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dimanche 18 octobre 2015

l'hypnose, j'y songe de plus en plus...






"Mieux vaut une conscience tranquille qu'une destinée prospère.
J'aime mieux un bon sommeil qu'un bon lit."


Victor Hugo, in Océan - Tas de pierres













Bonjour à toutes et tous!


Dimanche dernier, beaucoup d’efforts pour pas grand-chose, pour finalement ne pas arriver à vous donner l’étymologie proto-indo-européenne de ce mot tout simple: “rêve”.


Nous allons essayer de nous rattraper en ce jourd’hui.

Avec, dans la même veine, l’étymologie de … “sommeil



Sommeil, notre français sommeil, est issu du bas latin somniculus.

-culus”? (rien de sexuel)
Mais oui, vous aurez compris que cette terminaison correspond à un diminutif, le mot original étant somnus.

Somnus, c’était le sommeil, tout simplement.





Au figuré, en poésie, il pouvait aussi signifier la nuit, ou carrément la très très très longue nuit: longus, frigidus somnus, entendez le long, froid sommeil de ... la mort


Aaargh, ça me fait irrésistiblement penser à la tirade du génie du froid, 
dans King Arthur, de Purcell...

Sublime!

Dans le troisième acte, ce pauvre, le génie, "Cold Genius"

- pas Purcell, qui était aussi un génie, mais soit -

est réveillé de son long sommeil par Cupid (Cupidon),
et rien qu'à l'entendre, on comprend que ça ne l'amuse pas trop...

What power art thou, who from below
Hast made me rise unwillingly and slow
From beds of everlasting snow?
See'st thou not how stiff and wondrous old
Far unfit to bear the bitter cold,
I can scarcely move or draw my breath?
Let me, let me freeze again to death.

(Quelle puissance es-tu, toi qui, du tréfonds, 
M'as fait lever à regret et lentement 
Du lit des neiges éternelles ? 
Ne vois-tu pas combien, raidi par les ans, 
Trop engourdi pour supporter le froid mordant, 
Je puis à peine bouger ou exhaler mon haleine ? 
Laisse-moi être transi, laisse-moi mourir à nouveau
de froid.)


(j'avais déjà cité cette oeuvre monumentale:



Somnus, c’était aussi un nom propre, celui d’un dieu, le dieu du sommeil, évidemment!

Somnus


Mais donc, le diminutif somniculus, c’était le petit sommeil: le sommeil léger.

De somnus, nous avons tiré en ancien français sumne, puis some, pour enfin donner le littéraire… somme.
Que nous employons à présent plutôt pour désigner le sommeil de courte durée, la sieste.


Alors, le latin somnus, d’où venait-il???

Eh oui! D’une racine proto-indo-européenne:

*swep-1


Sémantiquement, elle correspond à l’idée de … dormir.




Pour nous léguer le latin somnus, et par la suite somme et sommeil, cette brave racine s’est suffixée: *swep-no-.


Oh, sur somnus, nous avons également bâti sommeiller, ensommeillé, ensommeillement.
Ou insomnie, et insomniaque!

L'insomnie, où être toujours éveillé à trois heures du matin


Sous l’Empire, on appelait somno (basé sur le datif de somnus: “pour le sommeil”) un petit meuble que l’on posait près du lit.

Somno Empire en acajou


Et puis, nous avons encore les très usités…
somnifère, somnolence, somnambule. 

Ou alors somniloquie, le fait de parler pendant son sommeil.

Somnanbulisme


Mais mais, ce n’est pas fini!
Car à côté du latin somnius - le sommeil, s’est créé le latin somnium - le rêve!
Nous l’avons également emprunté, ce somnium, et transformé en sunge, au XIIème.
Une petite réfection, et hop, on obtiendra songe, fin du XIIème.

le songe de Jacob, Petrus Comestor, Bible historiale,
Meermanno Koninklijke Bibliotheek, La Haye 


Tiens, et comment expliquer que songer signifie à présent penser, ou même “se préoccuper de / être préoccupé par”?

En fait, l’association entre rêver et penser s’est faite relativement vite: déjà en ancien français, au début du XIIIème, songer pouvait déjà s’employer dans le sens de pensée.

Quant au sens de “préoccupation” que l’on peut accorder à songe, là, il faut bien le reconnaître, nos ancêtres ont solidement m.rdé.

Oui, il n'y a pas de quoi être fier.

Ils ont simplement confondu songe et … soin.
On appelle ça une confusion paronymique, selon cette tendance que nous avons à attribuer le même sens à des mots phonétiquement voisins.

Oui, le sens d’un mot, ça tient parfois à peu de choses…



Maintenant, sous une autre forme suffixée: *swep-os-, notre bien vaillante *swep- nous a aussi légué le latin…

sopor!

Ici, il s’agit d’un profond sommeil. Proche de la léthargie.



Il désignera même une substance qui fait dormir, j’ai nommé… l’opium!

fumerie d'opium à Shanghai, 1907

De sopor, ben oui, nous avons tiré soporifique.
'Faut pas avoir un doctorat en linguistique historique pour le savoir.


Mais la gentille petite *swep-, sous une forme suffixée en -no*sup-no-, cette fois basée sur son timbre zéro
- où la voyelle-pivot e disparaît, et dans ce cas plus particulier ne subsiste que la composante /u/ de w: *sup- -, 
nous a laissé, cette fois en ancien grec… ὕπνος, húpnos, le sommeil.

