- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 6 novembre 2016

quel contraste, entre le coût constaté de la vie et le discours des politiciens...


article précédent: un article de circonstance...



“L'amour préfère ordinairement les contrastes aux similitudes.”

Honoré de Balzac, in La Muse du département

Balzac,
1799 - 1850 
















Bonjour à toutes et tous!


Encore et toujours, nous retrouvons les dérivés de cette invraisemblable racine proto-indo-européenne *stā-, “être debout”.


Invraisemblable”, car, comme vous avez déjà pu vous en rendre compte, elle nous en a laissé une flopée, de dérivés.
Et on est loin (loin) d’en avoir fait le tour…


Cette série d’articles consacrés à la proto-indo-européenne *stā- avait commencé ce 25 septembre 2016, avec un fauteuil pour (*steh) deux.
Titre de prime abord assez … curieux, double référence, d’une part à un excellent film de John Landis, de 1983, “Un fauteuil pour deux” (“Trading Places”), et de l’autre à la forme la plus ancienne de *stā- que nous avons pu reconstruire: *steh2, ce h2 renvoyant à une laryngale particulière.

Trading Places,  Dan Aykroyd et Eddie Murphy

Je prépare une rubrique dédiée à la théorie linguistique, aux aspects plus techniques de l’indo-européen. Elle sortira un jour, mais comme vous le savez peut-être déjà, je ne peux plus consacrer beaucoup de temps à mon cher blog.

D’ici là, je vous renvoie à cet article où je reparlais de la théorie des laryngales, si chère aux “(proto-)indo-européanistes”:
Un coup de souvláki et on se retrouve avec des points de suture. C'est cousu de fil blanc.


La semaine dernière, nous en étions restés à des dérivés français de *stā- via le latin stō, stāre, “se dresser”, “être debout”, tels que arrêter, constant, circonstance, (peut-être) étancher, ou … rester.

- Et maintenant, tu vas nous parler de l’anglais “to rest”, “se reposer”, “rester, demeurer”, qui vient évidemment du français, et par l’anglo-normand, comme d’hab.!
- Mais euh, non. Je n’avais pas du tout l’intention d’en parler…

Mais bon, si vous insistez…

Les choses sont en réalité un peu plus complexes…

Sachez déjà que l’anglais rest peut vouloir dire plusieurs choses.

Ce n’est pas pour rien, d’ailleurs, que tout bon dictionnaire d’anglais fait suivre le mot d’un chiffre.
L’Oxford English Dictionary nous assène TROIS “rest”: rest1, rest2, et , et ?? OUI, rest3. Bravo. Pas mal pour un dimanche matin.
  1. rest1 correspond à repos / se reposer,
  2. rest2 à arrêter, s’arrêter (tombé en désuétude, ou utilisé régionalement)
  3. rest3 à rester (“rester après”), au reste (d’une division par exemple).

En tant que substantif, dans son acception de “repos”, et en tant que verbe, dans son acception de “se reposer”, l’anglais rest (rest1, donc) NE PROVIENT PAS du latin stō, stāre, et encore moins, forcément, du français rester.

Ô nuit désastreuse! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle: le lien entre le français rester et l’anglais rest se meurt, le lien entre le français rester et l’anglais rest est mort!

Vous aurez reconnu la prose très légèrement remaniée (oh, à peine) de ce bon Jacques-Bénigne Bossuet, Évêque et Aigle de Meaux de son état, qui débarque parfois en plein milieu du blog pour manifester sa profonde stupeur devant des faux-amis étymologiques.

Jacques-Bénigne Bossuet,
1627 - 1704

Oui, il me rend parfois visite.
Sans être exhaustif, je sais qu’il est venu ici, et
credo
et cetera, et cetera.

Quand je dis “ce bon”, c’est une façon de parler, hein. 
Sacré Jacques-Bénigne, va: encore un bon chrétien qui était tellement persuadé de détenir la vérité qu’il persécutait tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui. 
Mais attention, il le faisait quand même pour la gloire et l’amour du Christ

C’est dingue, non?

Je ne parle pas de l’attitude de Bossuet, qui n’a vraiment rien d’étonnant, hélas, et que l'on retrouve maintenant dans le comportement d'autres intégristes, plutôt barbus, et nettement moins cultivés.



Non, je parle de l’anglais rest (1).

Cet anglais rest, mes amis, provient non pas donc du français rester, héritier du latin restāre, mais bien,
par le vieil anglais rest, ræst,
du proto-germanique *rastō, “repos”.

berger allemand somnolant, ou repos germanique

Pour Guus Kroonen, il faudrait plutôt entendre ce *rastō comme “intervalle”. Entendons la pause dans une activité.

Le mot, en tout cas, se retrouve dans pratiquement toutes les langues germaniques ; citons…:
  • le scots rest,
  • le frison oriental (saterlandais) Räst,
  • le néerlandais rust,
  • l’allemand Rast

Et puis, par le…. OUIIIIII! vieux norois rǫst, il a aussi donné…
  • l’islandais röst,
  • le norvégien rest,
  • le suédois rast, ou enfin
  • le danois rast.

