- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 27 mars 2016

Par le déchirement magnifique des voiles La nature constate et prouve l'unité ; Le rayon c'est l'amour, l'astre c'est la beauté. Hyménée ! - Victor Hugo, La légende des siècles




Bonjour à toutes et tous.


— Pour la linguistique historique et le proto-indo-européen,
zappez le bleu et reprenez plus bas —

Que puis-je vous dire?

Je suis sain et sauf.
D’autres n’ont pas cette chance.
Ils étaient là au mauvais moment.

Parmi mes amis, ma famille, mes collègues, mes connaissances…
Lui aurait dû être à l’aéroport précisément au moment des explosions, mais finalement il avait reporté son vol.
Elle était à l’aéroport à ce moment-là, mais heureusement déjà dans la zone “embarquement”.
Lui était à l’aéroport, là où une des bombes a explosé. Mais il n’a rien eu. Ce n’était pas son heure, visiblement - et heureusement.
Elle, elle était dans la rame de métro. Dans la première voiture, dos à la deuxième voiture, celle qui a explosé. Elle a déjà subi une première opération qui a permis de lui enlever une petite partie des particules métalliques et autres qui lui criblent la tête et le dos. Elle souffre de troubles de la vue et de l’audition.
Lui, le fils d’une connaissance, vient enfin d’être sorti du coma artificiel dans lequel on l’avait plongé. Lui aussi était dans la même rame. On verra pour la suite, avec espoir.

Ça, c’est pour les victimes que je connais. Il y a tous les autres, évidemment.
Morts, ou blessés, parfois très grièvement. 

L’anglais a un terme pour lequel je ne connais pas d'équivalent en français: “life-changing injuries”. Des blessures qui vous changent (pour) la vie
Avec lesquelles vous devrez vivre pour le restant de vos jours, qui vous handicaperont à vie, ou même qui réduiront votre espérance de vie. Qui vous empêcheront de vivre comme vous pouviez le souhaiter.
C’est cela, aussi, cette sombre réalité qui se cache derrière ce terme “blessés”, ou “blessés graves”. 
Et c’est d’une tristesse.


J’ai vraiment pas envie de travailler sur mon dimanche indo-européen.


Une image impressionnante des bombardements de Londres, lors de la IIème guerre mondiale, c’était ces laitiers qui déposaient les bouteilles de lait devant les portes, comme si rien ne s’était passé. 

Les maisons étaient éventrées, voire totalement détruites, et les laitiers continuaient à faire leur tournée du matin, à déposer le lait sur le seuil des portes. 
Parfois, il n’y avait plus que la porte qui tenait encore debout. 
Parfois, il n’y avait même plus de porte.




On doit continuer. 
Et surtout, nous (nous TOUS, soyons clair), on doit, enfin, faire les bons choix.

Osons nous remettre en question. Et osons aussi mettre les points sur les i.


L’Union fait la Force
c’est la seule issue, j’en suis convaincu.


Regardez et écoutez, c'est simplement beau:



Enfin, un article qui résumera mon état d'esprit du moment, mais uniquement si ça vous intéresse (RIEN de linguistique, vraiment pas):
http://www.levif.be/actualite/belgique/il-appartient-a-la-communaute-musulmane-de-faire-sa-revolution/article-opinion-482837.html

Allez hop, debout, livrons le lait du matin.

——— le dimanche indo-européen reprend ici ———


Vous êtes la première femme que j’aime et je suis peut-être le premier homme qui vous aime à ce point. Si ce n’est pas là une sorte d’hymen que le ciel bénisse, le mot amour n’est qu’un vain mot ! Que ce soit donc un hymen véritable où l’épouse s’abandonne en disant : C’est l’heure !

Gérard de Nerval, Lettres à Aurélia 


lui-même















Bon, allez - ni le coeur ni la tête n’y sont vraiment, mais surtout, repensons aux laitiers londoniens -,
suite de notre étude de la racine proto-indo-européenne ‌‌*syū-. “coudre”, “réunir en cousant”.
D’ailleurs, ça me changera peut-être les idées…

(Et désolé pour mon coup de g. très peu historico-linguistique.
Fallait que ça sorte.)


Nous savons déjà que de notre proto-indo-européenne ‌‌*syū-
(relisez, chers lecteurs, l’article de dimanche dernier)
dérivent nos “coudre, cousu, couture, découdre”, “seam, sew”, “souvláki, subule, suture”, et peut-être aussi (mais bof) “accoutrement”.

J'espère, avec ce qui suit, vous permettre de réaliser à quel point cette insignifiante petite racine se retrouve partout. (J'entends "dans tous les groupes linguistiques issus du proto-indo-européen")

Eh, normal! Coudre, c'était une occupation bien commune, et surtout indispensable.




En proto-slave - commençons par là -, on reconstruit encore une forme *ši°ti, pour “coudre”.

