction au tribunal de la Seine, puis chef de division au ministère de l’intérieur, et même conseiller à la cour impériale de Paris.)

Et donc, dans son ouvrage, Charles Desmaze cite des archives de justice de février 1381, dont voici un extrait, qui reprend la première occurrence connue de philtre en français:
"Rémission accordée à Jehannette de l'Ospital de Lyon, lingère à Paris -, laquelle avait consulté un juif nommé Bonjous, lequel, après avoir vu son urine, lui avoit donné un philtre pour le porter sur elle, à l'endroit de son ventre, quant elle auroit acolé l'homme qu'elle aimoyt."

Et le latin philtrum "potion d’amour" - vous vous en doutez par le ph - nous arrivait du ... grec.

Le grec ancien φίλτρον, phíltron, “charme d’amour”, se serait traduit littéralement par “se faire aimer”, car se composant de φιλέω, philéôaimer ») et du suffixe instrumental -τρον, -tron.


τρον


Quant à φιλέω, philéô, il n’était que le dénominal de φίλος, phílosami, aimé, chéri »), et pourrait se traduire par aimer d’amitié, traiter en ami


Et ce phílos grec exprimant la notion d’amour, i' vient d’où hein le kiki??

Eh oui!

Du proto-indo-européen ma bonne dame!

Précisément de la racine proto-indo-européenne …

*bhili- (ou *bhilo-),


à laquelle s’attachaient des notions telles que la bonté, l’amitié, l’harmonie


*bhili- version IKEA


Bon, ici, je me dois de préciser que Carl Darling Buck (c’est vraiment son nom, c’est pas que j’ai un penchant particulier à son égard), 1866 - 1955, grand linguiste américain, pensait plutôt que la racine *bhili- ne provenait pas du tronc commun syndical indo-européen, mais, plus récente, était issue des langues anatoliennes

Carl Darling Buck
(Copyright:
University of Chicago Photographic
Archive
)


Et puis, tant qu’à faire, je dois aussi vous faire part de mes doutes.

Car Watkins, auteur de ce formidable dictionnaire: “The American Heritage dictionary of Indo-European Roots" sans qui, vous le savez, il n’y aurait très probablement pas de dimanche indo-européen, ne reprend pas la racine!!!

Il ne la mentionne pas, n’en parle simplement pas, comme si elle n’existait pas.
Pourtant, elle est bien présente chez son aîné le grand Pokorny, avec le numéro d’index 153 pour tout vous dire.
(ce numéro correspond en fait à la page où apparaît la racine dans son ouvrage fondateur Indogermanisches etymologisches Wörterbuch, traduit en anglais sous un titre plus... , euh disons, ouvert, consensuel?Indo-European Etymological Dictionary.)



Alors, finalement, que penser??

Watkins était-il convaincu que cette racine était incorrecte, infondée?
Ou qu'elle provenait bien des langues anatoliennes, et non de l'indo-européen commun? Pourtant, quand Watkins épingle une racine non commune à toutes les langues indo-européennes, il la cite, mais précise alors son origine tardive.

les langues anatoliennes attestées durant la première moitié
du Ier siècle avant J.- C.

Anatole


Souvent, il (Watkins! On s'accroche) annote les racines découvertes par Pokorny, les revoit, les corrige ou les précise …
Mais dans le cas présent, rien!

R  -  I  -  E  -  N


AUCUNE mention de cette racine dans son prodigieux dictionnaire!!


Je vous l'avoue, ce dimanche m'a demandé pas mal de recherches, m'a confronté à pas mal de dilemmes.
Pour être clair il a carrément même failli ne pas voir le jour, du moins avec cette racine comme sujet...


Heureusement, *bhili-, je l’ai retrouvée chez quelques autres: elle est reprise sur le site de l’excellent Linguistics Research Center de l’Université du Texas à Austin, tout comme elle apparaît dans “A Grammar of Modern Indo-European” par Carlos Quiles et Fernando Lopez-Menchero.

Enfin, Ali Nourai la traite dans son imposant ouvrage “An Etymological Dictionary of Persian, English and Other Indo-European Languages”. (un superbe bouquin en deux volumes, avec PLEIN de tableaux graphiques - ici je m'adresse à toi Françoise!)

Hélas, pour Rendich - que j'apprécie également beaucoup -, le φίλος, phílos grec viendrait d'une tout autre racine: *dhē- (lui la retranscrit *dhi-), dont l'un des sens était "donner de l'affection, nourrir ...".
[La très intéressante *dhē-, nous l'avons déjà rencontrée: elle est à l'origine du français fils: voir Un gars, une fille]
Mwouais... D'après mes connaissances - bien limitées!! - des lois de transformation des consonnes proto-indo-européennes, un *dh donne généralement un th en grec, pas un ph...



*bhili- the Kid


Bref!

En résumé, j'ai quand même ici trois très bonnes sources que je considère assez fiables, qui plus est récentes, qui semblent corroborer la piste Pokorny.

Le seul reproche que je pourrais leur faire, à ces si bonnes sources?
Parfois - ou souvent? - ces sources sont plus des compilations que des travaux originaux.
Il se peut donc que les informations qui y sont reprises soient tout simplement incorrectes à la base.

Notez, je l'avoue sans honte, c'est comme ça aussi que je travaille, bien sûr!
Je n'invente rien, je ne découvre pas, hélas, de nouvelles racines!!!: je recherche et compile, et, éventuellement, choisis - à tort ou à raison - de partir dans une direction ou une autre ; je choisis de faire confiance à une théorie, voire à un linguiste.
Disons que mon boulot, qui s'apparente nettement à de la vulgarisation, se borne à rendre la linguistique comparative proto-indo-européenne plus digestible ...

