- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 15 novembre 2015

Paris vaut bien une messe





« Paris sera toujours Paris. Qu’est-ce que tu veux qu’il fasse d’autre ? »

Frédéric Dard



Bonjour à toutes et tous.



Pfff…
Pas envie de parler de quoi que ce soit, en ce dimanche de tristesse, de colère, d’incompréhension, de deuil.





Alors, on va chercher l’étymologie de quel mot, aujourd’hui?

De minable, de (pauvre) merde, de crétin, de lâche, de (sale) con, de sous-homme, d’ordure, de lie (de l’humanité), de racaille, d’abruti, de méprisable vermine, de déchet…?

C’est tentant, mais non.


On va au contraire parler d'une grande ville, d'une belle ville.

Ce sera, je le pense, une plus heureuse façon de rendre hommage à toutes les victimes de ces attentats barbares, à leurs amis, à leur famille.

Aujourd’hui, nous nous attacherons à traiter du nom d'une ville.
D'une grande ville, que l'on dit "Lumière"

Voyons, voyons... Paris?




Ah, avant Paris, vous le savez, il y avait Lutetia, c’est du moins le nom que lui donne César, en -53.
Ce qui ne veut pas dire - comprenez-moi bien - que Lutetia doit son nom à César, hein, mais que la première occurrence que nous connaissons de Lutetia provient de la plume de César.

Lutetia ressemblait peut-être à cela...

Lutetia (attention, spoiler alert), par une forme Lutecia, deviendra, une fois francisée, Lutèce.
Nous avons déjà parlé de Lutèce (voir A un carrefour, contrecarrer un escadron!? Mais quelle carrure!), où nous décrivions le rituel sacré de création d'une ville... 

Pour certains, et non des moindres (je pense à ce grand spécialiste des langues celtiques, et notamment du gaulois, qu’est Pierre-Yves Lambert), Lutetia proviendrait, par le gaulois, d’une racine proto-celtique *lukot- "souris", que l’on retrouve par ailleurs dans le vieux breton loc, le vieil irlandais luch, ou le gallois llyg.



Lutèce aurait ainsi été la ville des souris!
Ce qui est quand même fort sympathique.



Malheureusement, on ne connaît pas de racine proto-indo-européenne à cette forme proto-celtique *lukot- ; j’en resterai donc là.


Mais… il y a une autre étymologie communément admise à Lutetia, et à mon sens parfaitement recevable, et à laquelle je souscris volontiers.

D’autant qu’elle est reprise par Ranko Matasovic dans son “Etymological Dictionary of Proto-Celtic
- oui, c’est encore un des ouvrages érudits de la collection “Leiden Indo-European Etymological Dictionary Series” -, 



Xavier Delamarre
ou encore par Xavier Delamarre.


Il me semble que cela devrait suffire pour nous y intéresser…









Selon cette théorie, le latin Lutetia proviendrait bien d’un toponyme gaulois, mais cette fois basé sur la racine proto-celtique *luta-.

Qui devait, elle, désigner un lieu marécageux, boueux, ou carrément … sale.

Sur cette racine celtique *luta- s’est créé par exemple le vieil irlandais loth: boue, fange, bourbier…
Ça dit tout!

Ce celtique *luta- avait une ascendance proto-indo-européenne, j’ai nommé la racine proto-indo-européenne…

*leu-2


A laquelle correspond, sans surprise, un champ sémantique où l'on trouve boue, saleté...

Son dérivé le plus (tristement) célèbre?

Un verbe composé latin: pollŭo, polluĕre.

Oui, “souiller, salir, profaner…”.

Celui-là même sur qui nous avons créé le français … polluer (pollution, polluant…).



- polluĕre, un verbe composé??
- Oui, en effet: à l’origine composé de...
  • leuere, dérivé de notre *leu-2
  • précédé du préfixe *por- (< prō-). 

En latin, un autre descendant de *leu-2, ce sera lutum: boue, saleté, mais aussi argile, terre glaise.
De la même famille, lutitāre, lui, s'employait au sens figuré: traîner dans la boue.  
Quant aux lustra - pluriel de lustrum -, il s'agissait de lieux de perdition, de bouges, ou carrément de maisons closes... Là où l'on trouvait la fange de l'humanité...
C'est de ce lutum latin que, via le latin lutāre "couvrir de boue", provient l'ancien français lut: matière molle que l’on applique pour étanchéifier, calfater ; on parlait de lut de terre grasse...

A l'heure actuelle, luter avec un seul "t" signifie encore fermer avec du lut, ou enduire de lut les récipients qu’on met au feu.

En cuisine, on utilise toujours luter dans le sens de sceller un couvercle avec un mélange de farine et d’eau. 

Et lutage est toujours un terme technique.


De l'ancien français, lut est passé à l'anglais lute, avec un sens équivalent.


alchimiste usant de lut pour sceller ses
récipients, pour les protéger du feu


Mais revenons-en à notre Lutetia: elle aurait donc été une ville marécageuse, voire boueuse

Ce qui n'est pas si surprenant, quand nous savons que le quartier du Marais, qui porte évidemment bien son nom - non, rien à voir avec Jean Marais -, fut bâti sur des marécages.

Jean Marais, flamboyant dans La belle et la Bête, Jean Cocteau, 1946




On retrouve notre racine *leu-2, par l’entremise de la celtique *luta-, dans d’autres formes celtiques, comme ...

  • le gaélique loth « marais », ou 
  • le breton loudour « malpropre ».


De cette même *luta- dériveraient également d’autres noms de villes, comme Ludesse, dans le Puy-de-Dôme, Lodève (département de l'Hérault, Languedoc-Roussillon), ou Lutudarum.

Ludesse.
Rien à dire, c'est coquet


Lutudarum?

Oui, une ancienne ville romaine que l’on situe dans l’actuel Derbyshire ("DArbisheu", pas Daireubishayeure", pleaaase), en Angleterre.

Peut-être là où s’étend à présent cette charmante bourgade (ce que les Britanniques appellent si joliment une market town) répondant au nom de Wirksworth.

Wirksworth


Enfin, nous connaissons d'autres dérivés de *leu-2, dans d'autres groupes linguistiques...

Comme en grec, avec λύμα, luma, "eaux usées", mais aussi, au figuré, la "vilaineté", la "saleté morale"...
Ou avec son cousin albanais lum: "vase, limon, boue".

En lituanien? Liutýnas. 
Je ne suis pas très sûr de la traduction, cela pourrait signifier "puit d'argile"(?)...



- Ca va, on a compris pour “Lutèce”, la marécageuse. Et Paris, alors?
- Oui, oui, bien sûr...!

Mais voyez-vous - vous l’aurez aisément compris -, je n’ai pas eu beaucoup de temps pour préparer ce dimanche indo-européen.

J’ai découvert l’horreur ce samedi matin, au lever, et ce que vous lisez ici est le résultat de mon travail de samedi, quelque peu... impromptu.

Oui, il s'agit de mon travail de hier, pour vous qui me lisez … aujourd’hui.
Ouais bon, je me comprends.


La semaine prochaine, nous nous pencherons, c'est promis, sur Paris.

Et puis, franchement, si Paris vaut bien une messe, il vaut bien au moins deux dimanches...



Il est cinq heures, Paris s'éveille, Jacques Dutronc, 1968


Frédéric













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