- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 8 novembre 2015

au briefing, on a insisté sur le port de brassards fluo






Un seul bracelet ne tinte pas.

proverbe nigérien

bracelets nigériens












Bonjour à toutes et tous!


Voyons que je me souvienne (j'ai un peu trop de choses en tête en ce moment)…

Dimanche dernier, nous avions découvert la racine proto-indo-européenne *mregh-u-, à laquelle s’attachait l’idée de brièveté.

Ça c’est une chose.

Alors, quoi encore?
Oui! Que le latin brevis en provenait, via sa forme suffixée *mregh-wi-.

Et que par là, nous en avions gardé quelques mots plus qu’usuels, comme bref et toute sa famille, mais aussi brume, ou même brevet!

Pépin le Bref



Bon.


Eh ben, on continue!


Vous vous rappelez le vieux français brief?
(enfin, je veux dire “vous vous rappelez dimanche dernier, quand nous avions parlé du vieux français brief?")
Ce brief est passé - rien d’original - à l’anglais.
Où vous retrouvez à présent brief, briefly, brevity, mais aussi ... briefing!

Ce dernier date de la deuxième guerre mondiale, où il s’employait dans l'aviation:
“réunion où les équipages reçoivent, avant de partir en mission, les dernières instructions”.
Souvenons-nous!


Et si nous allions nous faire voir chez les Grecs?

En grec ancien, *mregh-u-, via sa forme au timbre zéro
(“sans voyelle-pivot, euh”) 
*mr̥ghu-, a donné βραχύς, brachus: court, petit.

Nous en avons conservé, par exemple, brachythérapie, où brachy- peut s’entendre comme « distance courte », la brachythérapie étant une une technique de radiothérapie où la source radioactive est placée à proximité immédiate de la zone à traiter.
Une liste des dérivés français en brachy-? https://fr.wiktionary.org/wiki/brachy-


Mais les anciens Grecs, toujours très taquins, ont repris le comparatif de βραχύς, brachus, “court”: βρᾰχῑ́ων, brakhī́ōn, donc “plus court”, en le substantivant.

C’est ainsi que βρᾰχῑ́ων, brakhī́ōn désignait la partie supérieure du bras, plus courte que l’avant-bras.
A noter que selon une autre théorie, le mot aurait plutôt désigné le bras dans son ensemble, ce membre "plus court" que ... la jambe.



Quoi qu’il en soit, le mot est passé au latin, sous la forme brachium, le bras.

Nous le retrouvons dans le vocabulaire scientifique:
brachial? Qui a rapport au ... bras!
brachidé? (en zoologie): qui est en forme de, de, de?? ... bras.
Et ainsi de suite…

brachiopodes

l'aquaportail nous décrit le brachiopode (et c'est assez osé):
le brachiopode est un groupe zoologique d'organismes enfermés dans une coquille bivalve à symétrie bilatérale passant par la perpendiculaire des lèvres des valves. On distingue la valve ventrale, ou brachiale, et la valve dorsale (ou pédonculaire) le plus souvent fixée au substrat par un pédoncule sortant du point d'insertion situé sous le crochet de la valve pédonculaire.


Mais surtout, c’est sur le latin brachium que nous avons créé le français ... bras, tout simplement!
D’où nos embrassade, embrasser, bracelet, ou brassard!




Un très joli dérivé de brachium, c’est brasse!

Issu du pluriel du neutre brachium: brachia.

Car la brasse, originellement, désignait collectivement les deux bras.

Au XVème siècle, la brasse était une mesure de longueur, correspondant au développement maximum des bras étendus (ce qui fait plus ou moins 1,80 m).

L’unité de mesure, égale à la toise (le fathom, lié à Mark Twain, voir diplomatiquement, je doute qu'un diplodocus ne mange que des biscuits, même à la brouette), est encore et toujours utilisée en marine, pour mesurer la longueur des cordages, la profondeur de l’eau.




En 1835, on parlait de “nager à la brasse” quand on nageait en déployant les deux bras à la fois.
Oui, c’est de là que nous arrive brasse,
nage sur le ventre par mouvements simultanés et symétriques des bras, puis des jambes.


Euh oui, je dois vous le dire: brasserie, brassin, brasser n’ont rien à voir avec notre racine. 
RIEN.  
Ils proviennent du latin populaire *braciare, dérivé de braces, mot que Pline signalait comme d’origine gauloise, et qui désignait vraisemblablement … l’épeautre du pénitencier.


Un cas particulièrement intéressant, voire croustillant,  est celui de ... brassière!

Très vieux mot - d’abord écrit braciere -, au XIIIème, il désignait la partie de l’armure (ou du harnachement) en contact avec le ... bras. 
(on connaît d’ailleurs toujours, sur le même principe la muselière, la ventrière, la jambière…)
Le mot est passé, quelques dizaines d’années plus tard, dans le vocabulaire plus léger de l’habillement.

