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dimanche 20 décembre 2015

Se faire la malle de Bergame à Bombay...


article précédent: la fin du cauchemar



Quand vous venez d'ailleurs, vous voyez des choses que ceux qui sont plus familiers avec l'environnement ne remarquent plus.

Louis Malle, 1932  - 1995 (déjà!)

Louis Malle

















Bonjour à toutes et tous!

Aujourd’hui, nous nous intéresserons à une racine proto-indo-européenne qui, du moins selon Pokorny et Watkins, aurait désigné très précisément un sac en peau, une sacoche de cuir…!


*molko-





Cette racine *molko- aurait été à l’origine du proto-germanique *malhō-, sensiblement de même sens.
(Et tout le monde s'accorde sur cette racine germanique *malhō-, c'est déjà ça.)

Alors, en quoi *molko-, puis *malhō-, peuvent-elles nous intéresser, me direz-vous?


Eh bien, sachez que sur le germanique *malhō- s’est construit le francique *mahla-
(que l’on reconstitue à partir de l’ancien haut allemand mal(a)ha, “besace, sacoche”, et du moyen néerlandais male “sac de voyage, coffre”, ou même “ventre d’un animal”).

Vous le savez, si je vous parle de francique, c’est rarement gratuit: on peut supposer que le mot en question se retrouvera en ... français!

Et dites-moi, vous l’avez deviné, mmmh, ce mot français dérivé du francique *mahla-?

Hein, hein?

Mais oui, malle!

Même si le mot désigne en français moderne un coffre (en bois, en cuir, en osier…) destiné à contenir les effets qu'on emporte en voyage, à l’origine il désignait bien un sac de cuir.

malle


Le mot est passé du francique au français au XIème siècle, sous la forme male.
Vers 1200, on commencera à l’écrire sous la forme que nous lui connaissons: malle.

C’est un mot qui fait rêver, non?

Qui évoque irrésistiblement le départ, le voyage, les paquebots, les traversées transatlantiques

chargement des malles cabine


Au XVIème siècle, malle recevra un sens spécialisé: celui de valise du courrier.

Dorénavant, les bateaux qui transportaient le courrier s’appelleront par métonymie - mais aussi par tous ceux qui le voulaient bien - des malles.

D’où la malle d’Ostende, qui emportait le courrier vers l’Angleterre…

(source)


Ou la célèbre malle des Indes!

Ça ne vous fait pas rêver, ça?? Oh moi, si!

La malle des Indes, de la grande époque, comme si vous y étiez:

Le courrier était acheminé par voiture à chevaux depuis la poste de Londres jusqu’au port.
(oui, le port de Londres! Les West India Docks, ça ne vous dit rien?)

West India Docks (source)

le SS Ranchi, en route sur la Tamise

Il (le courrier, on suit) était alors embarqué à bord d’un bateau qui partirait pour les Indes occidentales par la route du Cap de Bonne-Espérance.

en rouge, la route par le cap de Bonne-Espérance


Il arriverait à Bombay (à présent Mumbai) entre 90 et 120 jours plus tard…

le port de Bombay, vers 1900


Mais bon, le courrier se transportait aussi par voie terrestre, par voiture à chevaux, sur de très long trajets.

Vous le savez: pour acheminer le courrier rapidement sur de longues distances, on disposait très intelligemment des relais (écuries/auberge) tout au long du chemin, à intervalles plus ou moins réguliers, d’au maximum 20 de nos kilomètres.

Dans ces relais, on pouvait changer d’équipage: troquer les chevaux fatigués - que l’on mettait au repos à l’écurie - pour des chevaux tout frais. Et on repartait!

ancien relais de poste de Jussey

Ce système si simple et tellement ingénieux permettait à une lettre de parcourir 400 km en 24 heures. Pas mal, non?

Ce sont apparemment les Italiens, ou plutôt les Lombards, qui ont imaginé ce système de réseau.

Ce qui est sûr, c’est qu’à la fin du XIIIème, la famille Tasso, originaire de la province de Bergame, va opérer un service de courrier entre plusieurs villes de Lombardie.

