- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 23 avril 2017

Oscar Wilde ne manquait certes pas d'esprit







“One should never trust a woman who tells one her real age.
A woman who would tell one that would tell one anything.”

Oscar Wilde

(Il ne faut jamais avoir confiance dans une femme qui vous dit son âge véritable.
Une femme capable de vous dire cela serait capable de vous dire n'importe quoi.)

Oscar Wilde,
16 octobre 1854 – 30 novembre 1900
























Bonjour à toutes et tous!



Dimanche dernier, dimanche de Pâques, nous avions traité de deux mots particulièrement de circonstance: résurrection et ressusciter.
Pour découvrir, d'ailleurs, qu'ils n'avaient vraiment pas grand-chose en commun, étymologiquement parlant.


Mais je vous avais promis aussi...
- non non, je ne l'oublie pas (sachez-le, je n'oublie jamais rien) -
...que nous parlerions d’une racine évoquant le Grand Esprit


Cette racine indo-européenne, je vous la livre, là voici:

*ansu-


Le sens qu’on pourrait lui attribuer, en comparant celui de tous ses dérivés?

Esprit”, tout simplement.

Entendez par là “entité immatérielle”.
À ce titre, elle devait peut-être aussi désigner des entités maléfiques, des démons.


On va taper immédiatement très fort, sans beaucoup de précautions ; ça risque d’être un peu brutal, donc, préparez-vous:

Cette racine apparaît (ou plutôt, on la devine) dans des expressions de l’avestique, comme Ahura Mazda.

- Maisje?
- Oui, mais j’avais prévenu.


Si ça peut vous aider, sachez que Ahura Mazda a été également connu, en fonction des langues et des époques, comme Ohrmazd, Ahuramazda, Hourmazd, Hormazd, Harzoo, ou carrément - soyons fou - Hurmuz.

C’est par une forme suffixée basée sur son degré zéro *n̥su-, *n̥su-ro-, que la charmante *ansu- nous a donné le proto-indo-iranien *asuras, sur lequel se construira le Ahura de Ahura Mazda.


Mazda? mais ouiiii, c’était le Dieu des mazdéens.
Ce qui, ma foi, tombait incroyablement bien.Vraiment, le hasard n'existe pas.

Et l’avestique, c’est l’iranien ancien dans lequel a été rédigé ... l’Avesta, leur livre sacré, à ces mazdéens.
Ça y est, le franc est tombé? (belgicisme!)

On en parlait brièvement ici, de l’Avesta et de Mazda:
être séquestré par une secte peut causer de graves séquelles


Mais avant de parler de Ahura, permettez-moi quelques mots sur Mazda.

Qui est un bien bel exemple d’emploi concret de racines indo-européennes.

Car le mot Mazda peut se décomposer de la sorte:

*mn̥s - dhē-









Oui, madame, oui monsieur,


on n'y trouve pas une racine,


mais bien DEUX!









*mn̥s- était le degré zéro de *men-s, une forme allongée de *men-1, “penser”.
Et là, je me rends compte, sidéré, ébahi, que je ne vous ai JAMAIS raconté *men-1! 
On y reviendra bientôt, à mon avis…
(Oui, on a déjà parlé de *men-3, “rester, demeurer”, à qui nous devons maison, ou manoir.
histoire de famille
mais jamais, au grand jamais, de l’illustre *men-1
J’ai probablement dû la zapper tellement elle est présente, tellement est nous est indispensable…)

Quant à *dhē-, on la connait bien, “mettre, placer, mettre en place, poser…”
On l’a déjà rencontrée, elle et sa longue, longue descendance, dans…
du facteur au préfet, tous des fétichistes, tous des fashion victims moi que j'dis
La bibliothécaire se livrait à la prostitution dans une bodega... - Une bodega??
et…
La confiture, ça dégouline.


*mn̥s-dhē-, en tant que phrase verbale, pourrait se comprendre comme “placer la pensée” (là où elle doit être).

Quelqu’un qui arrive à “bien placer sa pensée”, à “poser son esprit”, c’est quelqu’un qui “pense bien”.
Bon, bienveillant, d’une certaine façon, mais aussi clairvoyant, et surtout ... raisonnable

En un mot? Sage.


le vieux sage
(source)
J'aime beaucoup ce type de sage, aussi...

(- Pardonnez-nous, Monsieur, avez-vous un moment
pour parler de Jésus?
- Bien sûr, que voulez-vous savoir?)

Mazda - ou plus précisément l’avestique mazdā, signifiait ainsi, littéralement, “sage”.


Si nous considérons que Ahura, qui était donc…
- ceci à l’adresse des poissons rouges éventuels qui liraient également le blog -
ben quoi?
… basé sur une forme allongée du degré zéro de notre *ansu-: *n̥su-ro-,
pouvait se traduire littéralement par “Esprit”,
nous pouvons donc comprendre l’expression entière Ahura Mazda comme “Esprit Sage”.

Ou même… Seigneur sage.

Oui, car pour les Mazdéens, Mazda était leur Seigneur et Maître.
Leur Grand Esprit. Leur Dieu, quoi.
À pas mal de dérivés de *ansu- est attachée d'ailleurs l'idée de seigneur, maître... 
Ahura Mazda serait ainsi, encore, le Seigneur de la Sagesse…

Cette petite Mazda est peut-être divine, mais non, rien à voir.
C'est LUI, Ahura Mazda.

- Ouais, bon. Pour être franc, tout ça, on s’en fout. Tu vas quand même pas nous bassiner avec des vieux machins, et en plus qui ne sont même pas de chez nous! Et qui n’ont rien à voir ni avec la culture française, ni avec la culture européenne. 
- Bonjour! Laissez-moi deviner: et pour vous, en toute logique, la France n’est pas responsable de la rafle du Vél’ d’Hiv? Et vous voulez aussi, dans la même veine, sortir LA FRANCE de cette saleté d’Europe un peu trop cosmopolite?
(je blague, hein, il faudrait être complètement maso, ou alors solidement tordu, si pas schizophrène, pour d'un côté lire et apprécier ce blog et ce qu'il tente de véhiculer comme valeurs humaines, et de l'autre voter extrême-droite).

Mais c’est vrai, débattre de l’étymologie de l’avestique Ahura Mazda, ça ne va pas nécessairement intéresser grand monde.

Heureusement, *ansu- nous a donné des mots plus près de chez nous. 


C'est arrivé près de chez vous, 
Rémy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde, 1992

Car on la retrouve dans le proto-germanique… *ansu-, tout simplement.

De là, le vieil anglais ōs, “dieu”.
Dieu, certes, mais dans des noms propres.
Comme le vieil anglais Ōsgār.  

Ōs - gār.

Gār dérivait du proto-germanique *gaizaz-, lointain descendant de la racine proto-indo-européenne *ghaiso-, “lance, bâton”.

