- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 1 janvier 2017

trop remuant, le vieux Russe fut mis en prison en Ouzbékistan


article précédent: Un bien drôle de Noël...




“Je n'ai pas choisi cette vie ; c'est elle qui m'a choisie. Je suis née au Pakistan et ma vie est le reflet des turbulences, des tragédies et des triomphes de mon pays.
Une fois de plus, le Pakistan se retrouve sous les feux de l'actualité internationale. Des terroristes se réclamant de l'islam mettent en péril sa stabilité. Les forces démocratiques sont persuadées que l'on peut éradiquer le terrorisme en défendant les principes de liberté. Une dictature militaire joue un jeu dangereux, où la duperie le dispute aux intrigues. Craignant de perdre le pouvoir, elle esquive, laissant à l'écart les forces favorables à la modernisation tandis que la flambée de terrorisme s'intensifie.
Le Pakistan n'est pas un pays comme les autres, et ma vie n'a pas été une vie ordinaire : mon père et mes deux frères ont été assassinés. Ma mère, mon mari et moi-même avons tous été emprisonnés. J'ai passé de longues années en exil. Malgré tant de revers et de souffrances, je suis pourtant une femme heureuse. Heureuse, parce que j'ai réussi à ouvrir une brèche dans le bastion de la tradition en devenant la première femme du monde musulman nommée au poste de Premier ministre. Cet événement a marqué un tournant décisif dans le débat houleux sur le rôle des femmes dans une société islamique. Il a démontré qu'une femme pouvait non seulement accéder aux plus hautes fonctions de l'État, mais aussi gouverner fermement un pays et être acceptée comme dirigeante aussi bien par les hommes que par les femmes. Le peuple du Pakistan m'a fait cet immense honneur, et je lui en suis reconnaissante.”

Fille de l'Orient: 1953-2007, Une vie pour la démocratie, 2008

Benazir Bhutto

Benazir Bhutto,
21 juin 1953 – morte assassinée le 27 décembre 2007
















Bonjour à toutes et tous!


Ces derniers temps, j’ai surtout parlé des dérivés français de notre luxuriante racine indo-européenne
*stā-, “être debout”.

Ceci s’expliquant bien naturellement par la richesse des dérivés latins de cette dernière.


Mais, mais…

Ce blog s’intitule, non pas “le dimanche français”, mais bien “le dimanche indo-européen”




Et pas simplement parce que les mots français que nous traitons remontent à des racines proto-indo-européennes.
Mais non, l’idée est aussi d’y présenter des mots issus d’autres langues, mais toutes souchées sur ces mêmes racines proto-indo-européennes.


En ce dernier dimanche de l’année 2016 selon le calendrier grégorien, je vous propose donc de quitter le français pour un moment, et de parcourir ensemble quelques beaux dérivés de *stā- dans d’autres langues indo-européennes.

Je vous recommande au passage la très rigoureuse représentation de l’arbre des langues indo-européennes sur multitree.org


cliquez pour agrandir!




Alors!

Connaissez-vous l’anglais stir?

Alors, oui, “to stir”, c’est remuer, agiter

Nigella Lawson remuant euh de la sauce

Et en tant que substantif, stir désigne ... ben… l’agitation

ça, c'est vraiment malin



Mais il existe un autre stir.
Argotique.











Stir, dans une autre acception - la troisième selon l’illustre Oxford English Dictionary - désigne la ... prison.

Stir pourrait ainsi se traduire, par exemple, par “tôle”, “gnouf”, “trou”…



Ce stir-là, voyez-vous, n’a AUCUN rapport avec la notion d’agiter.

Il provient en fait de stiraben, mot romani pour … prison.

Le romani? Mais c’est une langue indo-aryenne originaire du Nord de l'Inde (probablement plus précisément du Rajasthan), faisant partie du groupe des langues indo-aryennes du Nord-Ouest.

langues indo-aryennes


Originaire, le mot est important, car elle est devenue par la suite une langue de diaspora.
Oui, il y a mille ans, les populations du nord de l’Inde ont fui les invasions turques.

Sur le chemin de l’exil, ces populations se sont installées pendant trois siècles (à partir de 1071 jusqu'en 1381 - on mentionne le 14 juin peu avant 10h) dans le Sultanat de Roum (Anatolie), sous domination seldjoukide.

