- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 10 juillet 2016

A la vue des Nippons, c'est la Chine qui se lève, ou le Tadjikistan?





Nous aimons vivre au fond des bois, aller coucher sur la dure.
La forêt nous dit de ses mille voix, lance-toi dans la grande aventure. (bis)

Lalala lalala lala lalala lala lalala lalala    (bis)
Lalala lalala lala lala lalala lala lalala lala   (bis)

Nous aimons vivre sur nos chevaux dans les plaines du Caucase.
Emportés par de rapides galops, nous allons plus vite que Pégase. (bis)

Nous aimons vivre auprès du feu et danser sous les étoiles.
La nuit claire nous dit de ses mille feux, sois joyeux quand le ciel est sans voile. (bis)


Nous aimons vivre au fond des bois
(ou "Les Cosaques"), 
chant scout



Bonjour à toutes et tous!


… Encore et toujours *ten-!
Notre racine proto-indo-européenne *ten-, “étendre, étirer”.


Mais avant d’aller plus loin, la réponse tant attendue à notre quizz de dimanche dernier!



Je vous présentais la photo de Dean Saunders, entraîneur gallois.


Avec - je suis vraiment trop bon - la page que Wikipedia lui consacrait: https://en.wikipedia.org/wiki/Dean_Saunders.

La question:
Étymologiquement parlant, "en tant que Gallois, il est parfaitement logique qu'il ait joué aussi dans cette équipe-là".
En vous précisant que la réponse se trouvait précisément sur cette page Wikipedia.

La réponse?

Une fidèle lectrice l’a trouvée - GRAND merci Alexa, et félicitations!!!



La réponse, donc?

Galatasaray.

Et voilà l'équipe en question.
Tiens, c'est curieux, cette inscription sur leurs maillots: "Türk Telekom"!
Qu'est-ce que ça pourrait bien signifier???


Mais oui!

  • Gallois / (Pays de) Gales / Wales / Welsh,
  • galate / Galatie / Galata(saray),
  • wallon / Wallonie,
  • gaulois / Gaule,
  • Cornwall / Cornouailles,
  • Valachie…

Ces mots sont étroitement apparentés, puisqu’ils descendent tous d’un vieux mot germanique, Walha, que les Germains utilisaient à tour de bras pour désigner “les autres”, "ceux qui ne vivent pas loin, mais qui ne parlent pas comme nous": les populations celtophones ou romanes.

M'est avis que c'était un peu péjoratif...

On en avait parlé il y a quelques années, de ce Walha germanique:
Tour de France et Tour de Babel
Et nous avions rapproché Galatasaray de ce mot fin 2015:
La rue Chaudron est une voie du 10e arrondissement de Paris, en France. (Wikipedia, "Rue Chaudron")
Et pour rappel, le galate est une langue celtique continentale, au même titre que le gaulois,
mais hélas aujourd’hui totalement disparue,
qui aurait était parlée autrefois en … Galatie, en Asie Mineure (Turquie actuelle).
Et le -saray de Galatasaray, ben c'est le sérail, le palais, hein? Oui, il faut lire les liens que je passe mon temps à mettre dans ce blog, hein?

Merci à tous ceux qui ont cherché, en tout cas!


Bon!
Jusqu’à présent, nous nous sommes contentés de passer en revue les dérivés latins et grecs de notre *ten-.

Mais comme vous le savez, qui dit “racine proto-indo-européenne” sous-entend une descendance dans d’autres groupes linguistiques…
Ben oui…



Alors allons-y.

Retournons à nos racines.

Nos lointains, lointains ancêtres utilisaient un suffixe particulier pour créer des verbes transitifs
(ceux qui acceptent ou attendent un complément d’objet)
d’aspect imperfectif à partir d’une racine.

Oui, je sais, cette notion d’aspect imperfectif, parfaitement usitée dans d’autres langues, comme le russe, n’est pas très courante en français. Mais elle y existe!

Le perfectif marque la réalisation d’une action (sa complétude, si l’on se base sur son parent latin), alors que l’imperfectif, lui, évoque une action en train de se faire.