Ōs-gār signifiait ainsi “la lance de Dieu, la lance divine”

Et vous l’aurez compris, on en a fait notre moderne… Oscar.
(J'avais une copine qui m'appelait Oscar. Maintenant je comprends pourquoi.)

Oscar, Édouard Molinaro, 1967.

Attention, il y a deux Oscar: l’un d’origine anglo-saxonne, celui dont je viens de vous parler, et un autre, d’origine gaélique irlandaise, correspondant au prénom, dans les légendes irlandaises, du fils d'Ossian et petit-fils de Finn Mac Cumaill.  
Cet Oscar gaélique, lui, aurait vraisemblablement signifié quelque chose comme “l’ami du daim”.

Oh, on en avait déjà parlé, du germanique *gaizaz-, il y a un peu plus d’un an…
Dans…
Walter, héraut d'armes à Vladivostok
À l’époque, nous traitions de la racine *wal-, “être fort”. 

Qui, par une forme *wold(h)-, s’était retrouvée dans le proto-germanique *waldan-, “gouverner, régner, exercer de l’autorité sur”.

Nous découvrions alors, charmés, que le prénom Gérald (Gēr-ald / Gēr-wald), construit sur ce fameux proto-germanique *gaizaz-, pouvait se traduire par “le pouvoir de la lance”.

...

Mais?

Euh??

Aïe aïe aïe...

Mais ... je dois me reprendre:

C’était d’ailleurs dans ce même article du 21 février 2016 que je vous racontais que le Os du prénom Osweald, devenu Oswald, et qui se traduirait littéralement par “pouvoir de Dieu”,
était basé sur une racine proto-indo-européenne … euh... *ansu- désignant le Grand Esprit, le Créateur, la Divinité. 

Et je poursuivais, encore, sereinement:
Faudra d’ailleurs qu’on en parle un de ces quatre…

Bon. Là, je suis fait. Fait, refait et confus.
J'avais complètement oublié que je l'avais déjà abordée, *ansu-.
Et que je m'étais dit, en plus, qu'il fallait rapidement la traiter. Mince.



Et évidemment, vous, vous ne m’avez rien dit.
Vous attendiez tranquillement que je me ridiculise, c’est ça, mmmh?
Mwouais…

Mais donc, même si plus d’un an s’est écoulé depuis, je peux vous le re-dire: le Os de Oswald et de Oscar - du moins l’Oscar anglo-saxon - descend bien de *ansu-.



Puisqu’on y patauge (enfin, surtout moi), restons encore dans les vieilleries

Il y a un peu plus de cinq ans (CINQ!), nous avions parlé de la délicieuse *gher-saisir, “ceindre”, “clôturer". 
jardins, courtisans, choeurs et ortolans
Chouette article! Qui avait bien plu, en tout cas.
Nous évoquions alors l’Asgard, le jardin, la demeure des Dieux dans la mythologie nordique.
Asgard, du vieux norois āsgarðr.

Alors que la deuxième partie du mot, -gard, provient du vieux norois gardhr, ”enceinte, jardin”, je peux à présent vous révéler que sa première partie...
(As- pour les cérébralement moins gâtés d’entre nous)
...provient de notre chère *ansu- par le vieux norois āss, “dieu”.


Vieux norois āss qui donnait au pluriel æsir.
En français: les Ases.

Dans la mythologie nordique, il y avait deux groupes de dieux. Si si, deux panthéons.

Les Æsir, ou Ases, formaient le groupe des dieux principaux, ceux qui étaient apparentés - ou du moins associés - à Odin, et habitaient l’Asgard.

Tous de grands malades mentaux.

ici, les æsir rassemblés autour de la dépouille de Baldr

Quant aux autres, c’étaient les Vanir (les Vanes), nettement plus civilisés, cultivés et sympathiques, liés, eux, aux cultes de la fertilité, de la fécondité, de la sagesse

La charmante Freyja, déesse de la beauté et de l’amour, en faisait partie.

Allez, on va dire qu'elle ressemblait à ça

(attention, spoiler: après une guerre cosmique dantesque entre les deux panthéons, les Vanir seront finalement absorbés dans le panthéon des Æsir, et l'unité primordiale sera enfin retrouvée)



Dans l’alphabet runique, qu’on appelle aussi le vieux futhark, “Elder Futhark”

vieux futhark
(il s’agit simplement de l'acrostiche construit sur les six premières lettres de l’alphabet en question, qui en contenait vingt-quatre en tout):
ᚠ / f,
ᚢ / u,
ᚦ / þ (“th”),
ᚫ / a,
ᚱ / r, et
ᚲ / k, 
la quatrième lettre, ᚫ, se serait appelée (prudence: on ne fait que le déduire ; le mot n’est pas attesté) *ansuz, du nom des æsir.

traduction littérale de ces inscriptions runiques:
"(je dis) - [idée d'une déjection, de saleté, de matière fécale] -
[envers / dirigé vers] - homme - qui lit - dans le -
[idée de moment présent / maintenant] - ça."

Tentative de traduction bien approximative: "merde à celui qui lit" 

Le vrai texte et la vraie traduction de ces runes?
(elles sont reprises sous la référence N 182 (N182) - Hafstad, si jamais ça vous tente)

fuþork hnias tlbmy ¶ --- þeir ÷ gærþo ÷ runar þæsar ¶ finr ÷ auk olafr 

Qu'en vieux norois occidental - la langue d'origine -, on comprendrait...
〈fuþork hnias tlbmy〉 ... Þeir gerðu rúnar þessar, Finnr ok Ólafr. 

Et qu'on traduirait littéralement par: 
... Ils ont fait ces runes, Finnr and Ólafr.  

Vous avez bien lu: “Ce sont Finnr et Ólafr qui ont écrit ça

Transcendant, non?

Oui, les inscriptions runiques, une fois décodées, perdent bien souvent de leur attrait. Et leur vraie traduction est encore plus saugrenue que n'importe qu'elle autre fausse traduction qu'on pourrait en faire.

J'en citais déjà quelques-unes ici, à la suite d'un beau voyage sur Orkney:
Un Anglais roulant en Jeep Wrangler (et non en Land-Rover) ? Wrong. Simplement wrong.


Allez, restons encore un peu en germanique

Nous l’avons vu, le proto-germanique *ansu- donnera en vieil anglais cette forme ōs, “dieu”, employée dans des noms propres.

En vieux haut-allemand, ans-, lui aussi basé sur *ansu-, remplissait la même fonction.

Un nom propre, basé sur ans-?

Ansehelm.
Qui donnera l’allemand Anselm, et bien évidemment le français ... Anselme.

La seconde partie du mot, -helm, découlait de la racine indo-européenne *kel-2, “couvrir, sauvegarder, garder, dissimuler…”
Il faudra AUSSI qu’on en parle, d’ailleurs, de cette jolie *kel-2
(Je dois impérativement noter ça quelque part.)
Ans-, “dieu”, helm, “protection”: Ansehelm, c’était celui qui bénéficie de la protection divine.


