- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 20 mars 2016

Un coup de souvláki et on se retrouve avec des points de suture. C'est cousu de fil blanc.






"Comment voulé vous que je fasse un costume de soldat pour Firmin? Je ne suis pas couturière, je suis juste sa mer!"

Mots d'excuse - Les parents écrivent aux enseignants (2010), Les contestations diverses

Patrice Romain

















Bonjour à toutes et tous!

Avant tout, merci à vous toutes et tous qui avez accepté de sortir du bois, de vous manifester suite à ma demande de dimanche dernier.

Je suis à présent en mesure d'affirmer que le blog est suivi par un public de grande qualité - ce dont je ne doutais nullement, au demeurant.

Pour ce qui est de la  quantité, ben... disons qu’on ne peut pas tout avoir!
Et que, quitte à choisir, j’opterais pour la qualité plutôt que la quantité.

Donc, tout va bien.

Voilà voilà.


En ce dimanche, et rien que pour vous, rares élus, une jolie petite racine proto-indo-européenne:
 ‌
*syū-.

Racine verbale qui devenait signifier quelque chose comme “coudre”, “réunir en cousant”.



Alors, j’ai détecté chez certains d’entre vous un intérêt certain pour le proto-indo-européen, mais hélas mâtiné d’une pointe de frustration.

C’est vrai que très souvent, je me contente de donner les racines, d’en recenser les dérivés, mais j’écris rarement sur le proto-indo-européen lui-même.
Je parle surtout de ma passion, et un peu de linguistique historique sous le titre le pourquoi et le comment, que vous pouvez trouver tout en haut de la page.

Je vais donc prochainement (quand j’aurai un peu de temps?) rajouter au blog une rubrique qui expliquera ce qu’est le proto-indo-européen, linguistiquement parlant.

Cela devrait également vous permettre de mieux appréhender les racines que je vous propose.
Tout en vous disant que ce n’est pas la matière la plus amusante qui soit…
Je dirais même qu’en termes de matière facile à ingurgiter, la linguistique proto-indo-européenne arrive pour moi juste avant un cours de TOGAF
TOGAF, vous ne savez pas ce que c’est? Alors savourez votre bonheur.
The Open Group Architecture Framework, également connu sous l'acronyme TOGAF, est un ensemble de concepts, un standard industriel, couvrant le domaine des architectures informatiques d'entreprise. 
Autant le concept est intéressant, réellement - si si (du moins pour les gens comme moi) -, autant la matière est tout simplement épouvantable.  
Surtout quand vous devez l'ingurgiter, et qu'il y a un examen à la clé. 

Mais bon, la rubrique en question n'est pas encore là  - ça viendra, patience! -, mais je me dois quand même de vous préciser quelques notions importantes à propos de notre *syū-.

Désolé.


Pour certains, le proto-indo-européen - qui n’est qu’une langue-mère hypothétique, on est bien d’accord?, reconstruite essentiellement par comparaison entre des mots de sens identique ou similaire dans des langues différentes -, serait une VRAIE langue, réellement usitée, que l'on reconstruit peu à peu.

Moi, très honnêtement, je n’y crois pas. Pas comme cela.

Non, ce que l’on a déduit de ces comparaisons linguistiques, le résultat de ces merveilleuses recherches, ce sont des racines. Des proto-mots. Pas des mots en tant que tels.
Les fondations d'une langue: pas la langue en elle-même. Nuance.
Et encore: une langue, ou un groupe de langues?

On parle d’une langue parlée il y a des millénaires. Et parlée pendant des millénaires.
Et sur une zone gigantesque, aux alentours de la mer Noire.

la zone de départ supposée, dans la steppe pontique


Comment voulez-vous que l’on puisse affirmer, cinq millénaires plus tard que l’on a retrouvé cette langue, sans trace écrite, forcément?

Alors que pour ne parler que du wallon, je peux vous dire qu’entre le wallon de Roux et le wallon de Couillet, il y a déjà de solides différences! Alors que le wallon n’est pas parlé depuis des millénaires, et qu’entre Roux et Couillet (région de Charleroi), il y a à tout casser 10 km à vol d’oiseau!

À pied, de Roux à Couillet (Charleroi, Belgique)

Donc soyons sérieux.
Ce que l'on a fait, c'est retrouver des bribes d’une langue, ou d’un ensemble cohérent de langues proches
- pensez au wallon: il n’y en a pas qu’un, mais chacun d'entre eux (le wallon de Nivelles, le wallon de Charleroi ...) ont plein de caractéristiques communes) -,
que l’on ne peut ne peut ni précisément géolocaliser, ni dater (rien ne nous permet d’affirmer que toutes ces racines reconstruites étaient utilisées par tous les locuteurs de la zone de départ, et de surcroît au même moment!).