Sultanat de Roum


Le Sultanat de Roum (en perse سلجوقیان روم, “Salcūkiyân-e Rūm”) tirait son nom des “Romains”, mais dans le sens où l’entendaient les Arabes puis les Turcs entre les VIIème et XVème siècles, pour lesquels les romains étaient les anciens citoyens de l'Empire ... romain d'Orient (ce qu’on appellera plus tard l’Empire byzantin), devenus sujets des, des … - allez, on s'accroche - seldjoukides. Bien!
Comme vous l'apprendrez sur cette page, 
http://www.cosmovisions.com/ChronoSeldjoukides.htm
les Seldjoukides ont commencé à se constituer en empire sous la conduite de leur chef Togrul Beg, petit-fils de Seldjouk (Seldjouk - seldjoukides, oui, ça fait tilt pour tout le monde, on peut passer à la suite?), qui, sorti des steppes du Turkestan, s'empara, à la tête d'une horde de Turcomans, de Nichapour (1037), conquit l'empire des Ghaznévides, mit fin au règne des Bouyides d'Ispahan (1055), et se rendit maître de Bagdad (1060).
archers seldjoukides
En gros, Togrul, profondément marqué par un prénom éminemment ridicule, dépité et hors de lui, fondait comme un rapace sur tout ce qui, de près ou de loin, avait un nom à coucher dehors, ou à la mords-moi-l'-nœud, et qui lui rappelait ainsi, atrocement, son adolescence de souffre-douleur boutonneux. 
Avec cet abruti de Togrul dans les parages, mieux valait éviter d'habiter dans une ville si maladroitement baptisée Nichapour (sic), ou d'être un Bouyide d'Ispahan.
Même au Turkménistan, Togrul passe toujours pour un drôle de spécimen


Le romani a cela de particulier, par rapport aux autres langues indo-aryennes du Nord-Ouest, qu’il a ainsi été en contact avec les langues qui se parlaient dans le Sultanat.
Car si la langue officielle y était le persan, les langues locales (les langues vernaculaires) étaient le grec et l'arménien.

Cette proximité n’a fait qu’enrichir la langue romani de nombreux mots d’origine persane, arménienne, grecque byzantine pontique… 

Elle s’enrichira même de tatare lors de sa diffusion au XIIIème au nord du Caucase et dans la steppe pontique.

Vin de Crimée et plats tatars: la cuisine tatar pouvait aussi être riche


Cette langue, le romani, donc, est toujours parlée par les descendants de ces peuples de l'Inde du Nord, ceux que l'on appelle à présents Roms, ou encore Gitans, Manouches, Romanichels, Tziganes




Mais revenons-en à notre romani stiraben.

Il provenait de star, une variante de astar, “saisir, arrêter”, 
causatif de ast, “rester, arrêter”
issu lui-même du moyen indo-aryen atthaï
descendant d’une forme (non-attestée) *āsthāti, 
basée sur le sanskrit आतिष्ठते, AtiSThate (de radical आथा, AsthA), “il reste là”
dérivé de notre chère *stā- indo-européenne.  

Ouuuuf.





Euh… je vais faire un schéma, non?

Indo-européen *stā-
sanskrit आतिष्ठते, AtiSThate
indo-aryen *āsthāti
atthaï
romani star/astar
stiraben
anglais stir


Alors, la question que vous vous posez tous:
mais comment expliquer que l'on retrouve dans l'argot anglais un mot romani pour “prison”?
À mon sens, deux réponses sont possibles.
L’une politiquement correcte, l’autre un peu moins

La première: 
Les Britanniques autochtones n’appréciant que très moyennement les Romanichals - comme on les appelle par là -, ces derniers se sont retrouvés plus que de coutume en prison, par la force des tristes préjugés de la population locale et des persécutions de la police.

L’autre: 
Le comportement peu civique, la mentalité peu encline à respecter les us, coutumes, biens et propriétés des Gadjos
- ces méprisables sédentaires, on parlait du mot gadjo ici: jardins, courtisans, choeurs et ortolans -,
du chef d’une partie des Romanichals leur a fait goûter plus souvent qu’à leur tour aux geôles de sa Très Gracieuse Majesté.

Une troisième réponse? Celle du cercle vicieux, qui mêle la première et la deuxième en un triste jeu d’action-réaction, dont finalement tout le monde sort perdant…

Si vous avez une autre option, vous êtes bienvenus!



Si le sanskrit आतिष्ठते, AtiSThate dérivait de la forme de base de notre racine *stā-, une forme suffixée de *stā-, *stā-ro, est, elle, à l’origine du… vieux slavon d’église


- oui, je sais, c’est un petit cadeau de Nouvel-An, mais calmez-vous, maintenant -
starъ, “vieux”, via le proto-slave *stàrъ.

D’où, par exemple, le russe старый (“stareuï”), “vieux, ancien…”.

vieux Russes


Vieux? Mais? Quel rapport avec “être debout”? (d’autant que, sans vouloir être méchant, plus on est vieux, moins bien on reste debout).