Saint Anselme de Cantorbéry


On a démarré cet article sur les chapeaux de roue, avec une expression avestique?
Retournons par là, vers l’Orient, pour le terminer.


Sur notre route, passons par le hittite: on y trouvait ḫassu, “roi”.

Et poussons enfin une pointe jusqu’en sanskrit, où असुर, asura peut se comprendre comme dieu, maître, l'esprit suprême.



Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une très belle semaine!




Frédéric


******************************************
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
******************************************


Et pour nous quitter, 

Non pas du classique, ou du baroque - noooon, pas encore du Bach! -
mais du jazz


Un bel hommage à Bach, par ... Ōsgār Peterson.

Je pense que tant les amateurs de jazz que ceux de l'illustre Kapellmeister apprécieront.


Salute to Bach - Oscar Peterson Trio


dimanche 16 avril 2017

Mein Jesu, gute Nacht! (récitatif n° 67, Passion selon saint Matthieu, BWV 244)





“Le mort le plus chargé de couronnes immortelles aurait souvent tort de ressusciter.”

Claudia Bachi, 
auteur, poétesse et moraliste française
(1820-1864)


“Qui meurt d'extase, qu'il se garde bien de ressusciter.”

Stanislaw Jerzy Lec

Stanislaw Jerzy Lec,
aphoriste et poète polonais,
1909 - 1966)



















Bonjour à toutes et tous!


Je me suis creusé la tête pour vous trouver quelque chose de circonstance, en ce dimanche de Pâques.
Oui, je sais. Je suis bien brave. Une bonne poire, hein... Qu'est-ce que je ne ferais pas pour vous?



Bon, j’avais déjà traité des oeufs,
en chocolat, de Colomb, de Fabergé, ou de béluga...
des cloches,
"Eight o' clock? Mais c'est l'heure de la chasse aux oeufs!" dit Papageno en gloussant et cacardant comme une oie...
et même du mot Pâques lui-même.
Une bonne pâte, ce satrape.

Vous trouverez même, dans la colonne de droite du blog, un thème regroupant ces articles et d'autres:
Autour de Paques


Alors quoi?
De quoi vous parler encore??

Pâques, pour les chrétiens, est la fête la plus importante de l'année.
Loin, loin, loin (LOIN) devant Noël.

Car Pâques commémore non pas la naissance, mais bien la résurrection de Jésus.
Naître, ma foi, c’est pas trop compliqué. On est tous passés par là. Mais revenir des morts, renaître
La résurrection du Christ,
Bartolomé Esteban Murillo


Évidemment, on n’a pas attendu le christianisme pour fêter le retour de la vie, la renaissance de la nature, liée au printemps.

Et bien souvent, les hommes ont associé ce moment si particulier de l’année cyclique avec le retour, le réveil d’une divinité.

Bon, j'admets, il y en a qui s'en sortent un peu moins bien que d'autres
(Festival des Couleurs, Inde)

Aujourd’hui, dimanche de Pâques, pour tous les chrétiens, il est question de célébrer la résurrection de Jésus d’entre les morts, au troisième jour suivant sa crucifixion.


PS: Même si je sors stricto sensu du cadre étymologique de ce blog, je me dois de vous le dire: je me sens profondément chrétien, dans la dimension d’amour, humaine et transcendante que représente Jésus.

Pour le reste… ma vision des choses...
- et puis j’arrête de parler de moi et de mes théories à dix balles -,
... c’est que les croyances ne sont pas à confondre avec la spiritualité, la quête spirituelle. Même si elles peuvent parfaitement lui servir d'écrin, de support.

Croyance et spiritualité peuvent certes aller de pair l'une avec l’autre, même s'il m'apparaît que la croyance, figée, aurait plutôt tendance à vous enfermer dans un certain mode de pensée, où la tentation est grande de considérer ceux qui ne croient pas comme vous comme étant, dans le meilleur des cas, dans l'erreur.

Alors que la démarche spirituelle, plus intérieure, plus personnelle, plus intime...
- on parlera, en accord avec l'étymologie, de démarche ésotérique ; allez, on relit ne confondons pas guerre intestine et gastro-entérite -,
... amène plutôt à rechercher les points de convergence entre tous les hommes, au-delà de leurs croyances, justement.
(Vous trouvez curieux, voire antinomique, qu'une démarche intérieure débouche sur plus d'universalité? Pourtant, nous le savons tous: en littérature, ce ne sont souvent que les passages où l'auteur s'introspecte et se raconte, le plus honnêtement possible, dans ce qu'il a de plus intime, qui nous parlent à tous, car faisant écho à ce que nous vivons et ressentons tous, pauvres humains que nous sommes.) 

Ah, les croyances... 
Ces croyances qui, finalement, vivent ce que vivent les roses, l’espace d’un matin.
Je trouve ainsi particulièrement savoureux que l’on parle de théologie quand on traite du Christ, et de mythologie quand on évoque Zeus.

- Ben, évidemment! Jésus est notre Seigneur, rien à voir avec les fables de Zeus!
- Oui, c’est bien ce que je veux dire. En croyant en un Jésus bien figé, historique, vous risquez, alors, de rejeter toutes les autres croyances, qui ne sont pour vous que mythologies.
Car c’est vous qui avez raison, et qui professez la seule vraie foi.

"Non, il ne copie pas ton look, Il s'appelle Zeus.
Et le comble, c'est qu'il était ici avant nous"

Alors que la spiritualité vous apprendrait que tout le monde peut avoir raison.
Que chacun à sa propre vérité, en lui.

Enfonçons les portes ouvertes:
Je connais des chrétiens qui sont de vrais salopards, imbus d'eux-mêmes, et des athées farouches qui pourtant se comportent comme de vrais chrétiens.

Je connais aussi des chrétiens humbles, aimants, bienveillants, et des athées qui ne sont que de sales cons arrogants, méprisant les croyants, alors qu’eux-mêmes ne sont même pas capables de comprendre que “ne pas croire” ou croire en la Science relève aussi de la croyance

Encore une fois: les croyances…


Tout ça pour vous dire que je vous avais préparé un sujet sur, non pas Pâques ou Jésus, mais bien sur l’Esprit. 

Ce qu’on appelle, avec nos mots et notre vision du monde bien limités, “Dieu”.

Cet Esprit sur lequel s'est construit le mot spiritualité.
(Alors, laissez-moi rire, avec ce fameux “spiritualité sans Dieu”, superbe (divin?) oxymore. Mais non, acceptez l'idée de Dieu, sans tabou, comme des adultes, mais essayez plutôt de l'intérioriser: personne ne peut vous l'imposer, ou la définir pour vous...)


Oui, je sais, j’en ai déjà parlé, de Dieu (ou du moins, du mot Dieu):
en attendant *gheu-*dyeu-
By Jove, Olrik

Mais ici, je voulais vous présenter une autre racine indo-européenne désignant le Grand Esprit: …


Avant de l’aborder, quelques mots, quand même, sur le français résurrection.