- Oui, mais, pourtant, on sait que le latin est resté le même pendant des siècles!
- Plaît-il? De quel latin vous parlez? Déjà, vous ne parlez que du latin écrit.
RIEN ne nous permet d’affirmer que l’on parlait ce même latin en famille, à la campagne, à la ville, à la ferme.
Et on sait également que de ville en ville, des différences existaient.

Parler le latin, comme parler le wallon, ou étudier le proto-indo-européen, pardonnez-moi, mais ça ne veut pas dire grand-chose!

En Belgique, le parler wallon disparaissant peu à peu, on a commencé à donner des cours de wallon.

Mais la langue que vous apprenez à ces cours est une langue ré-inventée, qui ne s’est jamais parlée comme cela.
Car on a dû pour recréer cette langue, choisir des mots, des prononciations, des expressions, qui provenaient de différents wallons.

LE wallon”, mais ça n’existe pas, si ce n’est qu’en tant que concept.
Il y avait des dizaines, si pas des centaines de wallons, propres à chaque ville ou village.

Alors, vous pensez bien, LE latin, ou LE proto-indo-européen…

Allons.

Si je vous dis ça, c’est que notre racine *syū- - donnons-lui cinq mille ans? - a dû avoir une forme antérieure.
La forme la plus ancienne que l’on peut recréer de *syū-, c’est *syūhx-

En tout cas, c’est ainsi que Watkins
- feu Calvert Watkins, l’auteur de ce somptueux dictionnaire proto-indo-européen qui est pratiquement systématiquement mon point de départ pour ces articles: "The American Heritage Dictionary of Indo-European Roots", 3rd edition -
la retranscrit.

Soit dit en passant, je ne connais pas...  NON, fi de toute fausse modestie: IL N’Y A PAS de dictionnaire équivalent en français.

Et c’est tellement dommage.

OUI, il y a bien le formidable et unique ”Vocabulaire indo-européen, lexique étymologique thématique", de Xavier Delamarre, mais l’ouvrage n’est pas récent (1984!), et ne se veut pas exhaustif.

Difficile de l’utiliser comme l’ouvrage de Watkins, nettement plus axé sur la recherche des dérivés par racine.

Monsieur Delamarre, si vous me lisez, s’il vous plaît, quand referez-vous une nouvelle édition de votre ouvrage, enrichie, augmentée, qui pourrait devenir LA référence en français?


Cette forme *syūhx- que retranscrit Watkins, s’écrit aussi, selon d’autres linguistes (je pense notamment à l’École de Leiden, mais ils sont loin d'être les seuls), *siuH-


Bon. Il va falloir vous accrocher.

J’en avais déjà parlé il y a bien longtemps, en août 2013, pour neuf.

On pense que parmi les sons prononcés par les Indo-Européens figuraient des laryngales.
Des consonnes laryngales. Produites au niveau du larynx, donc. De la glotte.
Du type de ces fameuses consonnes parfaitement imprononçables par les journalistes français: la jota espagnole (non, Jiménez ne se prononce pas Riménez, de grâce), le /ch/ de l’écossais loch (non, c’est pas lok) ou du néerlandais Maastricht, créé d'ailleurs, nous devons à présent vous l'avouer, UNIQUEMENT pour poser problème aux Français.


Si la théorie des laryngales proto-indo-européennes s’est surtout développée au début du XXème siècle, c’est le grand, le très grand Ferdinand de Saussure qui en avait jeté les bases, fin du XIXème!

Quel visionnaire.

Ferdinand de Saussure,
26 novembre 1857 – 22 février1913


Je vous le dis souvent, la voyelle de base, la voyelle-pivot d’une racine, c’est théoriquement un ?

… ?

*e-.

Pas mal.

Eh bien, selon cette théorie, les voyelles *o- et *a-, que l’on retrouve parfois dans les racines proto-indo-européennes, ne seraient que le résultat de la combinaison, de la mise en contact de ce *e- original avec une … allez, concentration…  laryngale. Voilà.

