- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 7 juin 2015

Peuchère, même le Transsibérien, il peine, quand elle souffle, la tramontane





- Madelon -

Mon père, voilà ma cousine qui vous dira aussi bien que moi que le mariage ne doit jamais arriver qu'après les autres aventures. 
Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments, pousser le doux, le tendre et le passionné, et que sa recherche soit dans les formes. (...)
Le jour de la déclaration arrive, qui se doit faire ordinairement dans une allée de quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un peu éloignée : et cette déclaration est suivie d'un prompt courroux, qui paraît à notre rougeur, et qui, pour un temps, bannit l'amant de notre présence. Ensuite il trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer insensiblement au discours de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui fait tant de peine. 
Après cela viennent les aventures, les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclination établie, les persécutions des pères, les jalousies conçues sur de fausses apparences, les plaintes, les désespoirs, les enlèvements, et ce qui s'ensuit. (...)

Molière
Les Précieuses Ridicules, Scène V



Bonjour à toutes et tous!


Dimanche dernier, nous évoquions la racine (proto?)-indo-européenne *treb-, à qui nous devons notamment trave, ou travée.
Plus facile de trouver une taverne qu'un tabernacle, à Thorpe on the Hill…


Mon vieux pote Thierry m’écrit alors un commentaire, dans lequel il met en rapport *treb- avec le français traverse.

vieilles traverses de chemin de fer


Ce qui, à première vue, semble fort judicieux.

Ce qui est certain, c’est que sémantiquement, la traverse correspond parfaitement à la trave dans son sens de poutre.

Mais voilà, Thierry, non, AUCUN rapport!!!

Traverse ne vient hélas pas de *treb-.

C’est d’ailleurs un des (nombreux) pièges de l’étymologie: rapprocher erronément des mots qui semblent si proches l'un de l'autre, tant par le sens que par la forme…
(relisez ce que nous disions sur le français temps et l'anglais time!)
- Mais pourtant, ici, tout semblait...
- Eh oui...

Qu’à cela ne tienne, il me semble plus que nécessaire de préciser l’origine de traverse! 
Encore une idée de trouvée, encore un dimanche de fait, merci Thierry!


Traverse, vieux mot (circa 1130, quand même!), issu du latin populaire (non attesté) *traversa, féminin substantivé de tra(ns)versus, s’employait dans les vieux textes, dans la locution “à la traverse”, entendez “en travers”, au sens propre.

Au XVIème siècle, on commencera à utiliser la locution “de traverse”, que l’on utilise toujours telle quelle ; pensons au chemin de traverse.

dans Harry Potter, le Chemin de Traverse est la jolie traduction française
 de l'original anglais Diagon Alley ("diagonally": "en diagonale")


Depuis le XIVème, le mot désigne aussi une pièce de bois mise en travers de certains ouvrages pour les assembler.
L’emploi le plus courant que nous faisons encore date de 1845: “pièce posée en travers d’une voie ferrée et qui maintient l’écartement des rails”.
Ben oui.

Quant au latin trānsuersus, qui deviendra trāuersus, on pourrait le traduire par “qui va de travers”, ou “à travers”.

Le mot est composé de deux parties bien distinctes:

  • trāns, préverbe, préposition, “par delà, au delà de…”.

et

  • ve/vortō, -ere:tourner”.


Comme par magie, ces deux composants sont l’un et l’autre issus de racines proto-indo-européennes…!

Aaaaaaah....












Respectivement...

  • *terə-2, traverser, passer au/à travers, ou au sens figuré (“aller au-delà, dépasser”): triompher, vaincre, 
et

  • *wer-3, tourner.


Nous les avons déjà rencontrées, l’une et l’autre! 

Mais ne les avons JAMAIS étudiées en profondeur.
Jamais un dimanche ne leur a été entièrement consacré.

Voilà qui est fort triste.

Vous l’aurez compris - vous me connaissez, je ne laisserai pas tomber une racine comme ça -, nous allons en profiter pour les étudier plus en détail, ces deux très jolies racines.


Ah oui!

*terə-2, traverser, nous l’avions découverte, tenez-vous bien, dans le PREMIER article de ce blog, en date du 27 novembre 2011.

Ca fait longtemps! Étais-je déjà né?

En tout cas, il est certain qu’à l’époque, le dimanche indo-européen se cherchait encore…
(S’est-il trouvé, c’est une autre question)

J’ai quand même un peu d’amertume à réaliser la longueur - ou plutôt l’absence de longueur -  des articles de l’époque. Je n’oserais plus les faire si courts…

Tout en vous disant que je pense globalement passer toujours à peu près le même temps à écrire un article (environ 10h par article?).
Simplement, je vais relativement plus vite ; je connais mieux mes sources, et surtout, même si j’en ai nettement plus qu’à l’époque, elles sont toutes , devant moi, à mon entière, personnelle et exclusive disposition.
Mort, nectar et liquidation de dette

en plein travail: mes sources papier et électroniques



Quant à *wer-3, tourner, c’était dans Serpents, vers et dragons. Ah, et aussi ophiolites. que nous en avions parlé…


Intéressons-nous donc, en un premier temps, à...