Avec une première question, toute simple: dites-moi, quel est le verbe qui correspond à ce substantif “résurrection”?

Allez, cherchez.

Encore.

...

Encore, prenez votre temps.

...

Ressusciter, peut-être?

Ben non. Raté. Rien à voir.

Jacques-Bénigne Bossuet,
1627 - 1704
Ô nuit désastreuse! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle: le lien étymologique entre résurrection et ressusciter se meurt, le lien étymologique entre résurrection et ressusciter est mort!



(Oui - pour les nouveaux -, Jacques-Bénigne Bossuet, Aigle de Meaux à ses heures, est toujours bien alerte, et aime marquer d'une tirade dont lui seul a le secret les articles de ce blog où sont épinglés des faux-amis étymologiques.)




Mmmh... Il me semblait bien que ça en valait la peine...
Passons, voulez-vous, un peu de temps...
- le temps qu'il faudra -
... sur résurrection, et ressusciter.



Résurrection:

Nous avons emprunté le mot, au début du XIIème, et sous la forme resurrecciun, au latin ecclésiastique resurrectio, “fait de se relever en revenant à la vie”.

Et resurrectio, lui, s’était construit sur le latin resurrectum, supin de resurgō, resurgere.

Dans resurgō, on pouvait retrouver le verbe surgō (“sourdre, surgir, jaillir, se lever…”), précédé du préfixe re-, ici à valeur réitérative.

Resurgō signifiait donc, littéralement, se relever. 
Mais aussi, par extension, se rétablir, se ranimer.


Si, de surgō, nous avons tiré surgir, de resurgō, nous avons tiré... ressurgir. (fastoche)
Mwouais, ressurgir pourrait ainsi être un bon candidat au titre de verbe associé - étymologiquement du moins - au substantif résurrection.

Et à partir de surgō, nous avons encore créé...  s’insurger, insurgé et insurrection.
Et aussi insurrectionnel tant qu’à faire.

Insurrection est plus récent que résurrection ; nous ne l’avons emprunté que dans la deuxième moitié du XIVème, au bas latin insurrectio, “action de s’élever”.

Insurrection, série en 8 épisodes consacrée à l'Insurrection de Pâques
de 1916, encore appelée les Pâques sanglantes, tragique épisode de
l'histoire irlandaise. Une vraie boucherie...


Quant à s’insurger, il arrivera encore plus tard, au XVème, comme emprunt au latin insurgere, “se dresser”, mais spécialement dans le sens d’attaquer, et, figurativement, de “monter, devenir plus puissant” (ou aussi “faire des efforts”).

En français, cependant, le mot sera introduit avec le sens qu’on lui connaît encore de nos jours:
“s’élever contre l’autorité”.  

Daniel Craig, dans Les Insurgés, Edward Zwick, 2009


- Bon, admettons. Et surgō, alors, il venait d’où??
- Excellente question!

Surgō, figurez-vous, était lui-même, à la base, un composé

Eh oui!

De sub- (“sous”, mais qui indique ici plus particulièrement le mouvement de bas en haut), et de … regō, “diriger, mener, commander… .

Regō? Mais oui, descendant de notre illustre indo-européenne...

*reg-1,

à laquelle s'attachaient les notions de “mener”, de “rectitude”,

et à qui nous devons “rex”, roi, “rajah”, ou même … riche!

Mais oui, oooh, relisez donc...
The Queen, une femme comme les autres

Une femme comme les autres, peut-être.
Mais quel maintien, quelle prestance...


Ça, c’est pour résurrection.


Résumons:

*reg-1mener”,“rectitude” ➯ latin regō, “diriger, mener, commander
sub- + regō ➯ surgō, “se lever” ➯ surgir
in- +  surgō, “se lever” ➯ īnsurgō, “se dresser” ➯ s'insurger, insurrection
re- + surgō, “se lever” ➯ resurgō, “se relever” ressurgir
resurgō, “se relever” ➯ resurrectum ➯ resurrectio  ➯ resurrecciun ➯ résurrection

Bon, au tour de ressusciter, maintenant!

Ressusciter est un emprunt du début du XIIème au latin… resuscitō, resuscitāre, “réveiller, rallumer…”.

Vous l’aurez compris, il s’agit à nouveau d’un composé: 


re- (à valeur itérative) + suscitō, suscitāre, dans le sens de “ériger, élever”, mais aussi
- et c’est ce qui nous intéresse -
“réveiller, encourager, (et évidemment) susciter …”.


Mais en fait, suscitō lui aussi, était un composé! 
Oui, je sais, mais on s'accroche.














De sub-, encore lui, et de … citō.

- Ouais bon, c’est pas de sitôt qu’on va en parler, hein!!
- Que du contraire! Sitôt dit, sitôt fait, citō... 
(ouais bon, c’est vraiment facile, et peut-être même, je dois l’avouer, indigne de moi. Et en plus, citō ça se prononce kitō).

Citō, donc - reprenons -, signifiait “mouvoir fortement, secouer, pousser”.

Ou aussi, par extension, ... “appeler, convoquer

Mais... pourquoi, diable? 
Comment expliquer ce très surprenant développement, qui fait passer le sens de ce verbe de mouvoir à appeler?

En voilà une question qu'elle est bonne.

Mouvoir, c'est mettre en mouvement. Causer un mouvement.

Quand vous appelez, convoquez quelqu'un, vous faites de même: vous poussez cette personne à se mettre en mouvement, vous causez son déplacement, même si par la voix, et non en la secouant et en la poussant dans le dos.

D'où ces dérivés français de citō, qui sémantiquement, à première vue, semblent bien éloignés de la notion première de mouvement:
  • citer (OUI!, comme citer en justice: convoquer devant le tribunal),
  • réciter (le sens premier du latin recitāre, avec ce re- à valeur intensive,  était “lire à haute voix un acte”, d'où “débiter, lire de mémoire...”, d'où aussi nos récit, récital, récitation...
  • susciter,
  • inciter,
  • exciter.


Citō est intéressant.

Car il était le fréquentatif (forme exprimant la fréquence, la répétition) du verbe… cieō, ciēre, “mouvoir”. (Citō était construit sur la base du supin de cieō: cītum.)

Et cieō (ou ciō), “mouvoir, provoquer, déplacer, évacuer, convoquer…”, provenait d’une racine indo-européenne…

Na na na na euh.

Vous voulez peut-être la connaître?
Allez. (Encore une fois, je suis vraiment trop bon.)

L’imperfective …
*ḱey-. 

Que Watkins restrancrit en
*keiə-.

Et que l'on pourrait comprendre comme “mettre en mouvement”.


*keiə-!

C'est peut-être elle - je dis bien peut-être, rien n'est sûr, et Watkins est prudent - qui serait à l'origine de la racine germanique *hait-, “appeler, convoquer”.
Si c'était le cas, on pourrait expliquer cette descendance par le passage par une variante au degré o de *keiə-: *koid-.