On dénombre TROIS laryngales qui auraient été présentes en proto-indo-européen.
On n’est vraiment pas sûr de leur prononciation, alors on les écrit toutes sous la forme *h-, mais avec un suffixe: 1, 2, 3.

h₁ désigne un h sourd (articulé sans vibration des cordes vocales) et non aspiré,
h2 désigne un "h" voisé cette fois, mais toujours non aspiré,
h3 sera lui voisé ET aspiré.
(on cite encore h4, semblable dans ses évolutions à h2, mais voisé ET aspiré)


Très schématiquement:

un *e- court proviendrait d’une forme plus ancienne *h₁e-
un *a- court proviendrait de h₂e-, et
un *o- court proviendrait de h₃e-

Quant à un *ē- (*e long), il proviendrait de eh₁-
un *ā- proviendrait de eh₂- et
un *ō- proviendrait de eh₃-

Pour la semaine prochaine, interrogation.


- Euh… mais ici Watkins parle de *syūhx-, et ceux de Leiden de *siuH-, non?? Alors quoi?
- OUI OUI, j’y arrive! Parfois, on doute. On ne sait pas quelle laryngale serait à l’origine de la voyelle-pivot reconstruite. Ben oui, rendez-vous compte: ici, on parle d'un u! Pas courant, hein!

Alors, dans ces cas-là, Watkins remplace le suffixe numérique du h par un très intelligent joker x (*hx-), tandis que d’autres linguistes remplaceront le [h+suffixe numérique] par un grand h: H, pour signifier "une laryngale".
C’est tout.


Ouais, je vous avais prévenus. Cette matière n’est pas loin d’être indigeste.
Mais au moins, maintenant vous savez ce qui se cache derrière un *syūhx- ou un *siuH-.


Souvent donc, je reprends la forme des racines donnée par Watkins, sans représentation des laryngales originales: je la trouve toujours plus parlante, même si par là je dois me faire des ennemis au sein de la communauté linguistique, car elle ne reprend pas les laryngales d'origine.

Si VRAIMENT vous aimez la linguistique proto-indo-européenne, alors je vous recommanderais chaudement la lecture d’un remarquable ouvrage EN FRANCAIS, excusez du peu: “Linguistique historique et indo-européenne", de Silvia Luraghi, qui enseigne à l’Université de Pavie.
(son profil sur Academia.edu: https://unipv.academia.edu/SilviaLuraghi)
Avec un bémol, toutefois.
Ce livre n’a visiblement pas été relu.  
Je soupçonne le professeur Luraghi de l’avoir écrit elle-même en français - chapeau bas -, mais alors, dans ce cas, mieux vaut se faire relire, et par un francophone.
Surtout quand il s’agit d’un ouvrage de linguistique
Parce que parfois, là, à la lecture, ça fait mal aux yeux

C’est vraiment triste, car la forme ne rend absolument pas hommage au fond.
Sincèrement, ce livre est un petit bijou, un condensé qui vous permet de faire (relativement) facilement le tour de tous les concepts de la linguistique proto-indo-européenne dans son état actuel.



Bon, allons-y!

Notre charmante *syū- se retrouve dans le proto-germanique
(psss: quand c’est proto-, c’est que ce n’est pas attesté) 
*siwjan-. Coudre.

*Siwjan- est notamment devenu le vieil anglais seowian, de même sens, pour devenir enfin l’anglais… sew. Coudre.

Simple.



À partir du germanique *siwjan- se sont aussi formés…
  • le vieux frison sîa (d’où la forme dialectale, en frison moderne, siije), 
  • le vieux haut-allemand siuwen
  • le …. OUI!!! vieux norois sýja (d’où le suédois sy et le danois sye), ou encore
  • le gotique siujan.

Ça, c’est ce que la forme de base *syū- nous a donné.


Mais par une forme variante *sū-, notre racine décidément pleine de ressources a donné le germanique *saumaz- (ou *sauma-): couture.

D’où, par exemple, le néerlandais zoom, de même sens.
Ou l’anglais seam, toujours de même sens.

Seamless” se traduisant par “sans couture”, donc, au figuré, “sans heurts, en douceur”…

"Seamless system integration": c'est ainsi que l'on désigne la chimère en
informatique d'entreprise.

Mais cette variante *sū- n’en est pas restée au groupe germanique! Mais non!
Elle est passé au latin, pour donner… suō, suēre: coudre. Tout simplement

Nous en avons gardé… suture. Oui, par le supin de suō: sūtum.

Nous avons emprunté suture au latin impérial sutura, “couture”, ou déjà à l'époque, dans la langue médicale, “suture (du crâne)”.

Qui
ne s’est jamais retrouvé avec quelques points de suture…?

faux points de suture, obtenus par effets spéciaux. Bluffant


Ce que je vous ai pas encore dit, c’est que le latin suō, suēre a progressivement cédé la place à son composé con-suo: “coudre ensemble”. Donc aussi, finalement: coudre!


