- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 17 mai 2015

A l'automne, les cheveux des moines se ramassent à la pelle





(...)
Diogenes grammaticus, disputare sabbatis Rhodi solitus, uenientem eum, ut se extra ordinem audiret, non admiserat ac per seruolum suum in septimum diem distulerat; hunc Romae salutandi sui causa pro foribus adstantem nihil amplius quam ut post septimum annum rediret admonuit. Praesidibus onerandas tributo prouincias suadentibus rescripsit boni pastoris esse tondere pecus, non deglubere.


De vita duodecim Caesarum libri VIII, Vita Tiberi, XXXII
(Vies des Douze Césars, Tibère)

Caius Suetonius Tranquillus, dit Suétone





(...)
Diogène le grammairien, qui donnait des leçons à Rhodes tous les jours de sabbat, ne l'avait pas admis à des conférences particulières, et l'avait fait prier par son esclave de revenir le septième jour. Ce grammairien étant venu à Rome, se présenta à la porte de son palais pour lui rendre ses devoirs. Tibère, pour toute réponse, lui dit de revenir dans sept ans. Il écrivit aux commandants des provinces qui lui conseillaient d'augmenter les impôts: "Un bon pasteur doit tondre ses brebis, et non les écorcher".

Tibère (enfin, sa tête)
(enfin, un marbre de sa tête)






















Vous aurez reconnu dans le texte ci-dessus ce style enlevé, à la Suétone.

Ci-dessous, du vernis gel (apparemment ça se met sur les ongles??) enlevé à l'acétone.
















- Mais mais? Mais ce type est fou?
- En fait oui, c'est possible...


Bonjour à toutes et tous!

Continuons, en ce dimanche, à nous intéresser à la racine *temə-1couper, découper”, qui nous a donné - vous le savez déjà - temple, contempler, mais aussi anatomie, dichotomie ou encore atome, tomographie ou entomologie.
(voir ou revoir Avez-vous déjà contemplé l'anatomie d'un chevalier du Temple? Moi non)


Cette racine proto-indo-européenne *temə-1, nous la retrouvons toujours,
par une forme allongée *tem-d- devenant *tend-
passée au timbre o et suffixée pour donner *tond-eyo-
dans le latin tondeō, tondēre.
Oui, toujours “couper”, mais ici, couper les cheveux, l’herbe, en d’autres mots: tondre!

D’où nos français tondre, tonte, tondeuse.




Ou tonsure!

tonsure dite romaine

Eh oui, revoici les moines contemplatifs qui reviennent en force!

Alors, pourquoi cette tonsure? (chez les moines je veux dire)
J’avoue que j’ai cherché une réponse, que j’en ai trouvé une, même plusieurs, et qu’aucune desdites réponses ne me convient vraiment.

Bah, on retiendra que la pratique de la tonsure date d’au moins depuis le 4ème si pas le 2ème siècle après qui vous savez, et que, très certainement, on peut y voir un signe d’humilité ou de don, d’abandon de soi.
(c’est pas pour rien que les bons Français, juste après la Libération, tondaient les femmes qui avaient couché avec l’Allemand: ici, la tonte des cheveux était vue comme représentation de la flétrissure ; en leur rasant la tête, on rabaissait ces créatures, on les privait de la coquetterie associée souvent à la chevelure. 
On les humiliait.
la justice des bonnes gens...
Si la démocratie, c'est le peuple au pouvoir, alors parfois,
ça fait peur.
(Ceci dit, je préfère toujours une mauvaise démocratie à une
bonne dictature)

Pour en revenir plus précisément à la tonsure monastique, le sommet de la tête est souvent, dans beaucoup de traditions, symboliquement ce qui relie l’Homme à son créateur - d’où l’importance d’un couvre-chef dans beaucoup de religions ou rites.



On pourrait donc comprendre la tonsure comme une façon d’affirmer publiquement sa volonté de se rapprocher de Dieu, ou d'affirmer (afficher?) cette filiation, spirituellement parlant.

Si vous avez une explication plus fondée, n’hésitez pas, faites-en un commentaire!!


Nous l’avons vu la semaine dernière, *temə-1 est à l’origine du grec ancien τέμνω, témnō: couper, blesser, découpe…

Pour Watkins - mais pas pour tout le monde, je préfère vous le dire -, l’anglais contemn (mépriser, dédaigner) serait également issu de notre racine.

The contempt, ce n'est pas le contentement, c'est le mépris...!


BB dans Le Mépris, Jean-Luc Godard, 1963

Ah, et la bande originale du film!!! Par George Delerue, encore lui...
Ici, le thème de Camille... Mais qu'est-ce que c'est beau!!



En voici sa version (à Watkins, de l'étymologie de contemn - c'est dimanche, il est tôt, on se réveille):

Contemn dériverait de *temə-par le latin contem(p)nĕre,
< con- intensif + temnĕremépriser”, 
dans la mesure où le latin temnĕre aurait signifié originellement, dans l’idée de couper, faucher, “mettre par terre”, “abattre”, blesser, d’où insulter, injurier

Je ne sais pas si c’est Ernout ou Meillet qui l’a écrit, mais en tout cas, dans ce si précieux dictionnaire étymologique de la langue latine de Alfred Ernout et Antoine Meillet, le raprochement de temnĕre avec le grec τέμνω, témnō est (je cite) sans valeur.
(même si Cicéron pensait autrement, figurez-vous!)
Ils continuent et terminent (Ernout et/ou Meillet) par ...
Tout ceci est très incertain. Aucun rapprochement sûr”.
Bon, il est vrai que deux grandes théories permettraient d’expliquer l’étymologie de contemnĕre, c’est du moins ce que nous raconte Michiel de Vaan dans son “Etymological Dictionary of Latin and the other Italic Languages”.
(oui, une de mes nouvelles acquisitions, ce dico, et je peux vous dire que ça dépote)
Pour Michiel de Vaan, l’une comme l’autre de ces théories, cependant, assume qu'à l'origine, il y a bien une racine proto-indo-européenne, 
(ouf!)
 soit...

