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dimanche 4 décembre 2016

pendant ce temps, l'aristocratie restait inerte, comme accablée d'arthrose...






“En science comme ailleurs, l’inertie intellectuelle, la mode, le poids des institutions et l’autoritarisme sont toujours à craindre.”

Hubert Reeves,
Patience dans l’azur,
L'évolution cosmique, 1988










Bonjour à toutes et tous!



Nous en étions restés, dimanche dernier, sur la racine proto-indo-européenne *ar-, “assembler”, “mettre ensemble”, “ajuster”, avec quelques très beaux dérivés, comme art, harmonie, armille, ars, alarme…


Aujourd’hui, une dernière salve.

En d’autres termes, je vous propose une dernière série de dérivés de notre jolie petite *ar-


Reprenons:
Nous l’avions vu la semaine dernière: *ar-, sous la forme *ar-ti-, s’est dérivée dans le latin… ars, proprement “composition, assemblage”.

Par extension, “ce qu’il faut avoir pour bien… composer, assembler
talent, adresse, dextérité, habileté, savoir-faire, technique…

D’où art, artisan



En latin, si ars désignait l’art, le savoir-faire, à l’inverse, qui ne faisait pas montre d’habileté, d’adresse… était qualifié d’un mot composé, basé sur ars précédé de “in-”.

Oui, in-, ce préfixe privatif...
- qui donc permettait de créer des antonymes -,
... bien connu, car passé en français tel quel (“in-certain”), mais aussi sous les formes il- (“il-légal”), im- (“im-mortel”) et ir- (“ir-réversible”).

Ce mot composé, que nous traduirions par “sans talent, incompétent…”.
D’où aussi “fainéant, inactif, insipide…”, c’était in-ers. 

Iners, inertis.
(Oh, pour le passage du a au e, il ne s’agit que d’un phénomène classique d’alternance vocalique après in-, pensez à aptus, qui donnera ineptus, par exemple…)

Eh oui, iners, nous l’avons emprunté, pour en faire notre … inerte (tout début du XVIème).

les fameux “déchets inertes des déchetteries

Quand nous l’avons absorbé en français, il signifiait toujours inactif, maladroit, et par extension ignorant.

Et puis… il a … disparu! 




On le trouvait encore au XVIIème, en pleine forme, et puis, plus rien...

‘a p'us. Parti le mot.















Ce n’est qu’au XVIIIème, figurez-vous, qu’il reviendra, qu’il renaîtra de ses cendres, mais d’une façon indirecte.

Phénix renaissant de ses cendres

Je m’explique! Mais pour cela, refaisons un bond dans le temps…



Si le latin iners désignait le maladroit, l’incapable, l’indolent, le substantif inertia désignait, lui, en toute logique, la maladresse, l’incapacité, l’inaction



Notre français inertie
- oui, j’ose espérer que vous avez fait le lien: nous avons emprunté inertia pour en faire inertie -
… va bientôt devenir incontournable du fait des progrès de la physique.


Newton, dans son Traité d’Optique (Opticks, 1704),


utilisait le syntagme latin inertiae vis,


que Descartes s’empressera de traduire élégamment par force d’inertie (1720).
















Et donc, quand Diderot, quelques décennies plus tard, qualifiera de “inerte” ce qui n’a ni activité, ni mouvement, il le fera en référence à l’inertie, terme de physique




*ar-ti-, cette forme suffixée de *ar-
- *ar-, qui, je le rappelle, devait compter dans son champ sémantique les notions de “mettre ensemble”, “ajuster”… -,
… qui allait donner le latin ars, artis, nous la retrouverons également en grec ancien, avec ἄρτι, árti, “justement, exactement…”

Et une forme prolongeant *ar-ti-, *ar-ti-o-, allait, elle, donner le grec ancien… ἄρτιος, ‎ártios, parfait, complet, achevé… 

En mathématiques, en parlant des nombres? Parfait.
Ou encore pair.
Oui, l’antonyme de impair.

Quoi, pair serait de l’ordre du parfait, et impair ne le serait donc pas?

Mais oui! Je ne vous ferai évidemment pas l’injure de vous rappeler que Euclide avait prouvé, au IIIème siècle avant J.-C., que si...
M = 2p − 1 est premier, alors M(M + 1)/2 = 2p–1(2p – 1) est parfait.

Les Éléments (Στοιχεία, stoïkheïa), Euclide

Et qu’au XVIIIème, Leonhard Euler prouvait que tout nombre parfait pair est de la forme proposée par Euclide.

Leonhard Euler, grand mathématicien suisse,
15 April 1707 – 18 September 1783)

Ce qui implique forcément que la recherche de nombres parfaits pairs est liée à celle des nombres de Mersenne premiers. 

Forcément!!

Oh, ‘faut vraiment tout vous dire?
Les nombres de Mersenne premiers sont des nombres premiers de la forme Mp = 2p − 1, l'entier p étant alors nécessairement premier, enfin???!!!

La “perfection” d'un tel nombre s'écrivant simplement (merci Wikipedia):


Oui, il semblerait que les nombres parfaits soient bien tous pairs!
(Et figurez-vous, on ignore encore si des nombres parfaits impairs existent!)


Eh oui!

Sans rire, et sans RIEN comprendre à ces démonstrations et à l’essence même des nombres premiers, je pense que cette notion de “parité = perfection” fait référence à une notion antique bien plus vaste, celle d’harmonie universelle, avec ses corollaires, la correspondance, et la complétude.

