- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 30 novembre 2014

elle attendait, debout sur la berge






Расцветали яблони и груши,
Поплыли туманы над рекой.
Выходила на берег Катюша,
На высокий берег на крутой.
(...)

(approximativement
"Rastsvietali iablani i grouchi,
Papleuli toumaneuie nad rikoï,
Vouekhadila na birik Katioucha,
Na vouesokiï birik na kroutoï.")

"Pommiers et poiriers étaient en fleur,
Les brumes nageaient sur la rivière,
Katioucha sortait sur la rive,
Sur la haute rive escarpée."

Катюша (Katioucha),
chanson soviétique, 
dont les paroles furent écrites en 1938 par Mikhaïl Issakovski,
et la musique par Matveï Blanter.




Bonjour à toutes et tous!


La semaine dernière, nous avions parlé de la racine *gʷerə-2, qui nous avait - notamment - légué graviter, baryton, grief, brute, brio, brigand

Mais voici que Maite,
une de mes lectrices de la première heure(!), et qui elle-même publie un très beau blog en espagnol: Grand Tour - Un viaje a la Antigüedad
Maite, donc, dans un de ses commentaires sur la publication de dimanche dernier, se demandait si la terminaison -bre de pas mal de toponymes espagnols ne provenait pas non plus de cette racine…

En fait, non.

MAIS! C'était peut-être un signe...
Il était peut-être temps pour moi de l’aborder, cette fameuse autre racine, celle qui se cache derrière ce -bre toponymique espagnol.

On l’emploie tellement souvent ; elle est présente dans tant de mots…
Dans plein de langues indo-européennes!

Et pourtant, et pourtant… Nous la connaissons si mal.

Faisons donc un petit tour de cette racine, qui j’en suis sûr va vous permettre de relier entre eux des mots à première vue totalement hétéroclites.

Cette racine, la voici donc:

*bhergh-2


Ce qu’elle signifiait?
Disons qu’elle véhiculait la notion de “hauteur”, qu’elle devait désigner quelque chose de haut, d’élevé ou en altitude. Haut, quoi!

Dans ses dérivés, on retrouve des références à des collines, où à des endroits fortifiés, précisément au sommet d’une ? d’une ?… colline.  - Pas mal, vous voyez, quand vous voulez!

Oh, n’allons pas très loin, pensez déjà à l’anglais barrow.
Non, pas la charrette à bras - oui je sais, c’est aussi une acception du mot -, mais la colline, tout simplement.

De superbes collines! (source)


L’anglais barrow, beorg en vieil anglais, provient de notre proto-indo-européenne *bhergh-2 par le germanique *bergaz: la colline, la montagne.

Toujours via ce *bergaz germanique, *bhergh-2 nous a donné … iceberg! La montagne de glace.
Basé sur le moyen néerlandais berghla montagne.





Et puis, nous lui devons un mot bien connu dans le nord de la France ou en Belgique…

Que je vais vous laisser chercher…

Ce mot signifie littéralement “lieu élevé et sûr

Une idée?

Non, ce n'est pas terril.

La racine proto-indo-européenne *prī- correspondait à la notion de paix, de sécurité.
Elle se retrouve dans le germanique *frithu-.

Et le composé germanique à la base de ce mot que je propose de trouver, c’est *berg-frithu-.

Alors, vous trouvez?

En francique, ce mot devint *bergfripu.
Oui, d'accord, ça ne va pas trop vous aider...

Allez!!

Un lieu élevé et sûr, garant de la sécurité d’une ville… … …


OUI! Le ... beffroi!

Il semble qu’à l’origine, le mot désignait plutôt la tour mobile en bois que les assaillants utilisaient pour s'approcher des remparts sans (trop de) risque lors du siège d'une ville.

Par la suite (du côté du XIIIème siècle), il s’utilisera pour nommer une tour de ville servant à faire le guet et à sonner l'alarme à l'aide d'une cloche.


Le beffroi de Mons (source)


Restons en ville…

Une forme au degré zéro de la racine *bhergh-2: *bhr̥gh-, s’est, elle,  dérivée dans le germanique *burgs-, qui désignait une colline fortifiée.

Le bas latin burgus, place fortifiée, s’en est évidemment inspiré.

Et c’est à partir de ce latin tardif burgus que nous nous avons créé le français bourg.

Enfin, ça c’est un raccourci peut-être un peu violent…

D’après le formidable dictionnaire étymologique de la langue française
- je l’aime ce bouquin (enfin ces bouquins, il y en a trois volumes, plus une version électronique): il n’hésite pas à remonter au germanique, ou même parfois au proto-indo-européen… -, 
le mot bourg est issu du croisement de DEUX mots latins homonymes, et apparentés

Le premier?
Burgus « fortification, tour fortifiée, redoute », emprunt au grec purgos, « tour, enceinte garnie de tours ».
Le mot latin, par extension, deviendra synonyme de castellum parvulum « petit château » puis « petit hameau ».

Le second?
Mais, notre bas latin burgus « ensemble d'habitations fortifiées » issu du germanique *burgs- « localité, ville fortifiée »!