En français, nous pourrions ainsi dire que des verbes comme trouver, sortir, atteindre… dénotent un aspect perfectif, alors qu’au contraire, des verbes comme chercher, marcher, manger, chanter, vivre, renvoient plutôt à l'aspect imperfectif.

Vous pouvez encore vous représenter l’imperfectif par ... l’imparfait, ce qui tombe bien!
Quand vous parlez à l’imparfait...
- le temps que vous employez souvent pour relater vos rêves -,
... vous “êtes dans l’action”, vous êtes “en train de… ” Vous nagez là en plein imperfectif.

"J'étais comme une connasse, couchée sur un nuage blanc,
au-dessus d'une ville..."


Mais donc, ce suffixe proto-indo-européen si particulier, c’était…

*(é)-yeti


On retrouve trace de ce suffixe, par exemple, dans certaines formes de l’ancien grec -έω, -éō‎, ou‎ encore dans certaines formes du latin- (pour les verbes des troisième et quatrième conjugaisons, en partie du moins).

Et voilà - quelle incroyable coïncidence! -, une forme de *ten- au timbre o suffixée en *-éyeti
(qui donnera ainsi *tonéyeti-)
se retrouve dans deux autres groupes linguistiques indo-européens.

Non, je n'ai pas dit "Tom et Jerry".
Ça c'est vraiment très mauvais


Tout d’abord, dans le groupe germanique.

Où l’on retrouve cette forme *tonéyeti- dans le proto-germanique *þanjan- (le þ se prononçant comme le /th/ anglais): “étirer, étendre”.




Ses dérivés reprendront ce sens, d’une façon générale.

De *þanjan- dériveront, par exemple...
  • le vieil anglais þennan (également dans le sens de bander un arc),
  • le vieux saxon thennian, ou encore
  • le vieux haut-allemand dennen.

- OK, admettons, mais euh, ‘y’a rien de plus moderne, comme dérivés?
- Mais si, oh!!

Du vieux haut-allemand descend l’allemand … dehnen: étirer, distendre, étendre, allonger
Ou même le luxembourgeois dehnen, sensiblement de même sens.

Du proto-germanique *þanjan-, nous retrouvons surtout - mais OUIIIII!! - le vieux norois (aaaah) þenja, qui donnera à son tour…
  • l’islandais þenja (oui, là, je reconnais, ils ne se sont pas trop foulés), 
  • le féroïen (oui, la langue parlée sur les Îles Féroé) tenja, 
  • ou le vieux suédois þænia, d’où nous arrivera le suédois moderne tänja.

Tanja est aussi une Suédoise très moderne


Enfin, du vieux norois descend encore le nynorsk (la forme la plus moderne du norvégien, qu’on appelle encore subtilement néo-norvégien en français) tenja.


- Ouais bon. Tu nous parles d’autres groupes linguistiques, mais franchement, le groupe germanique, c’est pas le plus exotique qui soit…
- J’en conviens. D’accord. Mais je parlais de DEUX groupes linguistiques…

Le deuxième? Le groupe indo-iranien. Excusez du peu.

Cette grande famille de langues regroupe les langues iraniennes d’une part, et de l’autre les langues indo-aryennes.

(si ce terme Satem vous questionne, c'est ici que ça se passe:
ceud mìle fàilte chez les Tochariens (A))


Ces langues, mes amis, sont encore parlées notamment en Iran et dans le monde iranien, dans le Caucase, dans certaines parties de l'Asie centrale, au Pakistan, et en Inde du Nord.
Pas mal, non?
Et je ne peux JAMAIS m'empêcher d'avoir en tête ce "Emportés, par un rapide galop, nous allons plus vite que péga-a -se..." (JAMAIS!) chaque fois qu'il est question de Caucase.
C'est plus fort que moi. Vous non plus?

Eh bien commençons par les langues indo-aryennes.
En sanskrit, cette forme *tonéyeti- va donner - c’est Guus Kroonen (Etymological Dictionary of Proto-Germanic, Leiden Indo-European Etymological Dictionary Series) qui le précise - -तानयति, -tānayati, “étirer”, basé sur तनोति, tanoti, “étendre, étirer”.

Dans les langues iraniennes, cette fois, nous retrouvons l’iranien *tānaya-, “étirer”.