Pour qu’il y ait harmonie, il faut que les choses se correspondent, qu’il existe un lien entre elles, qui leur permette de s’ajuster.
La complétude n’étant que la qualité de ce qui a été réuni par ajustement.

D’où l’idée - certes simpliste - que “qui se ressemble s’assemble”.


















Quoi qu’il en soit, commettre un impair, c’est toujours, d'une façon ou d'une autre, rompre l’harmonie


Mais donc - fi de cette philosophie de comptoir -, le grec ancien ἄρτιος, ‎ártios pouvait qualifier un nombre pair.

Le mot dérivé français du grec ἄρτιος que je vous propose, en voici la définition:
En zoologie, sous-ordre de mammifères ongulés renfermant des animaux qui reposent sur le sol par un nombre pair de doigts. 
Sont compris dans ce sous-ordre:
  • les Ruminants (➙ Bovidés, camélidés, cervidés, girafidés, tragulidés - les chevrotains, de petits mammifères ruminants) et 
  • les Suiformes (porcs, pécaris) (➙ Hippopotamidés, suidés). 

Le mot est composé de deux mots grecs: l’un pour pair (vous suivez toujours?), l’autre pour doigt.

Vous l'avez trouvé?

OUI!!! Il s’agit des Artiodactyles.









Cette notion de jointure, d’assemblage attachée à notre petite *ar-, nous la retrouverons encore,
via une forme suffixée *ar-dhro-,
dans le grec ancien ἄρθρον, árthron, articulation.


l'articulation de l'épaule


Ben oui, et franchement, on s’en s’rait bien passé, de ces arthrites, arthroses, polyarthrites rhumatoïdes, spondylarthrytes ankylosantes et autres joyeusetés…

(Et ne parlons même pas de ces autres arthropathies, arthralgies et arthodynies que sont les amphiarthroses, cervicarthroses, discarthroses, lombarthroses, périarthrites (la scapulo-humérale est un must), synarthroses, coxarthroses, discarthroses, gonarthroses, hémarthroses, arthrogryposes, pseudarthroses ou hydarthroses).
Heureusement, nous connaissons l’arthrographie, l’arthroscopie, ou même, le cas échéant, quand il n’y a plus rien d’autre à faire, l’arthroplastie.



Quittons le grec, mais restons dans le même sujet.

*ar-, par une forme suffixée *ar-dhro-, a donné le grec ancien ἄρθρον, árthron, articulation? 

Eh bien,
*ar-, par une forme suffixée *ar-tu-, a donné le latin… artus, articulation, jointure.

Au pluriel, artūs, artuum désignera les membres.



Le diminutif de artus, c’était
articulus.

Son dénominal, à articulus (le verbe issu de ce substantif)?
Articulō, articulāre, “partager, séparer, articuler”.

Le participe passé de articulō?
Articulatus.

Eh bien, sur la substantivation de articulatus, articulatio, nous avons créé… articulation.


Le latin articulus (oui, le diminutif de artus. Un café serré, peut-être?) avait plusieurs acceptions. Ainsi, “noeud des arbres”, “orteil”… 

Mais il peut aussi désigner une articulation … du temps: un moment précis. 
D’où, toujours, notre “à l’article de la mort” (1450).


En rhétorique, il traduisait l’articulation d’un discours: une division du discours.

D’ailleurs, le premier sens du français article concernait la partie numérotée d’un texte juridique, sens qui perdure toujours.














Et en grammaire, notre article, particule qui se joint au substantif et le détermine, ne trouve son sens qu’en sa qualité de pièce-jointe avec le nom qu’il précède.
Si le nom était le bras, l’article serait l’épaule.
(vous pouvez noter)



Enfin,

Il se pourrait - mais soyons vraiment prudent - qu’une forme superlative de *ar-: *ar-isto-, se retrouve dans le grec ancien ἄρῐστος, áristos, “le meilleur, excellent”, un des superlatifs de ἀγαθός, agathós, “bon”.

Le rapport?
Mais repensez à ἄρτι, árti, “justement, exactement…”.
Ou encore à ἄρτιος, ‎ártios, “parfait, complet, achevé…”.
En ce sens, ce qui s’ajuste, correspond au mieux, est ... excellent

Mwouais…
Robert Beekes n’y croit pas trop ; je vais le suivre…

Robert Beekes,
l'auteur du fameux...
“Etymological Dictionary of Greek”
Leiden Indo-European Etymological
Dictionary Series



Ah oui, j’oubliais!

Si jamais ἄρῐστος, áristos dérivait (mais bof bof bof, soyons d'accord) de notre gentille *ar-, alors aristocrate en serait un beau descendant, l’aristocratie étant par étymologie…
- ἄριστος, aristos “excellent” et κράτος, krátos “puissant” -,
le pouvoir donné aux meilleurs! (ça fait rêver)









(quelques exemples en politique belge: tous très largement au-delà de l'excellence)










Là-dessus, je vous souhaite, à toutes et tous, de passer un très beau dimanche, et une très belle semaine!



La semaine prochaine? Mais nous continuerons avec *stā-, “être debout”, évidemment!





Frédéric

Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine! 
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).

Et nous nous quitterons sur une superbe reprise, 
par The Bare Necessities Quintet, de

“Everybody wants to be a cat”,

tiré de la bande originale de The Aristocats
Walt Disney, 1970




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