C'est à ce proto-germanique *hait- que l'on doit, notamment...
  • le bas allemand heten, 
  • l'allemand heißen, 
  • le danois hedde, 
  • le néerlandais heten, et 
  • le suédois heta, 
tous dans le sens de “appeler”, ou “être nommé”.
(Il existe même un verbe anglais basé sur  *hait-, mais qui est désormais désuet: hight, être nomméêtre appelé”.)

De même, et ici par l'intervention d'une forme suffixée de *koid-*koid-ti-, on expliquerait l'anglais hest (obsolète), “commandement, injonction” et cet autre anglais ô combien formel behest, ordre, commandement”.


Pour retrouver un chemin nettement mieux jalonné, à présent, parlons du degré zéro de notre sympathique *keiə-*kiə-.

C'est par une forme suffixée à valeur itérative, *kiə-eyo-, qu'elle nous donnera bien plus tard le latin cieō, ciēre, “mouvoir”, mieux connu, vu d'où nous sommes, pour son fréquentatif citō.


Il y a un dérivé, anglais, de citō, que je n'ai pas encore mentionné. 
Ce sera chose faite: solicitor, selon le contexte, “notaire”, ou “avocat”.

Évidemment, il prend tout son sens quand vous le rapprochez des acceptions diverses de citō et ses composés, comme “citer en justice”, convoquer”, ou “lire un acte à haute voix”. 

Deux Solicitors


Enfin, une autre forme suffixée de *kiə-*kiə-eyo-, se retrouve, elle...
- MAIS OUI! - 
... dans les grecs anciens κίω, kio, “aller”, et surtout κινέω, kineo, “mouvoir”! 

Comme dérivés, sans surprise, nous en aurons cinéma(-tographe), cinémascope, cinématique, ...

Truffaut, tournant le tournage de la Nuit Américaine
(comprend qui peut)

Et je nous en remets pour la nième fois la bande annonce,
(presque) rien que pour le Grand Choral, de Georges Delerue



... ou encore tous ces mots en kiné-: kinétique, kinésiste, le très tendance hyperkinésie,  kinésiologie, télékinésie, et j'en passe.

l'hyperkinésie, mal de notre société

pourtant, parfois, la solution est si simple.


Wouah!

Avant de nous quitter, faisons vite, comme nous l'avons fait plus haut avec résurrection, le point sur l'histoire du mot ressusciter:

*keiə-, *kiə-“mettre en mouvement” ➯ latin cieō ➯ fréquentatif citō “mouvoir, convoquer” ➯ français citer (réciter, inciter, exciter...)
sub- + citō ➯ suscitō “réveiller, encourager, susciter”
re-  + suscitō ➯ resuscitō, “réveiller, rallumer…” ➯ ressusciter


- Mais?? Et cette racine qui évoquait le Grand Esprit, alors?
- Ah oui, tiens, je l'avais oubliée! Ben mince... on en parlera dimanche prochain, hein?


Bon dimanche de Pâques à toutes et tous! 
Et passez une très belle semaine!



Frédéric

******************************************
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).

******************************************


Et pour nous quitter,

la fin de la Passion selon saint Matthieu (BWV 244). 
Fin que l'on peut décomposer en deux grandes parties:

La première: une série de quatre ... récitatifs
(un récitatif? une voix de soliste soutenue par un accompagnement instrumental)
+ un choeur, 

La deuxième: le double choeur final.

Cette oeuvre musicale, pour moi l'une des plus belles qui ait jamais été composée, et dans cette interprétation précisément, dirigée par Karl Richter, a le pouvoir de m'émouvoir. 
Jusqu'aux larmes. 

Tout comme c'est Nathalie de Bécaud qui m'a donné le goût du russe, je me demande si, finalement, ce n'est pas Bach qui a fait de moi un chrétien.




dimanche 9 avril 2017

être stoïque, c'est avoir de la prestance dans la douleur






“The stoical scheme of supplying our wants by lopping off our desires, is like cutting off our feet, when we want shoes.”

(“Cette méthode stoïque de subvenir à ses besoins en supprimant ses désirs équivaut à se couper les pieds pour n'avoir plus besoin de chaussures.”)

Jonathan Swift

 Jonathan Swift,
30 novembre 1667 – 19 octobre 1745















Bonjour à toutes et tous!



‘y a des jours comme ça…

Où je sèche. Où les pistes que je voulais suivre se désintègrent sous mes pas.

Où, en d’autres termes, les mots actuels que je voulais relier à notre indo-européenne *stā- ne mènent à rien. Ou en tout cas, pas à *stā-.

*stā-, “être debout”


Je ne veux pas vous faire de la peine, mais j’avais pensé à traiter de prêt.
Prêt dans le sens de “qui est en état de (faire, dire, recevoir, entendre…)”, “qui est dipsosé, préparé à…”
L’adjectif prêt nous venait du bas latin praestus, dérivé de l'adverbe latin classique praesto, “ici, tout près”, donc “sous la main, à disposition…”.
Alors, oui, on avait l'habitude de le rapprocher de stō, stāre, en en faisant un composé de prae- (“devant”, qui donnera notre “pré-“) et de, forcément, … stō.  
Mais bon, cette théorie est à présent sérieusement remise en cause, et rien n’est plus vraiment sûr ; je préfère donc ne pas en parler.

Oublions donc prêt, mais aussi preste, prestement, prestidigitateur.

Eh oui, c’est ça qu’ça veut dire!


Mais bon. Tant pis.




Prestance, en revanche, semble être un meilleur candidat.

prestance, vous avez dit prestance?

Nous l’avons emprunté, dans la seconde moitié du XVème, au latin praestentia, “supériorité, efficacité”, substantivation de praestans (“supérieur, remarquable…”), le participe présent adjectivé de praesto, praestāre, surpasser, être supérieur…

Ou vraiment littéralement: être devant. Prae-stō.

Comprenez donc que si le verbe latin praesto, praestāre semble bien venir de notre *stā-, c'est l’adverbe praesto, qui lui, pose problème quant à son étymologie, incertaine.


Votre serviteur, aux grandes orgues de l'abbatiale
Sainte-Foy de Conques,
il y a un certain temps
Si vous avez jamais touché à des grandes orgues, vous saurez peut-être où je veux en venir:

il existe encore un dérivé du latin praesto, praestāre qui a donné son nom à un jeu d’orgues à tuyaux bien particulier.

Qui, conforme à son étymologie, excelle, se distingue, est supérieur aux autres…



Le … prestant!





Oui, ce jeu de quatre pieds…


tirants de jeux (dits aussi de registres)
ici, le prestant 4 est le premier visible à gauche sur la deuxième rangée

Vous connaissez le principe? Un jeu de 4 pieds correspond, pour sa note la plus basse, à un tuyau d’environ 1m30 de longueur (4 pieds, quoi!), et, accessoirement, sonne une octave au-dessus de la note jouée sur le clavier.