Et puis, enfin, nous retrouverons *ten- par sa forme *tonéyeti- … en… wakhi.

Oui, pardonnez-moi. Je suis vraiment désolé.
J’ai beaucoup hésité, beaucoup réfléchi. Je n’étais vraiment pas sûr de vouloir aborder le sujet.
Mais voilà, c’est fait.
Oui, en wakhi.

Je sais, la première fois, ça fait la même chose à tout le monde.

Et si je vous disais “district autonome du Haut-Badakhchan”?
Non? Non plus?

Bon, alors allons-y, et pardonnez-moi encore.

Le wakhi...
(qui se dit - je vous jure que c’est vrai - “χik zik” en … wakhi ; le χ correspondant au “ch” de Maastricht quand il n’est pas prononcé par un journaliste français),
... figurez-vous, est une langue iranienne.

Je sais, c’est fou.
En plus, elle est parlée.
Dingue.

Et où ça, qu’elle est parlée?

Eh oui:

dans ... le district autonome du Haut-Badakhchan. Au Tadjikistan.


Commençons par là: ça, c'est le Tadjikistan

Et en vert, là, c'est le Haut-Badakhchan
(en bas et à droite sur l'autre carte)


Soyons honnête, c’est à peu près la seule chose, avec son autonomie, dont peut se targuer le Haut-Badakhchan. 

Mais ce n’est pas rien!

Car hormis quelques locuteurs dans le Chitral, au Pakistan et au Xinjiang en Chine, PERSONNE AU MONDE ne parle le wakhi.

Rendez-vous compte!

Wakhis

Et je crois qu'ici, on a pratiquement toute la population Wakhi réunie pour
la photo


- Mmmh, quoi? Ah oui d’accord, le Chitral

Le Chitral, je ne veux pas être méchant, mais c’est un district de la province de Khyber Pakhtunkhwa, au Pakistan.

Je ne sais pas si je me fais bien comprendre?

Son chef-lieu est la ville de … Chitral. Ce qui finalement arrange tout le monde.

C'est là, le Chitral
Et ça n'a pas l'air trop moche. 'manque plus que le wifi.

Encore tout récemment, le district s’appelait simplement Pakhtunkhwa, mais pour appâter les bobos geeks avides de découvertes loin des sentiers battus (que dis-je, de périples ethno-connectés), les autorités du coin ont voulu lui donné une touche branchouillardo-informatique et l’ont ainsi renommé, sur le modèle des cybercafésKhyber Pakhtunkhwa.

Il faut reconnaître que jusqu’à présent, ça n’a strictement rien donné.


Ah oui, j’oubliais!
En wakhi, donc, *tonéyeti- nous a légué… tыnak (“teunak”).

Ce qui nous fait une belle jambe.



Chers lecteurs, chères lectrices,

Je vous souhaite un EXCELLENT dimanche, une SUPERBE semaine, et vous donne rendez-vous… dimanche prochain!

Dimanche prochain, encore de la *ten- au menu…
Eh oui.


Frédéric

Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen 
CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).


Non non, on ne va pas se quitter sur un "emportés par un rapide galop, nous allons plus vite que Péga-a-se..."

Je vous propose plutôt, voyons... 

Voilà! 



Кавказские эскизы ("kavkazkié èskizeu"), les Esquisses caucasiennes, opus 10,
musique ô combien évocatrice, composée par
Mikhaïl Mikhaïlovitch Ippolitov-Ivanov
(Михаил Михайлович Ипполитов-Иванов),
1859 - 1935

Le compositeur va enseigner à l'École de musique de Tiflis
(Tbilissi, capitale de la Géorgie, dans le ... Caucase...)
Emportés par un rapide... Eh m.
... dont il devient le directeur jusqu'en 1893. Il trouvera un grand intérêt pour la musique traditionnelle caucasienne ; beaucoup de ses œuvres sont empreintes des couleurs mélodiques et rythmiques teintées des sonorités un peu orientales typiques de la région. (merci Wikipedia!)

Il a lui même dirigé la création des Esquisses caucasiennes! À Moscou, le 5 février 1895.

Mikhail Ippolitov-Ivanov

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