  • notre *temə-1 (en fait *temhr selon son système de retranscription), ou alors 
  • *stemb-agiter violemment”. 
Quant à leur vraisemblance respective, de Vaan pencherait plutôt pour la première de ces racines,
(ouuuf)
en précisant toutefois que sémantiquement parlant, les deux se valent, mais que sur la forme, la parenté de *temə-1 serait plus plausible, par sa forme nasalisée *t(e)m-n-ə-, à l’origine du grec τέμνω, témnō: couper
PS: l’anglais contemn provient certes du latin, mais par … l’ancien français contemner, contempner. 
Eh oui! Encore une fois, c’est l’anglais qui a absorbé un mot français. Dans ce sens-!
Et vous vous étonnez que cette langue soit aussi forte, aussi présente à l’heure actuelle?  
Quand comprendrez-vous, mes amis linguistes francophones - et surtout français! -, que protéger une langue, ce n’est pas la rendre imperméable aux autres?
Que du contraire…
Enfin…

Allez, restons en grec!
Où l’on trouvait τμῆσις, tmêsis: la coupure, la découpe. La césure.

Dérivé de τέμνω, témnôcouper », ça y est, ça va mieux après un bon café?)

En français?

Tmèse!

Sans rire.

En grammaire, il s’agit de la disjonction des deux éléments d'un mot composé, par intercalation d'un ou plusieurs mots. (Il convient de noter que la pratique de la tmèse trouve un adjuvant dans la commodité métrique.)

D’autres questions?

Oui, “lors même que”, en voilà une, de tmèse! 

Ou encore “des aspects socio- et politico-économiques”.
Le fait de séparer socio- et économiques en est une autre…


Bon, d’autres dérivés de *temə-sont encore possibles, mais pas trop certains, maniez-les donc avec prudence

Je vous les livre:

Estimer!
Oui, le français estimer provient du latin aestimō, aestimāre.

Ce aestimāre pourrait être en réalité un verbe dénominatif (entendez “dérivé d’une forme nominale”) basé sur un composé pré-latin *ais-tomos, signifiant littéralement “celui qui découpe le bronze”,
la première partie du mot, ais- (aes: un métal: airain, cuivre, bronze) dérivant par ailleurs d’une racine proto-indo-européenne *ayes-: métal, cuivre ou bronze!
Ouais bon…

Michiel de Vaan, toujours dans son “Etymological Dictionary of Latin and the other Italic Languages”, s'en tape encore sur les cuisses, les larmes aux yeux en pleine crise de fou rire.
Son verdict? “Explication peu crédible”. 
Car pour lui, et avec un (très) grand point d’interrogation, s’il fallait relier aestimāre avec une racine proto-indo-européenne, il faudrait plutôt chercher du côté de *ais-, souhaiter, désirer, d’où rechercher, et par extension mendier, quémander… => “celui qui mendie le bronze
(sachez quand même que c’est cette racine *ais- qui est à l’origine de l’anglais ask, demander!!)


Enfin, il y a … automne!

Oui, la saison.

Watkins rapporte cette étymologie - proposée par Pokorny le grand - mais sans trop y croire (il émaille sa définition de perhaps: il se pourrait que… ).

Le latin autumnus (automne, sans rire), pourrait provenir d’une forme composée antérieure,
*aut-tomos, 
correspondant à la récolte, la moisson. A ce moment particulier de l'année où on coupe, on fauche



Pour Mallory et Adams, nous ne pouvons rationnellement pas reconstruire un mot proto-indo-européen pour “automne”, et par voie de conséquence, nous pouvons parfaitement concevoir que le latin autumnus soit d’origine étrangère

automne


Pour terminer en beauté, que diriez-vous de quelques autres cognats, dans les langues celtiques, par exemple, mmmh?

En vieil irlandais, on trouvait teinnid*, pour casser, couper

En proto-celtique, le substantif tondā correspondait à “peau, surface”.

Le rapport, me direz-vous?

Eh bien, souvent, les mots pour “peau” se rapportent à des verbes évoquant l’idée de couper
(oui, car cette peau dont il est question, c’est la peau d’animal découpée, destinée à être portée ou à garnir un intérieur…, le cuir...)




Dans les langues slaves, on peut probablement mentionner le proto-slave *teti, “couper, hacher, frapper …”, dont dérive par exemple le russe archaïque тять (“tjatj”): frapper…, issu du vieux slavon d’église (mais oui, je ne vous oubliais pas!) тєти (“teti”), de même sens.



Voilà donc pour notre racine *temə-1

Dans ses dérivés les plus plausibles: temple, contempler, atome, anatomie, entomologie, tondre, tonsure, et peut-être même l’anglais contemn

Pas mal, non, pour une seule petite racine?!



Sur ce, je vous souhaite un EXCELLENT dimanche ; passez une TRES BONNE semaine, et surtout…

... Retrouvons-nous dimanche prochain, si vous le voulez bien!


Frédéric


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