Octave? En musique, une octave est l’intervalle séparant deux sons dont la fréquence fondamentale du plus aigu est le double de celle du plus grave. 
Quand vous coupez une colonne d'air (comme un tuyau d'orgue) à mi-hauteur, le son qu'elle produit s'élève d'une octave. De même pour la corde d'un instrument ... à cordes: bloquez-la précisément en son milieu ; quand vous la pincerez, elle sonnera une octave plus haut. C'est physique.


Et donc, une note entendue sur un jeu d'orgue de 8 pieds, à la tessiture plus grave qu'un 4 pieds, correspondant à des tuyaux deux fois plus longs (2m60 pour le plus grave), sonnera, elle, une octave plus bas que la même note sur un jeu de 4 pieds. (Entendez à la même hauteur que la note jouée)
Dans la même logique, une note jouée dans un jeu de 2 pieds sonnera une octave plus haut que dans un jeu de 4 pieds, et une note jouée dans un jeu de 16 pieds sonnera une octave plus bas que la même note jouée dans un jeu de 8 pieds
Toujours pas clair? Lisez donc ceci: http://decouverte.orgue.free.fr/jeux.htm#CHIFFRES
 
… Ce jeu de quatre pieds, donc - je parle du prestant -, est particulier, remarquable, car c’est le jeu de référence, sur lequel tous les tuyaux de l'instrument sont accordés.
On l’appelle parfois même le “jeu étalon, “octave” (car il joue à l’octave par rapport à un 8 pieds, hein?), ou “diapason”.

Ce jeu est donc toujours très soigneusement accordé, car de lui dépendra l’équilibre acoustique de tout l’instrument.

Mais quelle responsabilité!
Vous rendez-vous compte? De ce que ce pauvre jeu de prestant doit assumer?
Et pourtant, regardez-le, il est là, majestueux, serein, … stoïque.


Eh bien, ça alors! Qu’est-ce que ça tombe bien! Car stoïque vient aussi de notre racine indo-européenne *stā-!

C’est fou, non?

Moi j’vous l’dis: il n’y a pas de hasard.


Alors, le français stoïque est un emprunt des XIIIème et XIVème au latin stoïcus.
Il sera tout d’abord utilisé en tant que nom, pour désigner un stoïcien.

Ce n’est qu’au XVIème qu’il passera dans le vocabulaire psychologique, pour désigner toute personne qui fait montre de stoïcisme, autrement dit qui fait preuve de ...
courage pour supporter la douleur, le malheur, les privations, avec les apparences de l'indifférence.
sourire à la mort: ça c'est du stoïcisme ou je ne sais pas ce que c'est

À l’origine, le stoïcisme, vous le savez certainement, était la doctrine enseignée par Zénon, selon laquelle le bonheur est dans la vertu, mais surtout, qui professe l’indifférence devant l’épreuve.

Pour tenter de résumer cette doctrine en une phrase:
Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les opinions qu'ils en ont. 

Zénon, ou plus exactement Zénon de Cition - ça ne s’invente pas -, en grec ancien Ζήνων ὁ Κιτιεύς, Zēnōn ho Kitieus, était né à, à, à ???? Cition, OUI! Et c'est à Chypre.

C’est du côté de -300 qu’il fonda le stoïcisme.

Mais pourquoi donc appeler cette doctrine précisément “stoïcisme”, me direz-vous?
Hein, hein??

Eh bien, il faut savoir que l’Agora, la place principale de l’Athènes antique...

l'Agora d'Athènes, comme si vous y étiez

était constituée d'un ensemble de bâtiments divers, temples et portiques (de longues galeries couvertes).
Reconstruction 3D du portique sud

Parmi ces derniers, un portique joliment orné de peintures, dont notamment une fresque racontant la bataille de Marathon.

Celui-ci, précisément


On s’y baladait, on y flânait, on y goûtait la paix, le calme, l’oisiveté…

Jusqu’à ce qu’un olibrius d’origine chypriote, du nom de Zénon de Cition - vraiment, ça ne s’invente pas -, décida qu’il en ferait son école.

Quand les pauvres Athéniens, outrés devant ce sans-gêne, lui reprochèrent de récupérer pour lui-même un monument de l’Agora, et d’en évincer tous ceux pour qui c’était un lieu de plaisance bien aimé, il leur répondit qu’ils feraient bien d’être un peu plus stoïques.

Lui, en tout cas, il le fut, quand les Athéniens,
qui étaient de bons bougres, mais bon, faut quand même pas pousser, 
lui tannèrent la gl, le rouèrent de coups et l’attachèrent enfin par les pieds à un char qui fit plusieurs fois le tour de la ville.

le chiton en question devait ressembler à ça
Stoïque, il le fut encore,

quand sa propre mère,

appelée à son chevet après qu'il eut été trainé par le char pour la sixième fois autour d’Athènes,

ne put le reconnaître, et réconforta plutôt son chiton en guenilles posé à côté de son lit.

Le chiton, χιτών, khitốn, est un vêtement de la Grèce antique. 
C'est une tunique de lin au plissé fin, cousue sur les côtés ou tissée sans coutures, cintrée à la taille, portée par les hommes comme par les femmes.
(ne croyez évidemment pas un mot de ce que je raconte)



Ce portique si joliment peint, où enseignait si stoïquement Zénon de Cition
- je ne m’en lasserai jamais -, 
c’était la Stoa Poikilè, ἡ ποικίλη στοά, littéralement, et fort à propos: “le portique peint”. 
Ce n’était peut-être pas très original, mais au moins tout le monde comprenait de quoi il s’agissait.
On raconte d’ailleurs qu’un de ces Athéniens défaits devant la décision unilatérale de Zénon (de Cition, si jamais vous aviez un doute) d’utiliser le portique peint pour en faire une école, lui beugla quelque chose comme “ça, tu vois là? Ça c’est un portique peint, et ça, ici, c’est un pain dans ta gl.”

Et donc, Zénon
(je parle de celui de Cition, ne confondons pas),
stoïquement, baptisa sa doctrine du nom du monument où il enseignait, le portique, στοά, stoá. 

Στωϊκός, Stôïkós, c’était tout simplement “du portique”. 
Ce qui n'est pas très malin, car il y avait plusieurs portiques sur l'Agora, mais bon...

Le grec στοά, stoá provenait de notre *stā- par un chemin que nous avons déjà parcouru: via *stāu-, altération de la forme allongée de *stā-, *staəu-.
restaurer un ancien restaurant, c'est quand même le comble

Et c’est Cicéron qui, plus de deux cent ans plus tard, latinisera ce Στωϊκός, Stôïkós en stoïcus.
Que nous avons à notre tour emprunté…



J’avais encore une longue série de mots à vous proposer comme dérivés de notre adorable *stā-, mais voilà, ou bien ils sont trop “bateau(aérostat, to stand / understand, instar, stade), ou bien je ne peux vraiment pas vous en garantir l’étymologie (“taureau, obstiné…”).