Sur ce consŭĕre, nous avons peut-être aussi créé… accoutrer. D’où accoutrement.

Ainsi, accoutrer dériverait du latin populaire *acconsuturare (*ad-consutura), lui-même basé sur cosutura (« couture »).

*acconsuturare aurait signifié “assembler en cousant”, d’où “orner”, puis “préparer, arranger”.

Mwwwouais. J’ai mes doutes.

Car une autre hypothèse fait remonter accoutrer au latin “culter”: “équiper (d’un soc)”, “préparer (la terre) pour le labour”.

À vous de vous faire votre propre idée!


échange d'accoutrements


En revanche, ce qui sûr, c’est que sur le latin classique consŭĕre, altéré ensuite dans le latin populaire *cōsĕre, nous avons créé notre français coudre.

Donc, en découlent nos couture, couturier, cousette, couseur, cousu, ou carrément décousu..


couturières (source)


“En découdre”? 
Découdre, dès la fin du XIIème, signifiait bêtement “défaire ce qui est cousu”. 

Mais le mot sera surtout utilisé en vénerie, dans le triste sens de “déchirer le ventre d’un chien par une blessure en long”.

Depuis le XVIIème, il s’emploiera surtout, en construction intransitive, avec la valeur - figurée ou non - de “se battre, en venir aux mains”.

Les 4 filles de SOS Fantômes prêtes à en découdre


Une forme suffixée cette fois, de notre variante *sū-, *sū-dhlā-, nous reste dans le (délicieux) grec… souvláki.

En cuisine, plat (grec, évidemment, on suit) composé de petits morceaux de viande et souvent de légumes grillés sur une brochette.

souvláki. C'est malin, j'ai faim, maintenant

Le rapport avec la couture?

Mais la brochette! 
σουβλάκι, souvláki, proprement, c’est la brochette.
La brochette dans le sens d’alêne, d’aiguille. Ce qui vous sert à coudre.

Alène

Ce sens d’aiguille, d’alène, vous le retrouvez encore dans un autre dérivé de *sū-dhlā‑, le latin… sūbula.

L’alène fétide du cordonnier.

Alènes de cordonnier / bottier

Du latin sūbula dérivent
  • l’italien subbia,
  • le très récent (mi XXème) français subule! En botanique, “pointe de l'arête des graminées”,
  • ou, soyons fou, l’aroumain sulã.
- Aroumain? Roumain avec un alpha privatif? Tout sauf Roumain??
- Mais nooooon!
L’aroumain (dit aussi macédo-roumain en Roumanie), est une langue romane orientale, parlée par les - je vous laisse deviner - Aroumains, et formant, avec - et je n’invente RIEN - le daco-roumain, le mégléno-roumain et l’istro-roumain, le diasystème roman de l'Est.

Enfin, ça c’est ce que pensent beaucoup de linguistes, surtout non roumains. Dans ce sens, oui, aroumains si vous voulez.

Mais pour les linguistes roumains, il ne s’agirait que d’un vulgaire - si pas méprisable - dialecte de la glorieuse langue roumaine, au même titre que les disparus moravalaque, morlaque ou dalmate… (je vous passerai le mégléno-roumain et l’istro-roumain, surtout après la théorie des laryngales).


Ne confondez surtout pas moravalaque et Mort à Venise (Quel Mahler)

Si vous voulez vraiment le savoir, il y a encore une école allemande et hongroise pour qui le daco-roumain est en réalité un dialecte de l'aroumain. 

Quoique pour d’autres, l’aroumain est à placer dans le célèbre groupe des langues romanes montagnardes, aux côtés du romanche, du ladin (avec un d), du frioulan, de l'istrien, de l'istro-roumain, du dalmate et … du roumain.

Et la controverse continue de faire rage.

Ce qui est sûr, c’est que toutes ces langues (ou dialectes), individualisées à partir du Xème siècle, proviennent de l'évolution d'un tronc commun roman, dans la péninsule des Balkans et le bassin du Bas-Danube: le proto-roumain.

Donc, non-???? attesté, bravo!


On va en rester là pour ce dimanche!

Mais on n’en a pas fini avec ‌‌*syū-.

Quelques surprises à venir, notamment en grec, et en sanskrit, les amis…
(mais on passera aussi par le groupe balto-slave, et si vous êtes VRAIMENT gentils, les langues anatoliennes…)






Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une TRES BONNE semaine!




Frédéric



Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).




L'adagietto de la 5ème symphonie de Gustav Mahler, 
que Luchino Visconti a si brillament intégré
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