*terə-2

traverser, triompher.


Elle a beaucoup vécu, cette racine…

La plus ancienne forme qu’on lui donne, c’est *terh2-, mais on lui attribue aussi une variante par métathèse *treh2-, colorée en *trah2-, de laquelle proviendrait une forme contractée *trā-.


Au degré zéro
(donc - allez, tous avec moi: SANS VOY-ELL-E PIVOT-euh), 
notre racine dénudée, devenue *tr̥(ə)-, est à l’origine de l’anglais … nostril!

Oui, narine!

Nostril, composé vieil anglais de nose, le nez, et du désuet thrill, un trou ("percé à travers").

Etymologiquement, donc, la narine, en anglais, c’est un trou à travers le nez.

Simple et clair!


narine à voile...
... et narine à vapeur



Nous retrouvons une forme de notre racine au degré zéro *tr̥(ə)-,
mais cette fois suffixée en *-kʷe-: *tr̥ə-kʷe-, 
dans le proto-germanique *þerhwe- (ce þ se prononçant comme le th anglais), "à travers".

Et OUI, c’est de cette forme germanique que descendent notamment l’anglais through (à travers, durant, par…), l’allemand durch, et le néerlandais door

Et c’est toujours d’elle que nous arrive l’anglais thorough:qui traverse de part en part” => “qui va jusqu’au bout: méthodique, approfondi…


C’est sous sa forme au degré zéro *tr̥(ə)-, que combinée avec la racine *nek-1 (“mort”), notre valeureuse racine a donné le grec ancien νέκταρ, néktar, "nectar", dont je parlais dans ce …
- pardonnez-moi, l’émotion - 
premier article du blog.


Le nectar, c’était ce breuvage des Dieux qui permettait d’aller au delà de la mort, qui permettait donc, de triompher de la mort.


voyons, comment dire...? NON.


Et puis, c’est encore sur le degré zéro de notre racine
(*tr̥(ə)- pour les bien mais plus lentement-comprenant)
- et aussi d’ailleurs sur sa forme degré plein *terə- -, que s’est construit ...

... le sanskrit … तरति, tarati: traverser, triompher, ou même nager (“aller à travers l’eau ”) …

Ce qui ne devrait pas vous impressionner outre mesure, j’en conviens.

Mais quand je vous aurai dit que le sanskrit अव-, ava exprime l’éloignement, ou encore la descente (ava désigne ce qui est “éloigné, en bas”)…

... et que le composé अव- तरति, ava-tarati, gérondif signifiant quelque chose comme “étant descendu à travers”, se réduit en अवतीर्य, avatIrya, (qui se retranscrit également avatâra)...

... vous saurez que le mot avatar nous arrive de notre jolie racine!

L’avatar, dans la religion hindouiste, c’est une des multiples incarnations du dieu Vishnou.

Siddhārtha Gautama, dit le bouddha, en est la dernière à ce jour.

Reste encore à descendre Kalkî, pour inaugurer la nouvelle ère.
(Ce qui sous-entend, comprenez-moi bien, la FIN de celle-ci)

L’avatar, donc, désigne celui qu’incarne Vishnou après sa descente sur Terre, sa traversée jusqu’à nous.

Kalkî. Oui, il ressemble furieusement à un
cavalier de l'Apocalypse


Alors, notre latin trāns (oui, je sais, je n’avais pas oublié)!

Il arrive lui de la forme variante contractée *trā-.

Ce trāns (latin, et non sibérien), soit dit entre nous, pourrait bien être le participe présent d’un ancien verbe *trāre traverser”, dont on a perdu la trace…
(Ca expliquerait en tout cas cette curieuse terminaison en -ans.)


Sur trāns (ou sa forme tra), mes amis, que de mots, que de mots ne se sont-ils pas créés!

Allez, quelques-uns:

travers, traversée, traversin, travestir, tréfilerie, tramontane,
trébucher (trans-, "au-delà" + buc, buc étant le tronc - du corps),  
tranquille (eh oui, copié du latin tranquillus, composé de trans- accolé au radical de quiesrepos, calme »),
transaction, transatlantique, transbahuter, transcendance, 
transept (du latin transseptum, "enclos (saeptum, l’enclos) au-delà [de la nef]"), 
transcription, transformation, transfuge, transfusion, transgression, transhumance, transiger, transit, transmission, transparent… … …,
transpiration, transpondeur, transport, transposition

tramontane


Vous en voulez d'autres? http://fr.wiktionary.org/wiki/trans- !!


Bon, je crois qu'on en restera là…


Il y a encore pas mal de choses à dire sur *terə-2, que je vous garde précieusement pour dimanche prochain

Sachez déjà que nous parlerons latin, mais aussi… persan!


Et vous réaliserez à quel point cette *terə-2, qui n’en impose pas, qui n’a l’air de rien comme ça, nous a donné de si beaux mots, et en plus dans pas mal de langues indo-européennes…




Passez un excellent dimanche (ici, il fait TRES beau), passez une glorieuse semaine!

Je vous donne rendez-vous… dimanche prochain!




Frédéric


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