Alors voilà.
Je vais encore vous donner un dernier mot, un dernier dérivé de *stā-, et la semaine prochaine, nous voguerons vers de nouvelles aventures.


Ce dernier, ce tout dernier mot?


L’ancien grec… ἱστός, histós, “métier de tisserand”.

Il nous arrive par la réduplication du timbre zéro de *stā-, *si-st(ə)-.

- *si-st(ə)-? Mais…
- OUI! On en a déjà parlé, absolument!

C’est cette forme qui est à l’origine du latin sistō.
Relisez donc…
résister, persister... Ces mots prennent à présent toute leur valeur.

Mais quel est le lien entre un métier de tisserand et notre racine *stā-, “être debout”?
La position debout, tout simplement, les métiers à tisser antiques étant verticaux.
À ce sujet, vous pourriez d’ailleurs relire…
chacun chez soi, et la laine des moutons sera bien cardée

Et ἱστός, histós, qui littéralement se traduirait par “ce qui se dresse, montant”, a même dû désigner en un premier temps le montant du métier à tisser.

Puis, par métonymie, le métier en lui-même, et puis, par extension, ce que l’on tisse, sur ce métier: le tissu, la toile…


Nous retrouverons ἱστός, histós dans nos très modernes et scientifiques préfixes hist-, histio-, et histo-. 

Histologie? 
Science qui traite de la structure des tissus et des cellules.

Histogène?
Qui donne naissance aux tissus vivants.

Histolyse?
Dissolution de tissus vivants.

Histidine: emprunt à l’allemand pour désigner un acide animé.

De histidine et amine vient… histamine, 
d’où histaminique. 
Nous connaissons tous les antihistaminiques, qui combattent les effets de l’histamine



Histone?
le nom d’une protéine simple.

Histoplasmose: désigne un champignon microscopique, et aussi, hélas, une maladie infectieuse du poumon causée par cette saloperie de champignon.


Histogramme? 
Terme de statistique, désignant un graphique représentant la densité d’un effectif en fonction des valeurs d’un caractère.
ben oui, c'est bêtement ça, un histogramme...


Et c’est sur cet histogramme que nous nous quitterons.
Mais rien qu’une toute petite semaine, pas d’inquiétude!



Passez un excellent dimanche, une très belle semaine!



Frédéric


Attention, 
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).


Et pour nous quitter,

Un morceau plein de prestance...

Olivier Penin,
aux Grandes Orgues de Sainte Clotilde, Paris VII, 
nous interprète 
la transcription pour orgue seul, par Marcel Dupré (1886-1971), 
de la Sinfonia, tirée de la Cantate BWV 29, 
de J.S. Bach



Tiens, et encore un, spécialement pour les non-férus de technique musicale.

Vous voulez entendre ce qu'est précisément une octave?

Écoutez les deux premières notes de Somewhere Over the Rainbow,
chanté, forcément, par Judy Garland.

Some - where: la deuxième note, sur laquelle tombe where, est à l'octave de la première...

Moi, j'adore.




dimanche 2 avril 2017

restaurer un ancien restaurant, c'est quand même le comble






“Quand j'entends discourir des cons au restaurant, je suis affligé, mais je me console en songeant qu'ils pourraient être à ma table.”

Frédéric Dard


“Faire parler un homme politique sur ses projets et son programme, c’est comme demander à un garçon de restaurant si le menu est bon.”

Jean Dutourd 




Bonjour à toutes et tous!





Oui, 

c’est encore la racine indo-européenne *stā-, “être debout” qui va occuper notre dimanche.


Avant toute chose, faisons rapidement un tout petit retour en arrière. 
Oh, un tout petit: jusqu’à la semaine dernière.
l'étalon détala devant l'étalage.

Nous avions vu que les français étal et stalle provenaient du vieux francique *stal (ou *stall), issu du proto-germanique *stallaz-, dérivé de notre délicieuse *stā- par *stə-tlo-, une forme suffixée basée sur son degré zéro *stə-.

Un ami
- que je remercie ici -,
qui se reconnaîtra, m’a fait remarquer qu’il y avait encore un autre mot français issu de la même source…

Eh oui!

Tadaaaa!



Piédestal!




- Quoi, mais piédestal provient de l’italien, enfin!
De piedistallo, piedestallo, littéralement “pied de support”, mot du XVème, désignant un support servant de soubassement à une colonne, une statue, un vase…!!!
- Oui, vous avez parfaitement raison.

Mais la question à se poser devrait être: “mais d’où provient l’italien piedistallo, piedestallo…”

Eh!



Car voilà, le stallo de piedestallo est bien d’origine ... germanique.

Visiblement, personne en francophonie n’avait fait le rapprochement non plus, lors de l'introduction du mot en français.

Pour preuve, les différentes altérations que le mot italien, une fois emprunté en français, subira:
  • On en a tout d’abord fait “pied d’estrail” (XVème), 
  • puis piedestrat (XVIème), 
  • ou encore pedestal 
  • et pied destal.
(Ce n’est, soit dit en passant, qu’en 1545 que l’on retrouve la première occurrence de piédestal en tant que “piédestal”.)
Mais donc, à aucun moment, on en aura fait un “pied d’estal”, “pied d’étal” ou un “pied de stalle”.
Si cela eût été le cas, on eût pu penser que quelqu'un avait percé, à l'époque, l'étymologie du mot, et qu'il l'avait associé à notre francique *stal(l). Ben non.


Bon. Revenons à l'article d'aujourd'hui.


Dites-moi, et si je vous parlais de restaurer, restauration, restaurant et de l’anglais store?
(C'est pas vraiment que je vous donne le choix, hein...)
Vous devinez certainement que l’anglais store et le français restaurer ont des gênes en commun… 

Mais encore? Quels sont les liens précis qui peuvent exister entre ces mots? Mmmh?


Tout commence par *stāu-, altération de la forme allongée *staəu-, toujours bien basée sur la fascinante - et indo-européenne, ce qui ne gâche rien - *stā-.

*stāu- devait vouloir dire quelque chose comme
“être debout, robustesolidement campé”.  
D’où une notion de solidité, de force, que l’on associe à cette racine.
Solidité qui transparaît clairement dans le sanskrit स्थूर, sthUra, “grand, fort, solide…”, descendant d’une forme suffixée de *stāu-, *stau-ro-.

Et cette même logique nous amène à penser que c’est précisément cette forme *stau-ro-, passée cette fois par le proto-italique *stauro-
(non attesté, vous pensez bien),
et de même signification: “grand, fort”…, qui se retrouvera dans le composé latin classique īnstaurō, instaurāre, notamment
“réparer, restaurer, renouveler, répéter, remettre en état, remettre sur pied”.

Évidemment, de instaurāre, nous tirerons… instaurer.

Qui, en un premier temps, signifiera plutôt “renouveler, célébrer à nouveau”, pour au début du XVIème, prendre le sens moderne de “fonder, établir”… 


1ère astuce: parler français.
Je t'en foutrai, moi, du"management de la performance". 


