- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 29 mars 2015

Moi, Egill Skallagrímsson, je dis. - Mais non! Dimanche.






(...) Lorsque tout fut prêt, il hissa les voiles et chanta cet autre couplet :

« Retournons dans notre patrie ; que notre vaisseau rapide glisse sur la vaste surface de la mer ; tandis que les guerriers infatigables qui louent ce pays resteront sur les Furdustrandir, pour y manger de la baleine. »


Extrait de la Saga de Thorfinn Karlsefne et de Snorre Thorrbrandsson
Chap. VIII. — De Karlsefne et de Thorhall.

Auteur anonyme, traduction française de Eugène Beauvois

(Texte trouvé sur http://remacle.org/)



Pierre runique ne racontant aucunement la Saga de Thorfinn
Karlsefne et de Snorre Thorrbrandsson



















Bonjour à toutes et tous!


Dimanche dernier, je vous proposais un (très / trop?) long article pour clore notre étude de la prolifique et surprenante racine *deik-, montrer, à l’origine de notre français dire.

Restons dans notre grrrrrand thème du moment, Langue / mot / Parole, mais cette fois, intéressons-nous à la racine proto-indo-européenne ...

*sekʷ-3, 


dont le champ sémantique couvrait les notions de “dire”, “prononcer”, “émettre un son” …




Alors, *sekʷ-3!

Vous allez voir, il y a nettement moins à en dire…
(Et c'est pas plus mal, ça me permet aussi de souffler un peu.)
Mais bon, elle n’en reste pas moins intéressante. Ah que oui.

On la soupçonne, cette racine, de ne pas faire partie du vocabulaire commun à tous les groupes de langues indo-européennes, et donc d’être arrivée relativement sur le tard, après la période de l’indo-européen commun, quand les grands groupes linguistiques avaient déjà commencé à se former.

En effet, on la retrouve plutôt dans les langues occidentales, et on n’en a aucune trace dans les langues indo-iraniennes.

Notre racine, au timbre o, *sokʷ-, et précisément sous une forme suffixée en
*-yo-
pour donner donc *sokʷ-yo-
nous la retrouvons dans le proto-germanique *sagjan-.

Ce qui vous fait une belle jambe, je n’en doute pas.


*karl- *sagjan-



Mais… ce *sagjan- germanique est notamment à l’origine du vieil anglais secgan.

Qui a son tour s’est développé en anglais moderne pour donner… say!

- Mais oui! To say!
- Tousser?
- Alors, voyons, comment dire...? NON.
NOOOON!
L’anglais to say, pour “dire”.



Et c’est encore le dérivé germanique *sagjan de notre racine *sekʷ-3 qui se cache derrière le vieux frison sega, sedza, devenu sizze en frison moderne (si jamais, c'est toujours bon à placer dans une conversation), ou le néerlandais zeggen et l’allemand sagen (toujours “dire”), ou encore le vieux norois segja, dont dérive par exemple le suédois säga (oui: “dire”).


En anglais, toujours, une forme suffixée de timbre o, *sokʷ-ā, a fini par donner, en passant par le germanique *sagō-saw.

Non, pas la scie, mais bien le dicton.


non, justement



C’est ce même germanique *sagō- qui, passé en vieux norois, est devenu …

... saga! 

Dicton, narration, ou carrément épopée

La saga fut un genre littéraire développé dans l'Islande médiévale, aux XIIème et XIIIème siècles, consistant en un récit historique en prose, ou bien une fiction ou légende.


Eiríks saga rauða (Saga d'Eric le Rouge), manuscript
islandais du 17ème siècle


Comme je vous le disais, pas de trace, hélas, de *sekʷ-3 dans les groupes indo-européens orientaux.

Mais nous la retrouvons bien dans les langues baltes.

Ainsi, en lituanien, où histoire peut se dire … pa-saka, et où le verbe sakýti signifie dire, parler

Même origine pour le letton sacīt (parler, dire)


En proto-celtique, histoire pouvait se traduire par *skʷetlom.
En proto-gaélique, il était question de *skʷetlan, d’où le vieil irlandais a tiré scél - devenu scéal en irlandais moderne -, le manx skeeal, le gaélique écossais sgeul, ou le gallois chwedl.

(Oui, le manx, ou mannois ou manxois, c’est le gaélique parlé sur l’île de Man).

C’est en manx qu’apparaît pour la première fois la notion de la journée découpée en 24 heures.
On parle d’ailleurs encore et toujours des 24 heures du manx.

Voitures sur l'île de Man


On suppose que c’est par une forme suffixée au degré zéro de notre *sekʷ-3:
*skʷ-e-tlo-, “narration”, que s’est construit le germanique du nord *skathla-, dont est issu à son tour le vieux norrois skāld, désignant une sorte de poète satirique.

Traduit par l’anglais skald, ou le français scalde!


skāld

Le scalde pouvait être parfois le personnage principal d'une … saga!

Ainsi, Egill Skallagrímsson (Egill, fils de Grímr le Chauve) est un héros et un scalde islandais né au début du Xème siècle à Borg, une ferme de la région des Myrar (les Marais) dans un fjord auquel elle a donné son nom, dans l'ouest de l'Islande.

Il est le personnage principal d'une des plus grandes sagas de familles de l'île, probablement rédigée par l'écrivain et homme d'État Snorri Sturluson, un de ses descendants, dans la première moitié du XIIIème siècle.

Et je n'invente rien.

Portrait d'Egill Skallagrímsson dans un
manuscrit de l'Egils saga du XVIIème siècle


Vous connaissez peut-être l’anglais scold: sermonner, gronder, réprimander…

Scold nous vient du moyen anglais scolde, personne grossière, injurieuse.

Le mot provient du scandinave, d’une source apparentée à skāld.

Oui, skāld, le poète! 

Peut-être les injures scandinaves étaient-elles particulièrement fleuries, poétiques?

Il semble en fait que le dérivé vieux norois skáldskapr, littéralement “poésie”, revêt, dans les livres de loi islandais, un sens spécifique proche de diffamation


Mais donc, pas de sanskrit, ni de hittite, et encore moins de tocharien A ou B - je sais, c’est dur - pour *sekʷ-3.

En revanche, il est bien possible que ce soit notre racine qui se cache derrière l’ancien grec ἐν(ν)έπω, en(n)épō (dire, raconter, relater…).

Qui proviendrait d’une forme intermédiaire de type *en-sekʷ-.


Et c’est ce même grec que l’on retrouverait transposé dans l’incise latine … inquam (“dis-je”, “dit-il”, “ai-je dit”…), qu’affectionnait particulièrement Cicéron.

Intus, intus, inquam, est equus Troianus; a quo numquam me consule dormientes opprimemini. — (Cicéron, Pro Lucio Murena
Dans Rome, oui, dans Rome, est le cheval de Troie; mais tant que je serai consul, jamais on ne vous surprendra pendant votre sommeil.



Et donc, en ce tout petit dimanche, ouiii!
L’anglais say et notre saga, l'anglais scold ou le français scalde, ou même le latin inquam: ils proviennent bien tous d’une seule et même racine proto-indo-européenne…

Quand on vous demandera le rapport entre Cicéron et une saga, maintenant vous saurez quoi répondre...



Bon dimanche à toutes et tous, passez une excellente semaine!





Frédéric


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