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dimanche 18 décembre 2016

“Et c'est dans ma chevelure ébouriffée, Qu'il va le plus me manquer”: ici-aan, vous voyez, l'actrice-aaan se met en danger-aaan en se distanciant du texte-aaan.





À l’exemple d’icelluy vo’convient estre saiges pour fleurer sentir & estimer ces beaux livres de haulte gresse, legiers au prochaz : & hardiz à la rencontre. Puis pour curieuse leczon, & meditation frequente rompre l’os, & sugcer la substantificque mouelle. C’est à dire : ce que ientends par ces symboles Pythagoricques, avecques espoir certain d’estre faictz escors & preux à ladicte lecture. Car en icelle bien aultre goust trouverez, & doctrine plus absconce que vous revelera de tresaultz sacremens & mystères horrificques, tant en ce que concerne nostre religion, que aussi l’estat politicq & vie oeconomicque.

Croiez en vostre foy qu’oncques Homere escrivent l’Iliade & Odyssée, pensast es allegories, lesquelles de luy ont beluté Plutarche, Heraclides Ponticq, Eustatie, & Phornute : & ce que d’iceulx Politian a desrobé ? Si le croiez : vo’n’aprochez ne de pieds ne de mains à mon opinion : qui decrete icelles aussi peu avoir esté songeez d’Homere, que d’Ovide en ses metamorphoses, les sacremens d’evangile : lesquelz un frère Lubin vray croquelardon s’est efforcé desmontrer, si d’adventure il rencontroit gens aussi folz que luy : & (comme dict le proverbe) couvercle digne du chaudron.


(À son exemple il vous convient d’être sage pour flairer, sentir et estimer ces beaux livres si excellents, d’être légers à la poursuite et hardis à la rencontre. Puis, par une curieuse leçon et une méditation fréquente, vous pourrez rompre l’os et sucer la substantifique moelle – c’est-à-dire comme je l’entends par ces symboles pythagoriques – avec l’espoir certain d’être adroits et attentifs pour cette lecture, car en celle-ci vous trouverez un bien autre goût et une doctrine plus obscure, qui vous révélera de très hauts sacrements et des mystères horrifiques, tant en ce qui concerne notre religion que l’état politique et la vie économique.

Croyez-vous de bonne foi que jamais Homère, écrivant l’Iliade et l’Odyssée, n’ait pensé que ses allégories allaient être démêlées par Plutarque, Héraclide du Pont, Eustatie, Phornute, et que Politien allait copier ces derniers ? Si vous le croyez, vous ne vous approchez ni des pieds ni des mains de mon opinion, car je suis sûr qu’Homère avait aussi peu songé à cela qu’Ovide dans ses Métamorphoses n’avait imaginé les choses sacrées de l’Évangile, ce qu’un frère lubin, un vrai croque-lardon, s’est efforcé de démontrer, au cas où par hasard il rencontrerait des gens aussi fous que lui, et (comme dit le proverbe) un couvercle digne du chaudron.)


La vie très horrifique du grand Gargantua, père de Pantagruel, jadis composée par M. Alcofribas abstracteur de quintessence. Livre plein de Pantagruélisme

François Rabelais, 1534

Gargantua
















Bonjour à toutes et tous!


Et sans relâche, avec abnégation, nous continuons vaillamment - mais sereinement - le tour des dérivés de cette ahurissante, ébouriffante racine indo-européenne *stā-, “être debout”.



Car oui, pour l’instant, c’est elle qui nous occupe.

Et ça tombe bien, finalement, non?

Car voilà, c’est d’elle que nous arrive,
par le latin classique instans, instantis, “présent”, ou “imminent”, d’où aussi “pressant, menaçant”,
notre français … instant.

C'est dingue. Le hasard n'existe pas.


La Madrague, Brigitte Bardot

Le rapport? Oh, je parlais de l'ébouriffante *stā-. 

Et ça m'a fait irrésistiblement penser à ce ébouriffée
que seule BB pouvait prononcer comme ça...

“Et c'est dans ma chevelure ébouriffée
Qu'il va le plus me manquer”



Le latin instans
- ne voyez ici aucune volonté de ma part de le rabaisser -
n’était que le participe présent de instō, instāre, composé créé - évidemment - sur in- et stō, stāre, pour signifier littéralement “se tenir sur”, “se tenir au-dessus”.

Au sens figuré?
(qui, vous l’aurez compris, nous intéresse un peu plus)
Serrer de près, insister…

Nous retrouvons d’ailleurs toujours en français cette notion de “pression”, non pas vraiment dans “instant”, mais bien dans… instamment.