Mais sachez que instaurāre nous avait également donné un autre verbe en ancien français, aujourd'hui disparu, mais bien représenté au Moyen Âge:


estorer, 

pour “établir, instituer” (1138), puis “construire, réparer” (1155 et 1160), puis enfin “équiper, fournir”

Ah, gémissons ; pleurons la perte de ce vieux français estorer!




Heureusement, d’autres, qui nous l’avaient emprunté, en ont fait bon usage.
Et l'ont conservé.
Et l’utilisent toujours.

Oui, je veux parler des Anglais.
Ceux d’avant le Brexit, bien sûr.
Ceux qui savaient encore s'enrichir des apports nouveaux, des différences...



Ces Anglais qui ont pris l’ancien français estorer dans le sens d'“équiper, fournir”, l'ont anglicisé en store, et en ont fait un peu plus tard… store, l’entrepôt, le stock, la réserve…”. 
Oui, car pour pouvoir approvisionner, fournir, équiper, ben, il faut aussi conserver, stocker (les denrées, les matériaux…).



Et vous noterez qu'en américain particulièrement, store reprend toujours bien la définition du lieu d’approvisionnement: le magasin.




Et donc, en latin, *stau-ro- nous avait donné īnstaurō.

Mais ce n'est pas tout. Mais non!

De *stau-ro-le latin s'est encore enrichi de… rēstaurō, rēstaurāre, qui en latin impérial s’employait dans le sens de “rebâtir, refaire, réparer”, et plus tard s'utiliserait dans le sens de “reprendre, renouveler…”. 

Rēstaurō s’est en fait créé sur īnstaurō, par substitution de préfixe, perdant le in- d'origine mais recevant à la place un beau re- à valeur itérative.

Fin du Xème, on parlait, en ancien français, de restaurar. On lui connaissait aussi une forme restorer.

Ce n’est que dans la première moitié du XIIème qu’on trouve en français “restaurer”.
Euh, oui, parce que vous l’aurez compris, du latin rēstaurō, on a fait notre français restaurer.
Ce qui n'est pas vraiment ce qu'il y a de plus original, j'en conviens.

Au tout début de son introduction en français, le verbe exprime le fait de guérir une blessure, ou un organe malade… (on est fin du Xème).
Par la suite, il signifiera “redonner des forces (à quelqu’un), en parlant de nourriture, d’aliments fortifiants (début du XIIIème).

Parallèlement, dès le XIIème, il s’emploiera dans le sens général de “remettre dans un état antérieur”, qui trouvera gaiement sa place dans le vocabulaire de l’architecture, puis de l’art, bien sûr.

restauration d'un bâtiment ancien

Au XIVème siècle, la forme pronominale se restaurer n’aura encore que le sens précis de reprendre des forces.
Et ce n’est que bien plus tard, au début du XIXème(!!), qu’elle se comprendra enfin comme reprendre des forces, spécialement… en prenant de la nourriture! 



Quant à restaurant, 
le participe présent de restaurer, pour les non-francophones (et pour les francophones aussi, d'ailleurs), 
il sera substantivé dès le moyen français, en correspondant sémantiquement, et en toute logique, à l’emploi du verbe, pour signifier ainsi, par exemple, rétablissement…

On le trouvait dans la locution “être hors de restaurant” pour “sans aucune force”, “incapable de se remettre sur pied”.

Au XVIème, on commencera à l’utiliser sous l’acception d’aliment reconstituant”.

Au milieu du XVIIème, même, il se spécialisera même pour désigner un bouillon reconstituant, fait de jus de viande concentré. Mmmmh.



Par ailleurs, au XVIIIème, restaurant prendra encore le sens figuré de réconfort.

Mais surtout, à la même époque, par métonymie, en rapport avec son sens d'aliment / bouillon reconstituant, il prendra ENFIN la valeur qu’on lui connaît à présent:
“établissement servant des repas contre paiement”.   



On raconte que le premier restaurant - ou en tout cas, le premier établissement portant ce nom - aurait été ouvert à Paris en 1765, rue des Poulies - aujourd'hui rue du Louvre -, par un marchand de ... bouillon, un certain Boulanger, dit Champ d'Oiseau”.



Et l’anglais to restore vient, encore une fois, de notre ancien français restorer.

Ben oui.

N’ayant pas connu l’évolution sémantique que le mot connaîtra en français, l’anglais restore,

tel une brèche dans le continuum espace-temps,

nous permet de retrouver les acceptions du mot français d’origine: “restituer, rétablir, réparer, rénover…”  





Une cht'tite récap?

Oui, hein, car les mots de ce dimanche me semblent s'enchevêtrer particulièrement...













Allons-y, très schématiquement:

*stā-  *staəu-  *stāu-*stau-ro- ⇒ sanskrit स्थूर, sthUra, et latin īnstaurō.
Latin īnstaurō ⇒ ancien français estorer, puis français instaurer.
Ancien français estorer ⇒ anglais store.
Latin īnstaurō ⇒ latin rēstaurō ⇒ ancien français restaurar et restorer.
Restaurar, restorer ⇒ français restaurer, puis restaurant.
Ancien français restorer  ⇒ anglais restore
Ouf.



Et nous en restauerons là pour ce dimanche!


Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine!

En vous disant déjà que dimanche prochain, nous poursuivrons notre tour des dérivés de notre invraisemblable *stā-.



Frédéric


Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).



Et pour nous quitter, un morceau un peu nostalgique

When I was a boy, 
par Jeff Lynne.

Jeff Lynne?
Mais oui, celui qui est à l’origine de ELO: Electric Light Orchestra



Quand je n’étais qu'un gamin. 

Hier, j’ai signé le compromis de vente de la maison qui m’a vu grandir.

Ici avec mon bon chien Rack, dans la cuisine de cette vieille maison

Et les souvenirs de tous ces moments passés dans cette maison, dans MA maison, se bousculent, et me remuent.

Souvenirs heureux, d’un temps d’insouciance,
ou particulièrement tristes, si pas carrément tragiques.
Je me dis parfois que c’est l’humour qui m’a permis d’accepter les choses, et finalement, d’être toujours là.

Vous connaissez peut-être les derniers mots de Arthur Stanley Jefferson, dit Stan Laurel:

Stan Laurel,
16 juin 1890 – 23 février 1965

Stan Laurel était prostré dans son fauteuil ; quatre jours auparavant, il venait d'avoir une sérieuse crise cardiaque, et son infirmière était à son chevet.
Quand il lui dit qu’il aimerait aller skier, l’infirmière, surprise, lui répondit qu’elle ignorait qu’il était skieur.
Ce à quoi il rétorqua “Je ne le suis pas, mais je préférerais nettement skier à ça!”.
( “I'd rather be doing that than this!”)
Ce furent ses dernières paroles.
Quelques minutes plus tard, l’infirmière constatait qu’il était parti, paisiblement, toujours assis dans son fauteuil.



LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...