Et Calvert Watkins est pour moi une autorité, car tout en reprenant le fruit des recherches de l'incontournable Julius Pokorny, il profite des évolutions plus récentes de notre connaissance du proto-indo-européen, et n'hésite pas lui-même à mouiller sa chemise et nous donner les résultats de ses propres recherches, quitte même à invalider - à de rares exceptions - celles de Pokorny, qui restent encore et toujours une référence (c'est d'ailleurs très souvent le n° de page du magistral dico de Pokorny qui sert de numéro d'index universel aux racines proto-indo-européennes!).


Une (super) chouette photo de feu Calvert Watkins


Désolé de m'être ainsi étalé...

Mais maintenant, vous savez tout.

Et vous comprenez aisément mon malaise devant l'absence de cette racine dans le dictionnaire de Watkins.

(copyright)
(copyright)




Je pense, je crois, je suppose que *bhili- est bien à l’origine de φίλος, phílos, et a fortiori du français philtre, mais voilà, le doute subsiste.

Une seule racine vous manque, et tout est dépeuplé.


Les voilà, mes sources "papier", auxquelles s'ajoutent quelques e-books
(Rendich, Pokorny) et sites Internet, notamment celui du CNRTL, le
Online Etymology Dictionary, le LRC, l'OED, le spokensanskrit.de et
même - avec des pincettes - le Wiktionary (souvent mieux fichu que sa
version française)

(vous trouverez la liste quasi complète de mes sources dans la colonne de
droite du dimanche, aux rubriques "La liste de lecture: mes premières
sources" et "Les liens utiles: le proto-indo-européen sur le web")


Et tant qu'à faire, voilà mon antre sous les toits, en mode dimanche
indo-européen


Quoi qu'il en soit, le grec ancien φίλος, phílos « ami », nous l’avons utilisé à profusion sous la forme du préfixe philo- ou du suffixe -phile.

Quelques exemples? (et je n’invente rien)
  • adultophile: attiré sexuellement par les adultes (!)
  • platokaolinophile: qui collectionne les assiettes en faïence.
  • puxisdiphteraniepceophile: collectionneur de photos de boites aux lettres.
  • spermophile: eh non! Désigne simplement une des espèces de rongeurs terrestres de la famille des écureuils qui aiment les graines.

spermophile, probablement à la recherche de glands et de
noisettes


Mais nous devons aussi à φίλος, phílos le nom de cette grande ville américaine, la cité de l’amour fraternel: Philadelphia, composé de φίλος, phílos et de ἀδελφός, adelphos: frère.

Nous avions déjà parlé de la racine proto-indo-européenne *gʷhelbh- à l’origine de adelphos: relisez donc de la Matrice au gratin dauphinois.


Philadelphia

Philadelphia


N’oublions quand même pas que Philadelphie était avant tout une ancienne cité lydienne, en Asie mineure.

En Anatolie, comme par hasard...

"Anatolian Metropolises 1880" by Self

Wikipedia nous raconte qu’elle fut fondée en 189 av. J.-C. par le roi Eumène II de Pergame.
Eumène II nomma la ville en l'honneur de son frère et futur successeur, Attale II (159-138 av. J.-C.), dont la loyauté lui valut le surnom « Philadelphos », littéralement, « qui aime son frère ».



Enfin, certains attribuent la parenté du suffixe latin -bilis / -ābilis à notre brave *bhili- ; suffixe latin devenu le suffixe français -able ou -ible.

Le latin -bilis exprimait la capacité ; on supposerait, selon cette théorie, qu'à l'origine, il signifiait littéralement "bon à"...

Ca peut paraître un peu tordu, mais selon Pokorny, l'allemand billig (bon, juste, moral) descendait également de *bhili-, par le proto-germanique *biliz: gentil, doux, clément.

Mais ici - OUF -, Watkins revient à mon aide:
Car pour Watkins, ce suffixe latin -ābilis / -bilis provient non pas de *bhili-, mais bien d'une racine suffixe *-tro-,  dont une forme en -i basée sur une variante *-dhro- qui aurait donné *-dhli- (euh, vous me suivez?), serait ainsi devenue le -ābilis / -bilis latin...

Enfin, et pour en revenir au proto-germanique *biliz et à Pokorny: selon lui en descendait aussi le vieil anglais bilewit: simple, innocent, sincère.

Oui, me direz-vous, mais on s'éloigne de l'idée d'amour, d'amitié!?
Certes vous répondrai-je, mais rappelez-vous qu'un des sens retrouvés de la racine évoque l'harmonie.
D'où par extrapolation, la justesse, la bonté, la moralité...

C'était en tout cas ce que défendait Pokorny.

Peut-être que Watkins, tout comme moi - je dois bien en convenir -, s'est retrouvé dubitatif, perplexe, voire circonspect devant cette construction théorique, et a tout simplement préféré ne pas la reprendre, et zapper la racine dans son intégralité?



Nous en resterons là...
Si vous en savez plus, contactez-moi!


- Eh oh mon coco! Mais pourquoi cette citation du Sixième sens en exergue??
- Mais parce que l'action du film se déroule à Philadelphie, voyons!





Et voilà, le dernier dimanche des vacaaaaaaances!!!!!!!!!

Pfff...


Allez, passez donc un TRES bon dimanche, une excellente semaine, et…

A dimanche prochain!




Frédéric


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