Rǫst le vieux Norois

On fait même remonter ce *rastō proto-germanique à une racine proto-indo-européenne *ros-, *res- (*erə-, *rē- chez Pokorny, *rēsō- pour Kroonen...), que l’on retrouverait alors, par exemple, dans...
  • l’albanais resht (arrêter), 
  • le moyen gallois et le gallois araf (calme, tranquille…) - notez quand même que Ranko Matasovic n'en est pas plus sûr que ça -, 
  • le lituanien rovà ‎(“calme”)
  • les grecs anciens ἐρωή, ‎erōḗ (du moins dans son acception de “repos”) et ἔρημος, érēmos, seul, déserté (dans le calme), mais aussi 
  • les avestiques airime, “calmeen paix” et rāman-, “tranquilité”, ou encore
  • les sanskrits रमते, ‎ramate, “il reste tranquilleil se calme” et रात्रि, rAtri“nuit” (“là où tout est calme”).

Pour ce qui est du… reste des acceptions de l’anglais rest, à présent:

Bah, je ne m’étendrai pas sur rest2 dans la mesure où il n’est plus utilisé que très spécifiquement, mais oui, il provient, pour certains de ses sens du moins, du français rester.

Quant à rest3, il provient aussi de plusieurs sources, dont le latin restāre et le français rester.



Bon, on poursuit?

Je nous avais fait partir vers le nord, germanique, redescendons à présent vers le sud, au cœur du monde latin.

Nous avions un mot, en vieux et en moyen français, dont le sens s'apparentait à celui de résister: “contrester”.

Le mot était issu du composé bas latin contra (“contre”)stāre (évidemment, “se tenir”), contrastāre signifiant s’opposer.

Il se fait que ce même bas latin contrastāre avait donné l’italien contrastare, “contredire, contester”.
Sans lequel on se demande comment certains Italiens auraient pu survivre...



Au XVIème siècle, où l’influence de la culture italienne était plus que tangible dans toute l’Europe de la Renaissance, le mot moyen français contrester subira une réfection...
- un retour au mot-source, à l’étymon de départ (ici, le latin contrastāre, pour les moins-bien-comprenants) -,
...bigrement influencé par l’italien contrastare qu’il était.

Bien sûr, vous l’avez évidemment compris, le mot est devenu, tout simplement… contraster.

Au XVIème, le mot prendra le sens fort de “lutter contre”, pour s’affaiblir au XVIIème, où il signifiera désormais “s’opposer d’une manière tranchée”, toujours vraisemblablement influencé par l’emploi du mot italien en peinture.

Le Souper à Emmaüs, 1606,
Le Caravage


Vous en souvenez-vous? Dimanche dernier, nous avions parlé du français constant, dérivé du latin cōnstō, cōnstāre (con- ‎“avec, ensemble” +‎ stō , “être debout”).

Cōnstāre pouvait signifier plein de choses: être ferme, en bon état, persévérer, être d’accord …

Dans un emploi impersonnel, à la troisième personne du singulier, on pouvait le rencontrer dans le sens de “être certain, être constaté, reconnu” (“il est certain”, “il est constaté que”…)

Eh! À la troisième personne du singulier de l’indicatif présent, cōnstāre donnait… cōnstat.
Si vous voyez où je veux en venir…

Sur cōnstat, nous avons créé… constater.
notamment:
Établir par expérience directe la vérité, la réalité de; se rendre compte de.
Apercevoir, enregistrer, éprouver, établir, noter, observer, reconnaître, remarquer, sentir, voir.
Constater un fait, la réalité d'un fait. Constater une erreur.

Ce n’est pas pour rien que cōnstat est précisément passé du latin au français par l’expression juridique “il conste que” (“il  est constaté que”).

constat à l'amiable


Mais revenons, voulez-vous, à notre latin cōnstō, cōnstāre

Dans son sens de “être ferme”, que l’on on pourrait également interpréter par “se tenir ferme”, se tenir fixé, le mot pouvait s'entendre comme se tenir, être à tel prix: coûter.

Oui, cōnstāre s’employait également dans le sens de … coûter.


Le vieux français en a fait,
via le latin médiéval costare, coster,
... couster.

De là, forcément, notre français coûter, et aussi l’anglais cost.
Bien dérivé du vieux français, cette fois.



Bon ben voilà, on en restera là pour ce dimanche...

Chères lectrices, chers lecteurs, je vous remercie de me suivre, vraiment! Si si.

Et je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine!





Frédéric

Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).


Pour nous quitter, un peu de musique italienne de la Renaissance, évidemment.
CRUMHORN CONSORT - Al Milanese Castell´Arquato Manuscript
Ils jouent franchement tous bien, mais le barbu sort du lot.




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