Et sa personnification - ou plutôt déification -: Ὕπνος, Húpnos: Hypnos, le dieu du sommeil.
(Mais oui, Somnus n’est que la transposition dans le panthéon romain du Dieu grec Hypnos).



On va pas vous faire un schéma, de húpnos nous avons tiré hypnose, hypnotique, hypnotiseur…


- Quoi, et c’est tout?? Du latin et du grec? Et t’appelles ça du proto-indo-européen??
- Oh mais bonjour! Cela faisait si longtemps! Vous allez bien?

Si, effectivement, nous nous arrêtions ici, on pourrait difficilement qualifier cette racine de “proto-indo-européenne”.

Mais elle n’en est pas restée là, *swep-! Oh non!

Car vous la retrouverez - vous savez, dormir, c’est assez commun… - dans BEAUCOUP de groupes linguistiques indo-européens.



Dans les langues germaniques?
Mais oui!

Allez, dans la branche occidentale, on trouvera le vieux saxon sweban, pour rêver.

Dans la branche nordique, on retrouve encore le, le, le … OUI! vieux norois sofa. “Dormir”.
Non, rien à voir avec ce canapé sur lequel, oui, je le conçois, on peut parfaitement dormir.
Ce “sofa”-là est en réalité d’origine araméenne צפא , ṣipā’, “le petit tapis” ; il nous a été transmis par l’arabe صُفَّة, ‎ṣuffa, “sofa, siège long fait de pierre ou de brique”.

dormir dans un sofa


En vieil islandais, le vieux norois sofa a donné sofna: tomber de sommeil, ou svefna, dormir, tout simplement.
D’où l’islandais moderne sofa, “dormir”, ou encore svefn/söfn, dormir, rêver

En danois, le vieux norois deviendra sove (“dormir”), ou søvn (“sommeil”)

"dormir", pour un danois


Et si ça peut vous faire plaisir, sachez qu’en suédois, dormir se dit toujours sova, et que le sommeil se dit sömn


Et dans les langues celtiques?
Ben ouais!
En vieil irlandais, on avait súan pour sommeil.


Revenons un peu plus vers l’est?
(Revenons parce que la racine vient de par là, hein)

Groupe balto-slavique?
Bah, pourquoi pas!
Avec
  • le lituanien sãpnas, sommeil, mais aussi rêve, ou
  • le letton sapnis, sommeil
(mais l'est-on vraiment? Oui, je sais, mais je ne peux pas m'en empêcher)

Alors, ouiiii, en vieux slavon d’église, nous avions sъnъ “seun”, sommeil.
Issu de la forme suffixée au timbre zéro de *swep-, *sup-no-.

D’où les russes сон (“sonn”), sommeil / rêve, et спать ‎(“spatʹ”), dormir, mais aussi, disons, euh, un peu l’équivalent de coucher en français?

sommeil à la russe


Toujours dans les langues slaves, entre autres…
le bulgare спя ‎(spja), le slovène spáti, le tchèque spát

Ah oui, important!
Si vous devez exprimer l'idée de dormir en sorabe, veillez (songez) à bien savoir si vous avez affaire à du haut-sorabe ou du bas-sorabe, car en bas-sorabe, on dira spaś, alors qu’en haut-sorabe on parlera plutôt de spać.

Oh, si vous voulez vous ridiculiser, c’est votre problème.

Görlitz, en Lusace


Alors, en hittite?
Oui: sup-zi, dormir.

En avestique?
x˅afna-, pour sommeil.
Et en persan? خواب ‎(xvâb, xâb).
En Kurde, xew ‎(“sommeil”), et xewn ‎(“rêve”).

En sanskrit? स्वप्न, ‎svapna, “sommeil, indolence, rêve…”.
D'où...
le bengali ঘুম ‎(ghuma), ou
le népali (ou népalais) सुते ‎(sute).


Et puis, carrément de l’autre côté du continent, en tocharien A, on désignait le sommeil par le mot ṣpäṃ, l’équivalent de ṣpäne en tocharien B
Ces populations, que l'on connaît finalement assez mal, couci-couça, qui parlaient ce qu'on appelle le tocharien ou tokharien, c'était les Arśi-Kuči-Kuça, qui vivaient dans ce qui est à présent le Turkestan oriental. Oui oui, en Chine! 
le bassin du Tarim, où vécurent les Arśi-Kuči
Ces tribus se sont rapidement retrouvées isolées du reste du groupe de base indo-européen, notamment parce qu'en ce temps-là, le cheval n'était pas encore domestiqué, et qu'il est particulièrement difficile d'arriver à pied par la Chine.


Quelle épopée!
Ah ça, quand je vous disais qu’elle était bien vaillante notre brave *swep-!


Et donc sommeil, songe et hypnose sont très étroitement apparentés par le sens, mais aussi par l’étymologie, ayant tous un ancêtre commun, datant d’il y a plusieurs millénaires.

L'auriez-vous cru?
Ca laisse songeur, non?

C’est-i pas beau, dites?
Ah, quand même!
Merci, merci le proto-indo-européen!



Allez, passez un excellent dimanche, et une TRES bonne semaine!

D’ici dimanche prochain, portez-vous bien!




Frédéric







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