Un siècle plus tard, elle participera à la création - et à la direction, tant qu'à faire - de la Compagnia dei Corrieri della Serenissima (Compagnie des Courriers de la Sérénissime) à Venise.

On peut le dire: ils venaient d’inventer la poste, du moins en Europe.

Plus tard, cette famille, une fois anoblie en della Torre e Tasso, changera son nom en Thurn und Taxis. Francisé en Tour et Taxis.

On les comprend, tasso c'est le blaireau.

... d'où l'animal au milieu du blason
familial


feu Johannes, prince von Thurn und Taxis, 11ème du nom, avec son
épouse, la sémillante et exubérante Gloria.
Selon l'anecdote, la photo fut prise au moment où ce p(r)ince-sans-rire de
Johannes demande à Gloria si "elle veut faire un tour en taxi", ce qui la
fait évidemment hurler de rire.

On les connaît bien à Bruxelles, les Thurn und Taxis!
Ou plutôt, on connaît bien leur nom, la famille ayant laissé une empreinte toujours bien présente...

Tour et Taxis, c'est un ancien site industriel, remarquablement rénové et réaffecté...

Le complexe se situe sur des terrains ayant jadis appartenu à l'illustre famille, qui organisera les postes pendant deux siècles dans toute l'Europe depuis Bruxelles (elle déménagera ensuite vers Francfort-sur-le-Main, en 1704).

Le nom de Thurn und Tassis, francisé en Tour & Taxis, désignait une petite rue qui traversait ces terrains.

Et c'est tout près de chez moi!
À Laeken, juste à la limite de Molenbèque (pour me f. une nouvelle fois de la balle des journalistes français, et de leur prononciation parisiano-centrique). 
Vous n'imaginez pas à quel point cette prononciation très pointueuaaah nous apparaît arrogante (et ridicule), à nous Belges... Molenbeek, c'est pas Molenbèqueuh. Pas vraiment. 

Tours & Taxis, Bruxelles


Et puis, dans l'église Notre-Dame du Sablon se trouve la chapelle sépulcrale des Tours et Taxis.

Devant la porte de cette chapelle, je ressens toujours un curieux - et très déplaisant - malaise. Qui me fait fuir l'endroit.

Rester devant cette porte me glace le sang.
Ne me demandez pas pourquoi, ni comment. Mais faites le test, vous verrez bien.

C'est là, pile devant


Mais donc - pour en revenir à nos relais -, le principe mis en œuvre par la famille Tasso, génial et élémentaire, était de disposer des relais, de mettre des chevaux - et du personnel - à disposition.

En italien, “porre: placer, poser.

La place destinée à recevoir un cheval dans l’écurie, c’était la posta (participe passé féminin substantivé de porre).

Eh oui! Par extension, la posta désignera le relais en lui-même.

Et puis, tout le réseau des relais

Le mot est passé pratiquement tel quel en français, au XVème…

Nous utilisons toujours le terme poste, mais nous avons oublié le postillon de relais, l’ancêtre de l’employé de poste!

Son travail a évolué au fil du temps, mais il pouvait par exemple accompagner les voyageurs jusqu’au relais suivant, puis ramener les chevaux tranquillement au relais de base, au pas, après un bon repos à l'écurie.

le retour du postillon, mais ici visiblement au trot


Et... euh... le postillon, ces gouttelettes de salive que l’on projette en parlant? Un rapport?
Pfff, ptêt, pas sûr...

Alain Rey émet trois propositions:

  • On pourrait le rapprocher du même sémantisme: ce qui déplace en avant, ce qui précède (la salive précédant les paroles).
  • Ou alors, le mot ferait allusion au certain .... disons... manque de raffinement des postillons de l'époque...
  • Ou pourrait même faire allusion à une boulette de pain contenant un message...

Allez savoir!


Ah oui! je dois quand même vous le dire, LE poste (l’emplacement, l’emploi assigné à quelqu’un…) nous vient lui de l’italien posto, le masculin substantivé du participe passé de ce même porre.

Vers la fin du XIXème, on utilisera le terme poste, au masculin, pour désigner un emplacement aménagé pour recevoir un ensemble d’appareils, de dispositifs.