Dont découleront notamment ...
  • le … vieux slavon d’église (aaah ça fait du bien, un peu de vieux slavon d’église, dans ce monde de brutes) šiti (toujours “coudre”),
  • le russe шить (“chitj”). Oui: coudre,
  • l’ukrainien šyґty (tout autant de même sens),
  • le tchèque šiґti (encore et toujours), ou carrément 
  • le slovaque šit' (encore et encore).
  • Polonais, pour quelqu’un? szycґ.
  • Ou serbo-croate? šiti
  • Slovène, peut-être? šiґti.
Et ainsi de suite.

On va même jusqu’à reconstruire - et là c’est dingue - une forme proto-balto-slave. 

Si si: *siёuЂtei.

Qui donnera...
  • le lituanien siіґti, ou
  • le letton šūt (mais l’est-on VRAIMENT??).

A remarquer qu’on retrouve dans la bible rédigée en vieux slavon d’église (aaah)
- Jean 19:23 (à l'adresse des mécréants: ceci est l'indication d'un passage des Écritures, pas d'une heure) -
une forme nešьvenъ, pour “sans couture”.

Oui, un peu l’équivalent de l’anglais seamless, dont nous parlions la semaine dernière.
La traduction dudit passage, dans la Bible de Louis Segond:
“Les soldats, après avoir crucifié Jésus, prirent ses vêtements, et ils en firent quatre parts, une part pour chaque soldat. Ils prirent aussi sa tunique, qui était sans couture, d'un seul tissu depuis le haut jusqu'en bas.
LA tunique sans couture.
Celle-là, oui, sans aucun doute.


Toujours la semaine dernière, nous avions mentionné
- nous étions encore dans l’insouciance d'avant -
le latin sūbula, “alêne”, ou même le grec σουβλάκι, souvláki, “brochette” (la brochette s’apparentant à l’alêne, à l’aiguille: ce qui sert à ... coudre).

Tous les deux dérivés de notre *syū-,coudre”, bien entendu.

Eh bien, nous retrouvons ce même rapprochement entre l’action de coudre et l’outil qui sert précisément à coudre, dans le russe шило (“chila”) ‎et le tchèque šídlo:alêne, aiguille”.‎
(pour les comprenant-plus-lentement, tous deux également dérivés de notre *syū-.)

Ces deux cognats proviennent d’une forme proto-slave *šidlo, composée de *ši- ‎(“coudre”, j’espère que c’est à présent bon pour tout le monde?) et de ‎*-dlo, qui était simplement un suffixe indiquant l’outil‎.

Même principe pour le bas-sorabe šydło, - et pour faire bonne figure le haut-sorabe šidło -, le polonais szydło, ou enfin le serbo-croate ‎šilo.



En grec ancien, à présent, *syū-, par une forme réduite suffixée *syu-men‑, a donné…
ὑμήν, humên (“membrane, fine peau”, cousue…).

ὑμήν, humên, qui nous donnera évidemment - via le bas latin hymen - au début du XVIème, le français hymen:
membrane obstruant partiellement l’orifice vaginal de la femme vierge.

c'est une poire, rassurez-vous

Ben oui, cet hymen dont la présence semble si importante chez les euh… dans les … comment dire??
- Oui, ressaisis-toi, Frédéric: attention! Politiquement correct! 
… sociétés humaines primitives patriarcales.
- Par - fait!
Comme chez les
- !!!STOP!!! Tu ne dis plus RIEN! Ca suffit.

Il se pourrait, mais sans certitude absolue (même si franchement, cela semble on ne peut plus logique et plausible) que hymen, "membrane", et hymen, ce vieux mot pour “mariage, union conjugale” ne soient à l’origine qu'un seul et même mot.

Si c’est bien ça, on se l’expliquerait par un cas d’antonomase

Non, ça ne fait pas mal, une antonomase.  Et ce n'est pas non plus très contagieux.

Ici, il s’agit précisément d’un cas d’antonomase du nom propre: employer un nom propre pour signifier un nom commun.

Bah oui, procédé très courant:
Don juan pour séducteur, Apollon pour bel homme
Mais quelle remarquable transition!

Car Ὑμέναιος, Hyménaios, c’était justement, comme Apollon, un nom de Dieu: le nom du Dieu qui présidait aux … mariages.

Pour parler d’un mariage, on disait donc, par antonomase, un Ὑμέναιος, Hyménaios.
Ou un Ὑμήν, Hymen.

Hyménaios, c'est lui

Lors des cérémonies de mariage, on invoquait Hyménaios par un chant à sa gloire:
“Ô Hymen, Ô Hyménée!”

Hymen / Hyménaios, transposé dans la mythologie romaine, deviendra le dieu Hymen ou hymenaeus.

C’est à ce latin Hymen que nous avons emprunté notre hymen "mariage" français, quelque peu désuet mais tellement joli.