La confusion entre ces deux burgus (le latin et celui issu du bas latin d'origine germanique ; on s’accroche) est à comprendre en contexte:
au haut moyen âge, les fortifications évoluaient, et une tendance se dessinait, à remplacer les tours de garde romaines par des habitations fortifiées.

De là serait issu le latin médiéval burgus, attesté au IXème siècle, pour désigner une petite ville, souvent centre de marché, parfois fortifiée ou entourée de murailles.

Bourg a ensuite progressivement perdu la valeur de « petite ville fortifiée » pour désigner un gros village où se tiennent ordinairement les marchés.

le bourg de Dadonville (source)


En vieil anglais, notre germanique *burgs- est devenu burg, burgh, byrig, ville fortifiée.
Nous le retrouvons dans l’anglais moderne borough, utilisé encore aujourd’hui pour désigner une ville bénéficiant de droits traditionnels, ou encore dans le borough, district administratif (comme à Londres).

Les boroughs de Londres



Dans les Lowlands écossais, brae désigne encore le versant d’une ... d'une ?? Colline.


C’est bien entendu toujours *burgs- qui se cache dans les terminaisons toponymiques en -bourg (Hambourg, Mariembourg…), -burg, -burgh, ou même -bury (comme dans Canterbury).

Canterbury (source)


Et - Je peux enfin te répondre, Maite! - c’est toujours ce *burgs- germanique qui apparaît sous la forme *bri(g)- > -bre dans ces nombreux toponymes espagnols tels que Bañobre, Callobre, Tiobre

Il se pourrait d’ailleurs que la ville de Burgos, en Castille, doive son nom à ce lointain *burgs-

Burgos (source)


Sur bourg, nous avons construit bourgeois, l’habitant du bourg.

Ou le français de Suisse ou de Belgique… bourgmestre.

On rencontre ce mot, synonyme de maire (car littéralement maître du bourg), dans les aires linguistiques francophones proches de territoires de langue germanique.
Nous l’avons emprunté au moyen néerlandais borgermeester et au moyen haut allemand burgermeister ou burgemeister.


Il y a les vrais bourgs, et les … faubourgs!

Faubourg? Nous l’avions très brièvement abordé dans étrange étranger.

Nous y apprenions que sa première partie fau- correspond au foris latin (dehors), au fuera espagnol: le faubourg était “ce qui est en dehors du bourg”.
Superbe article, d’ailleurs!
Où nous découvrions que forain n’avait RIEN à voir avec foire, mais se rapprochait étroitement de l’anglais … foreign

Toujours de *bhergh-2 au timbre zéro: l’anglais … burglar, le cambrioleur.
Celui qui s’introduit dans les bourgs et y dérobe les biens des bourgeois.

On suppose que la fin du mot (-lar) serait le résultat d’un amalgame avec le latin latro - le voleur, celui-là même qui a donné le ladrón espagnol.

Il y a bien des chiens policiers, pourquoi pas des
chiens cambrioleurs?


Il y a en fait encore pas mal de choses à dire de cette jolie petite racine *bhergh-2

Allez, encore un dérivé!

Le français… berge! (avec un b)

Bon, honnêtement, il y a plusieurs thèses quant à son origine.
Je vous présente celle qui à mes yeux est la plus convaincante: le mot vient bien de *bhergh-2.

La berge,bord d'un cours d'eau (ruisseau, rivière, fleuve, canal) ou d'un lac, en pente, souvent escarpé, formé naturellement ou dû à la main de l'homme”, pourrait se rapprocher, par certaines de ses acceptions, du brae écossais.

En gallois, bargodi, c’est « surplomber », et bargod, c’est le « bord ».
Berge, rive, se dira encore břeh en tchèque, brzeg en polonais, ou берег (“birik”) en russe.
берег (“birik”) comme dans la chanson Katioucha (le diminutif affectueux de Ekaterina / Екатерина, Catherine) ; la chanson évoque l'amour entre une jeune fille et un soldat parti au front (comme toutes les chansons soviétiques), qui lui écrit, et dont elle conserve précieusement les lettres... 
et sur iPad: https://www.youtube.com/watch?v=ngK_Cj5bH9I



Mais moi, je vais en rester là…
Oui oui.
J’en laisse pour dimanche prochain!

Car nous n’avons pas fini de parler de *bhergh-2, et ses autres dérivés partent dans des directions tellement surprenantes…


Pour vous faire patienter, et pour calmer les mauvaises langues qui s'imagineraient que la racine n'a jamais donné que des dérivés germaniques ou romans, sachez quand même …

  • qu’en hittite, notre racine *bhergh-2 a donné parkatar la hauteur, ou párkuš: haut, 
  • qu'en vieil arménien, բարձր, barjr signifiait haut,
  • qu’en avestique, barəzah- désigne la hauteur
  • qu’en sanskrit l’adjectif बृहत्, bṛhát- signifiait (notamment) haut, grand, fort, ou
  • qu’en tocharien (A et B, pour une fois), le verbe “se lever” en parlant du soleil se disait pärk-.




Je vous souhaite à toutes et tous, un excellent dimanche, une délicieuse semaine, et vous donne rendez-vous…

Dimanche prochain!




Frédéric


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