Pour désigner tout d’abord une camisole ajustée, à manches, portée par ces dames.
Puis une petite chemise à manches,  portée cette fois par les nourrissons.

Dans la première moitié du XIXème, les brassières désignaient des lanières (de cuir ou d’étoffe) que l’on passait sous le … bras, bravo,  pour porter une charge.

Eh!  C’est l’origine du sympathique anglais brassière, in french in ze text, emprunté évidemment au français, devenu à présent le très court bra, et désignant … le soutien-gorge.



Alors, oui, on retrouve plein de formes en bri- ou bre-, dans les langues romanes, germaniques ou celtiques, et évoquant d’une façon ou d’une autre la brièveté (le danois brev, le catalan breu, l'espagnol breve, le proto-celtique *birro- …).

En fait, TOUTES ces formes proviennent de notre latin brevis.


Cependant, notre racine *mregh-u-, toujours sous son degré zéro *mr̥ghu-, nous a laissé quelques traces mémorables dans le groupe germanique, par l’intermédiaire de l’adjectif germanique *murgu- (ou *murgja-), qui signifiait - l'auriez-vous cru - ...  “court”.

Mais aussi, par un très curieux glissement de sens, “amusant, plaisant”.


Alors, comment peut-on expliquer cet étourdissant glissement de sens, de court à plaisant? 

Probablement parce le temps passe vite quand on s’amuse ; que le temps paraît s’écouler alors plus rapidement, que la durée perçue est donc plus courte.

On retrouve un développement sémantique analogue dans notre français passe-temps, ou l’allemand Kurzweil (“passe-temps”).
(De super claviers, les Kurzweil!)


Et donc, sur ce *murgu- germanique se sont bâtis les anglais merry “joyeux” ou mirth “hilarité”!

Merry qui dérive du vieil anglais myrge, mirige, “plaisant”, et mirth du vieil anglais myrgth “plaisir, joie”.

C’est fou non!


Robin Hood et ses Merry Men, ses joyeux compagnons

Et le merry-go-round anglais, c'est notre manège à nous (il nous fait tourner la tête, notre manège à nous c'est lui)




Niark niark niark
Et ici, vous découvrez le côté tortueux de mon raisonnement, le côté obstiné de ma psyché:







Un mot anglais proche de merry-go-round, c'est roundabout, que nous traduirions par carousel.

"The Magic Roundabout", c'était le nom donné outre-Manche à cette série de films d'animation franco-britannique des années 60 que nous appelions de ce côté ici du Channel "Le Manège enchanté".

Adorable série! J'en garde toujours de beaux souvenirs, en noir et blanc...



Et savez vous QUI a adapté en anglais la version originale, d'abord écrite en français???

Mmmmh?

Eric Thompson, acteur, présentateur et producteur anglais, qui nous a hélas quitté en 1982, et qui était le mari de l'écossaise Phyllida Law, et le père de... Emma Thompson!

La preuve en images?
Oui, Eric à gauche, et Emma au centre (et sa petite soeur
Sophie à droite)
Phyllida & Eric
Et les voilà tous...



Bon, on retrouve encore notre racine (nettement) plus à l’est, avec notamment le sanskrit ‎मुहु, ‎múhu, “soudainement”, ou l’avestique‎ mǝrǝzu.jīti, “éphémère, de courte durée”).



Allez, encore un mot dérivé, et j’en resterai là.

Mais ... essayez de le deviner!

Le mot apparaît, sous la forme brechale, à Neuchâtel, en 1492!

Neuchâtel

Oui oui, la même année que celle où Christophe Colomb s’imagine être arrivé dans les Indes orientales, ou que le Pentateuque est imprimé pour la première fois…


Christophe Colomb "découvre" l'Amérique...


Notre mot provient d'un mot moyen haut allemand par l’intermédiaire des dialectes des pays frontières.

Ce mot était basé sur le latin populaire *brachitella, diminutif de *brachita, dérivé de brachium, “le bras”.

Une idée?

Le mot allemand désigne une pâtisserie.

En forme de bras entrelacés…


OUI!!!


Bretzel, de l’ancien haut allemand brezitella / prizitella, via le moyen haut allemand brêzel / prêzel.



On récapitule?

Cette incroyable petite racine proto-indo-européenne *mregh-u- serait donc à l’origine de nos actuels bretzel, bras, bref, brume ou brevet, ou encore des anglais bra, merry, et mirth!


Merci qui?
Merci le proto-indo-européen, évidemment!


Attention!
Ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

Bah, qu’est-ce que ça change?
Puisque de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche




Je vous souhaite à toutes et tous un excellent dimanche, une superbe semaine, et vous donne rendez-vous…

... dimanche prochain?

D'ici là, portez-vous bien!




Frédéric


Une petite aria pour la route?


Du Händel ça vous va?
Renée Fleming - mais quelle voix!!! - dans "Lascia ch'io pianga" de l'opéra Rinaldo

article suivant: Paris vaut bien une messe

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