Le fameux Instant tunnel ("tunnel instantané")
du catalogue de la société The Acme Corporation


Instant" a commencé sa carrière en français comme adjectif: instant, instante (fin XIVème), et signifiait plutôt proche, prochain.

Une fois substantivé (ou “substantivé une fois”, si préférez que je le fasse à la belge), le nom instant désignera un très (très) petit espace de temps.

On pourrait presque même en faire l’antonyme de “moment”:
le moment dure, l’instant est bref.
C’est pas difficile, en physique, on ne parle que d’instant T, et jamais - JAMAIS - de moment T
Euh... non, ça c'est une Ford T

Voilà l'instant T!

Le point M, à l'instant t occupe la position x. Dément.



Bien sûr, qui ne dure qu’un instant sera qualifié… d’instantané.

D’où aussi cette jolie(?) métaphore pour prostituée, de la fin du XIXème, “une instantanée”


Notre “instance” est, lui, un emprunt au latin īnstantia, ‎īnstantiae, “voisinage, proximité”. 
Mais aussi “insistance, demande pressante”…

Et c’est avec ce dernier sens de “sollicitation pressante” que le mot apparaîtra en français (milieu du XIIIème).
Souvent, d’ailleurs, au pluriel, comme dans “céder aux instances de (quelqu’un)”.

Il se spécialisera plus tard (XIVème), pour désigner, en langue juridique, une poursuite (en justice: je VIENS de vous dire qu'il s'agit de vocabulaire juridique).
La première instance signifiant donc la poursuite d’une action (en justice) devant un … premier juge.

Kaloum, Guinée-Conakry 


Mais nous connaissons encore une autre acception à instance, que le Robert semble complètement ignorer

Bon, d’accord, cette dernière acception est reprise de l’anglais (beuk beurk beurk), et s’emploie essentiellement en informatique (re- beurk beurk beurk), où l’instance d’un objet est une copie de cet objet, mais se comportant indépendamment de celui-ci.

On parlera également d’instancier”.
Sans “instance” ou “instancier”, j’avoue que j’aurais parfois bien du mal à exprimer certains concepts dans le cadre du travail. Une instance n'est pas une simple copie, c'est toute la différence... 
Exactement!

Et l’anglais instance (“circonstance, occasion”, mais ici plutôt “exemple, cas”) est - évidemment - calqué sur le français (ou plutôt le moyen français) instance


Si instant signifiait, en tant qu’adjectif il y a bien longtemps, proche, prochain, son antonyme serait alors “qui est éloigné”: distant. 

dis-tant. 

Vous l’aurez compris, ici nous avons affaire à un composé latin distāns, participe présent de distō, où le préfixe dis- évoque la séparation.

Et j’espère sincèrement ne pas devoir vous expliquer le deuxième terme du composé.

Distant, nous l’avons emprunté au latin fin du XIVème…




Au nombre des dérivés de distant, nous trouverons distancé, distancer, mais également “se distancier”, distanciation”.
Là, comme ça ne vient pas de l’anglais, on fait moins de manières.

La distanciation est un mot vraiment très récent, de 1959 pour être précis.
Et il s’agit à l’origine d’un terme de théâtre.

On l’a purement et simplement inventé, pour traduire le Verfremdungseffekt de Bertolt Brecht, principe selon lequel l’acteur ne s’identifie pas à son personnage.

l'immense Eugen Bertolt Friedrich Brecht,
10 février 1898 – 14 août 1956.
Je n'ai jamais vraiment su s'il était génial
ou fou à lier.
Un peu des deux, je suppose?

Euh, comment vous dire?
La distanciation politise la conscience du spectateur et l'amène à réfléchir sur la place de l’acte théâtral dans la société, voyez-vous?

C'est cela, oui

C’est surtout, je pense, le fait de ces acteurs qui se mettent en danger.

Eh oui, tout le monde n’a pas la chance de travailler en toute sécurité à 800m sous terre, dans la mine.

Et - je dois bien l'avouer - j’ai souvent trouvé peu d’empathie pour les acteurs qui se mettent en danger dans le chef des mineurs de fond. Et je trouve cela vraiment très triste.

Visiblement, travailler dans la chaleur et l'obscurité, ça ne vous rend pas plus humain.
Saletés de pauvres.