Ainsi, en marine, le poste d’amarrage.



Par métonymie, l’ensemble de ces appareils, ou UN appareil.
Un poste téléphonique, de radio, ou de télévision…

... comme ici



Mais revenons à LA poste

Le véhicule à chevaux utilisé pour le transport du courrier, à l'époque de Louis XV et de Louis XVI, c’était la malle-charrette.

Une charrette, donc, sans suspension, à deux roues.

malle-charette

Plus tard, on la perfectionnera, pour lui permettre de transporter également quelques voyageurs
On l’appellera alors, fin du XVIIIème, la ... malle-poste…



Elle est forcément plus lourde que la malle-charette, fermée cette fois, et à quatre roues, et aussi tirée par plus de chevaux.
Et surtout, elle est suspendue sur des ressorts.


La “malle-poste”!

Ce mot résume tout!

Nous avons gardé le deuxième terme du composé (“poste”, on est d’accord?) pour le service d’acheminement du courrier, alors que de l’autre côté de la Manche, on en a gardé le premier terme, transformé en … mail!

Car l’anglais mail, "courrier", avec lequel nous avons tellement de mal en français
(beurk beurk beurk, un anglicisme!)
n’est qu’un emprunt à ce vieux français male, via l’anglo-normand male, maele, meole.




Et notre racine *molko- se retrouve peut-être aussi en grec!
Mais on n’en est pas plus sûr que ça.
En grec hellénique, pour tout vous dire, où μολγός, moluos désigne le sac de cuir.

Mais alors, d’où sort ce γ, et pourquoi donc l’accent est-il ici sur le deuxième ό, alors que la racine proto-indo-européenne le porte sur le premier ("*mólko-")?

C’est ce qui fait dire à certains que l’étymologie du mot grec n’est pas indo-européenne.

Gasp! Ce qui remettrait aussi en question la racine *molko- en tant que telle!


Car si on ne la retrouve que dans un seul groupe linguistique, en l’occurrence le groupe germanique, on peut difficilement la qualifier de proto-indo-européenne, ne trouvez-vous pas?

Et allons même un peu plus loin: dans ce cas, a-t-elle réellement existé?

Car le proto-germanique *malhō- n'est qu'une forme reconstruite, non attestée, et c'est sur ce proto-germanique que l'on reconstruit à son tour le proto-indo-européen *molko-, encore moins attesté...

Mais pour d’autres linguistes, ce γ serait la trace d’un emprunt à d'autres langues indo-européennes:
  • au thrace (ah c'est malin) ou 
  • à l’illyrien, ce qui n’est quand même pas rien.
(Tant le thrace que l'illyrien sont des langues dites - même si ce n'est pas très gentil - paléo-balkaniques, car parlées durant l’antiquité dans les Balkans et les régions limitrophes. C'est de ces langues que provient l'albanais moderne, la seule langue du groupe qui ne soit pas éteinte.)  



Pour d'autres, encore, ce γ serait la trace d'un emprunt à une langue pré-indo-européenne.
Ouais, le fameux substrat

Mais tout ça, sans aucune preuve, sans aucune certitude

Donc: à vous de choisir!



Tiens, et l’italien porre, il venait d’où?

Du latin. Pōnō, pōnere. “appliquer, mettre, poser…”

Et… ??  Mais encore??

Mais OUI!
Pōnō provenait d’une racine proto-indo-européenne:

*apo-. 

Qui exprimait la notion d’éloignement

Surprenant, non?


Ce sera le thème de notre prochain dimanche!

Car on lui doit une ch... euh une flopée de dérivés, à *apo-



Passez un EXCELLENT dimanche!
Et une TRÈS BELLE semaine!

On se revoit dimanche prochain? Hein oui!?



Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, 
c’est TOUS LES JOURS dimanche…)


Frédéric



Les Amants, Louis Malle, 1958
Jeanne Moreau - quelle présence!

En toile de fond, le deuxième mouvement du sextuor
à cordes no 1 en si bémol majeur, opus 18, de Brahms
(même si ce mouvement, Andante ma moderato,
est en ré mineur)


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