Quant à hyménée, nous l’avons évidemment emprunté, lui, au latin … ? … hymenaeus, bien!, où il désignait plus précisément ce “chant de mariage”, invocation au Dieu Hymen.
Ces deux emprunts au latin, figurez-vous que c’est à Ronsard que nous les devons, qui les introduira en français, comme noms propres, en 1548.
Pierre de Ronsard


Pour l’anectote - et je vous jure que c’est vrai, je n’invente rien -, hymen, en indonésien, se dit “selaput dara”.
Dara”, hein, pas “kan napa”. (Si vous ne voyez pas le trait d’esprit désespérément bien gras, de grâce, ne le recherchez pas ; je n’en suis pas fier, même si cela résume assez bien la vision qu'ont de l’hymen - et surtout de celle qui l'a perdu avant les noces - les … euh … sociétés humaines primitives patriarcales).
(Vous comprendrez aisément que même moi, je suis à court d’humour devant les horreurs qui viennent de se dérouler tout près de chez moi.)


Ah oui, j’oubliais!

Hyménoptère!
Il ne s’agit absolument pas d’une antonomase pour “papillonneur”, “butineur”. 
Rien de vulgaire, de cochon (oh pardon), rien de sordide, que du contraire!
L’hyménoptère (le mot hymenoptera est inventé par Linné lui-même) désigne un insecte se caractérisant par des ailes membraneuses (“pteron” pour aile) .

Hyménoptère - Anthidium manicatum (source)

Quant aux hyménomycètes, il s’agit d’un groupe de champignons chez lesquels une fine couche de cellules reproductrices: un hyménium, tapisse l’appareil producteur de spores.

- de spores? Comme les voitures?
- Non, là, je ne répondrai même pas.


Hyménomycètes: les ceps en font partie, ou les agarics.

Allez!
Même si, comme moi, vous n’avez pas trop la tête à ça, je dois vous parler du sanskrit … Kamasutra

On en avait déjà parlé - vous pensez bien! - dans Chère Carine, prendrez-vous des liserons d'eau? Laissez-moi appeler le serveur.


Nous abordions alors la racine *kā-, dont le champ sémantique couvrait les notions d’amour, de désir
Ici, c’est la deuxième moitié du mot qui nous intéresse: Sutra.

C’est une forme suffixée de notre jolie petite racine *syū-, *sū-tro-, qui est à la base du sanskrit सूत्र, sUtra.

सूत्र, sUtra, mais c’est le fil, la trame, ce qui permet de coudre, de relier des choses entre elles.

सूत्र, sUtra, que l’on traduit souvent dans ce contexte par “suite d’aphorismes”, peut ainsi se comprendre comme “les fils de la pensée”, “la trame des idées”.

Par métonymie, on désigne par Sūtra tout livre contenant des récits de ce type.

कामसूत्र, kAmasUtra serait donc, littéralement, le Sūtra du désir.



Toujours en sanskrit, nous avons encore स्यूमन्, syUman: “suture, fil, ficelle, corde…”.
Et le verbe सीव्यति, sIvyati, signifie tout simplement… coudre. Mais oui.


Un p'tit dernier, pour la route?
Je vous anonçais la semaine dernière un tour par les langues anatoliennes.
La plus connue d’entre elles, c’est le ?? ... hittite.

Eh bien, en hittite, on peut retrouver *syū- derrière shummanza, la corde.


Sympa, non, cette petite racine?

coudre, cousu, couture, découdre”, “seam, sew”, “souvláki, subule, suture”, "sûtra, hymen, hyménoptère…"

TOUS ces mots sont dérivés de cette racine toute mimi
Tous ces mots sont donc apparentés!
Sans parler de tous ces mots slaves, baltes, grecs, sanskrits, et même anatoliens.

Merci qui?
Merci le proto-indo-européen, bien sûr!



À vous toutes et tous, un excellent dimanche, une bonne semaine.
Et surtout une très belle fête de Pâques.




Frédéric

Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen ...
CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, 
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).


Et si nous célébrions le renouveau, la résurrection,
par une sublime cantate de Bach, apaisante - la BWV 4, Christ lag in Todesbanden,
une œuvre de jeunesse, ici dirigée par le grand Nikolaus Harnoncourt, qui vient hélas de nous quitter.



Cette superbe cantate “Christ lag in Todesbanden” (“Le Christ gisait dans les liens de la mort”) reprend en fait le texte d’un cantique que Martin Luther avait adapté du Victimae paschali laudes, séquence liturgique du XIème - tant catholique que protestante - écrite pour le dimanche de Pâques. Ce qui tombe bien.

On attribue souvent ce Victimae paschali laudes à Wipo (appelé aussi Wipon de Bourgogne), aumônier de l'empereur du Saint-Empire Conrad II, dit le salique (ce qui ne lui faisait pas spécialement plaisir, vous pouvez vous en douter).


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