(Ce qui suit ne s'adresse hélas qu'aux anglophones, je n'en ai pas trouvé de version sous-titrée en français.)
Vous connaissez peut-être ce grandiose sketch des Monty Python, où le fils de la maison, mineur de fond depuis peu, rend visite à ses parents. 
Son père est un artiste, un intellectuel, un auteur de pièces de théâtre, qui lui reproche amèrement de n'avoir pas suivi ses propres pas, une carrière qui lui était toute tracée... 
Un petit chef-d'oeuvre satirique, où l'on prend une situation tellement classique (celle du fils qui veut devenir artiste, contre l'avis de son père qui considère qu'être artiste, c'est pas un vrai boulot), et que l'on renverse complètement. 


Working Class Playright, Monty Python



----- aparté non-linguistique, vous pouvez sauter -----

peu d’empathie” et “très triste”: formez une phrase avec ces deux syntagmes.
“J’ai vraiment peu d’empathie pour ces gens qui se considèrent plus intelligents que les autres, car non superstitieux, rationnels, et qui, au nom d’une prétendue laïcité, tentent, petit à petit, de supprimer nos traditions.”

À Bruxelles, quelques-uns de ces intégristes laïcs ont tenté de remplacer l’appellation “marché de Noël” par “Plaisirs d’Hiver”.

Ce sont les mêmes qui ont voulu supprimer, une année, le sapin de Noël de la Grand-Place.

Ah mais oui, mais en vous offrant un sapin de ce type, nous nous sommes mis
en danger.

Affligé, j’ai vu récemment sur Facebook une poignée de laïcistes approuver la décision de ne pas fêter Saint-Nicolas (le vrai Père Noël, soit dit en passant) dans certaines écoles primaires.

Pauvres taches.
J’ai honte pour vous. Vous ne comprenez rien à rien, vous manquez de coeur, vous préférez des principes froids à l'humanité, et en plus, vous vous permettez d’être arrogants.

Et, ironie, vous osez traiter les autres de “fondamentalistes”.

Triste, triste.

----- fin de l’aparté -----


Alors, en substance, Mesdames et Messieurs les laïcistes, je vous emm…

Ah mais oui, “substance”, j’allais oublier!

Substance nous arrive du latin impérial - comme le thon - substantia.



Je crois que maintenant, vous avez compris le système:

Substantia découlait de ... substans,

Substans le, le… ?

Oui! Participe présent, de, de…? Substō! 

Substō, substāre, composé de … de…??

Sub- (“sous”) et … et… stō.

Gagné!
Et ‘y en a qui trouvent la linguistique difficile??
Substō, littéralement, c’était donc “être dessous”.

Ce qui est dessous? Mais c’est le fondement, la ... substance!


Dans la même famille, nous trouverons substantiel, substantialité
(caractère de ce qui est essentiel)
et autres substantialiste, substantialisation…

Consubstantiel, aussi, même si (ou plutôt surtout si) ça rend dingue les laïcards dont je parlais plus haut.

Consubstantiel?
En théologie chrétienne - et selon le Grand Robert: 
Qui est un par la substance. Les trois personnes de la Trinité sont consubstantielles. Le Fils est consubstantiel au Père, avec le Père.

Substantifique? Mais oui!


Et également… substantif!

À l’origine, adjectif: “qui exprime la substance, substantiel”.

Et puis… substantivé, en grammaire,
“mot qui, seul et sans le secours d’aucun autre, désigne l’être, la chose qui est l’objet de la pensée”. (Qu'en termes galants...)



Ah oui, en Belgique, c’est encore les mêmes trouducs
(c’est du jargon d’informaticien pour “activiste borné revanchard”)
qui ont fait renommer le congé de la Toussaint en “congé d’automne”, les vacances de Noël en “vacances d’hiver” et le congé de Carnaval en “congé de détente”.

Pauvres de nous.

Mais voyez!
Quel poids nous donnons aux mots, pour, en les modifiant, en les substituant, tenter de modifier la réalité.
C’est le principe même de la novlangue, du politiquement correct. 

Se battre pour sa langue, en ces temps troublés, est un devoir.
Oui, là, je suis sérieux.




Sur ce, je me calme, et vous souhaite un excellent dimanche, une très belle semaine!
Passez de beaux congés d’hiver.

- “congés d’hiver”. Tu peux pas t'en empêcher, hein?
- Non. C'est plus fort que moi. J'aime pas les cons.





Frédéric

Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).



Pour nous quitter?
Une ébouriffante version de la - trop? - célèbre Toccata et Fugue en ré mineur BWV 565, 

Amy Turk, harpiste anglaise, au talent fou.


article suivant: Un bien drôle de Noël...

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