- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 2 novembre 2014

Chère Carine, prendrez-vous des liserons d'eau? Laissez-moi appeler le serveur.


article précédent: Dylan fumait de la belladone??



Kiss not thy neighbor's wife, unless
          Thine own thy neighbor doth caress

« Tu n'embrasseras point la femme de ton prochain,
à moins que la tienne propre ton voisin ne caresse  »

Ambrose Bierce, The Devil's Dictionary (1911)



Bonjour à toutes et tous!

Avant toute chose, en cette période si particulière de l’année, si jamais vous cherchez l’étymologie d’Halloween, sachez que c’est ICI que ça se passe…


Dimanche dernier, nous étions revenus sur l’article La bibliothécaire se livrait à la prostitution dans une bodega... - Une bodega?? pour nous intéresser à la racine *dem-, lointaine parente du domus latin.

Eh bien, en ce jour d’hui je vous propose de reprendre à nouveau ce même article, mais pour cette fois rebondir sur la racine proto-indo-européenne à l’origine du hōr- de hōrdōmr- qui y était également abordé, composé vieux norois pour prostitution.

C’est ce hōrdōmr- qui deviendra plus tard le whoredom anglais (toujours prostitution)…


Cette racine, c’était, je vous l’avais dit:

*kā-


dont le champ sémantique couvrait les notions d’amour, de désir…


Ford *kā-


C’est une forme suffixée en *-ro- de notre racine: *kā-ro-, qui est à l’origine de l’anglais whore, la prostituée, ou de l’anglais whoredom, la prostitution.

Ces deux mots proviennent en fait d’une même source germanique *hōraz (non, on ne rajoute pas hōdézespwār), au féminin *hōrōn-,celui/celle qui désire”, qui pratique l’adultère.


Ci-dessous, un fantastique épisode de la série Armstrong and Miller, irrésistible pastiche de la très chic émission de la BBC Who Do You Think You Are?, où des personnalités retrouvent, parfois avec surprise ou émoi, les traces de leurs ancêtres: 

Le rapport?

-------- Attention Spoiler, ne lisez que si vous ne comprenez pas l'anglais, 
ou ne souhaitez pas regarder la vidéo !! -------- 

Le pauvre Alexander Armstrong retrouve la trace de sa grand-mère maternelle, Florence, et de toutes ses soeurs - ses grand-tantes, donc -,  toutes renseignées au registre de la population (1921 ou 1931) comme whores.
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Ce que personnellement je trouve délicieusement amusant, c’est que c’est toujours notre *kā- proto-indo-européen qui est à l’origine de l’adjectif latin cārus: cher, aimé, estimé (ou aussi, parfaitement: cher, coûteux, précieux)


Eh oui! Cārus!

Dont nous avons tiré cher, chéri(e), chérir , mais aussi charité, caritatif,…

Oh, j'A-DO-RAIS les Saintes chéries, avec la délicieuse
Micheline Presle...

Vous vous rappelez du générique?
Moi: OUI!!!




Charité (tout d’abord sous une forme caritet, fin du Xème siècle), n’est que la francisation du latin caritas, dérivé de cārus.

Caritas a notamment servi, dans la langue de l’Eglise, à traduire le grec ancien ἀγάπη, agápê (“amour”, la plus haute des vertus théologales: l’amour de Dieu et du prochain).

Son sens concret de don, aumône, est attesté depuis le IIIème siècle.

Agape? Nous en parlions déjà il y a pratiquement un an jour pour jour, dans Une bonne pâte, ce satrape

Tiens, à propos:
Les vertus théologales, il y en a trois: la foi, l'espérance, et la charité.
En Russie, ces vertus sont joliment associées à trois prénoms féminins:
  • Ве́ра (Véra): Foi
  • Надежда (Nadiejda): Espoir, et
  • Любовь (Lioubov): Amour.

Leur fête, ainsi que celle de leur mère Софья (Sophia): Sagesse, est célébrée le 17 septembre.


Sophia, la Sagesse divine


De cārus nous arrive aussi, par l’italien carezza, caresse!
Le mot français évolua, exprimant d’abord une démonstration d’affection ou de reconnaissance par les gestes ou la parole, pour finalement se réduire essentiellement au geste affectueux de la main, ou apparenté à la sensualité érotique.


Caresses et bisous-babines, je connais...


- Et forcément, on retrouve la racine *kā- dans l’anglais to care! 
- Bonjour! Et… NON, pas du tout. Rien à voir.

L’anglais care (prendre soin, s'occuper de...), lui, provient d’une autre racine proto-indo-européenne: *gar-, racine d'origine expressive qui correspondait à la notion d’appeler (éventuellement à l’aide), de crier.

Un cognat de l’anglais care, ce serait plutôt...

slogan!

Construit sur le gaélique sluagh-gairm, que l’on pourrait traduire par cri de guerre, composé de sluagh, la troupe, et gairm, le cri, l'appel.

Au XVIème siècle, le mot s’employait pour désigner le cri de guerre ou de bataille de ces malades de Highlanders

La bataille de Prestonpans, 1745


Mais pour en revenir à notre gentille petite *kā-, nous lui devons encore les prénoms Carine, ou Carina. (chère, aimée, via le latin cārus)

Enfin, on la retrouve indifféremment dans l’allemand Hure: putain, ou dans le vieux breton kâr: amour, amitié, parenté.

L’ami se dit toujours câr en gallois,
car en cornique,
cara en gaélique et
caros en gaulois.


Terminons en beauté par un dérivé en sanskrit de notre *kā-, emprunté au proto-indo-iranien: काम!
Mais oui: काम, kāma: l’amour, tout simplement!


Un de mes films préférés...

Le dieu hindou Kâma, en sanskrit कामदेव, Kāmadeva, est en quelque sorte la personnification, ou plutôt la divinisation de l’amour, du désir amoureux.

Tout comme l'Éros grec, d’ailleurs, il utilise un arc et des flèches pour répandre l'amour…

Kāmadeva


Vous connaissez le mot कामसूत्र, Kāmasūtra, composé de काम, Kāma et de सूत्र, sūtra: aphorisme.
Kāmasūtra signifie donc littéralement « Les Aphorismes du désir ».

Le Kāmasūtra, recueil indien écrit entre le IVème et le VIIème siècle, prodiguait des conseils sur l’art de vivre qu’une personne cultivée se devait de connaître: l’usage de la musique, la nourriture, les parfums, et les positions sexuelles.

Eh oui!, le Kāmasūtra, c'était aussi de la musique! (source)



Fait curieux: le thai a emprunté काम, kā́ma au sanskrit, pour en faire กาม, gaam.
Juste un conseil: même si le sanskrit काम, kā́ma évoque bien l’idée d’aimer, d’apprécier, évitez cependant d’utiliser son pendant thai: กาม, gaam dans un restaurant thaïlandais pour exprimer votre envie d’un plat particulier…

Car à กาม, gaam correspond bien à la notion de désir, certes, mais... charnel.

C’est d’ailleurs par un dérivé de กาม, gaam: น้ำกาม, náam gaam, (náam le liquide, gaam le désir), que l’on désigne, en thai, le liquide séminal. Oui: le sperme.

Votre si poli "je prendrai vos liserons d'eau frits" risquerait donc de se comprendre comme "je voudrais prendre sauvagement par derrière vos liserons d'eau frits, là, au milieu de la table", ce qui n'aurait peut-être pas l'effet escompté...

(même si dans les menus des restaurants thaïlandais on parle de nouilles sautées, mais bon)


Liserons d'eau à la pâte de soja




Bon dimanche à toutes et tous, et …
A dimanche prochain!




Frédéric


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