C’est une fort bonne question.
Watkins y répond d’une façon très simple: “vieux” parce que “resté debout longtemps”.

Oui, il y a certainement de cela.
Mais on retrouve encore le même proto-slave *stàrъ dans le lituanien stóras, “épais, gros…”

Aïe.
Pour comprendre ces sens dérivés tellement contradictoires - ou à tout le moins éloignés, il faut prendre un peu d’altitude…

À l’origine, une racine *stā-, “être là, debout, rester…”

C’est parce que vous restez suffisamment longtemps (en vie) que vous vieillissez.
Mais c’est aussi parce que vous restez en vie, que donc vous prenez de l'âge, que vous pouvez épaissir, prendre du poids. Grandir, quoi!

Eh!
Nous avons affaire à une simple relation de causalité.



Pas mal non, que *stā-, notre racine indo-européenne si mimi, et si bien présente en français, soit à l’origine, à des milliers de kilomètres de chez nous,

du sanskrit आतिष्ठते, AtiSThate, “il reste là”, 

et du ...
vieux slavon d’église








- on se calme -








starъ, “vieux”?



Oui, je voulais vous proposer une sorte de feu d’artifice linguistique pour bien terminer cette année.










Mais je vous réservais encore le bouquet final, que voici…


Je vous disais tout à l’heure, machinalement, dans la conversation, “comme ça, en passant”, que le romani provenait en toute probabilité du Rajasthan.

le Rajasthan


Rajasthan? Tiens tiens…


Il s’agit d’un composé.

Pour ce qui est sa première partie, raja-, 
vous aurez déjà deviné que s’y cache le sanskrit राजा, ‎rājā, “roi”, dérivé de la racine proto-indo-européenne *reg-1, mener, rectifier.

C’est de *reg-1, que nous arrivent nos rex, roi, riche
Allez, on relit The Queen, une femme comme les autres

Quant à la seconde partie du composé…
(-sthan, pour ceux d’entre nous pour qui la poursuite d'une activité cérébrale normale représente un effort de tous les instants)
…, elle provient,
par le proto-indo-iranien *stānam, “lieu, endroit, localité”
(entendez “là où l’on est debout, où l’on reste”),
d’une forme suffixée de notre *stā- bien-aimée: *stā-no-.


Elle finira par donner le persan ـستان ‎-(e)stān, “pays”, utilisé pour nommer pas mal ...

  • de pays d'Asie centrale, de l’Afghanistan au Pakistan, en passant par l’Ouzbékistan - mais uniquement quand on le touche -, le Kirghizstan, le Turkménistan, le Kazakhstan...

ou de

  • régions d’Asie centrale: Baloutchistan “pays des Baloutches”, même si ce n’est vraiment pas gentil, Lazistan (“pays des Lazes”), Kurdistan “pays des Kurdes”, Zabolistan (“pays des Zabolisionnistes”)…



Il y en des tonnes!

  • Du Goulistan,”jardin des fleurs” (en Ouzbékistan) au Régistan “lieux sablonneux”, l'ancien coeur de Samarcande... 
Samarcande! Ça fair rêver, non?
  • du Waziristan “pays des Wazirs”, dans les régions tribales du Pakistan, au Daghestanpays des montagnes” en Russie…


Voilà!



Une belle conclusion à 2016, je l’espère.
Un article, du moins, qui vous permet une nouvelle fois de réaliser à quel point des mots si différents, de langues si différentes, ont pourtant tous une origine commune.

À l’instar de ces mots, nous sommes tous pareils, vous savez.

Laissez dire ceux qui veulent séparer pour régner.
Car, pour le meilleur ou pour le pire, nous sommes tous faits d’un même bois. 


Chères lectrices, chers lecteurs, fidèles à ce blog qui a à présent un peu plus de cinq ans d’existence,

Je vous souhaite la plus belle des années,
une année douce, heureuse, qui vous verra en paix,
qui vous permettra de vous épanouir,
qui vous verra aimer et être aimés,
qui vous rapprochera de la Lumière.


 *** Bonne année! ***



Et une petite pensée, sous forme de mots, pour la Princesse Leia
(les comiques derrière ceci ont malheureusement
confondu les titres français et américain:
la Guerre (singulier) des Étoiles (pluriel)
avec
Star (singulier) Wars (pluriel), mais c'est pas grave.



Frédéric

Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine! (Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).

Pour nous quitter, en ce 1er janvier 2017,

Dame Julia Elizabeth Andrews, dite Julie Andrews,
nous chantant Auld Lang Syne, poème de Robert Burns,
servant souvent, le 31 décembre, sur les coups de minuit,
à dire adieu à l'année écoulée.


Deux - légères - déceptions, mais que je me dois de mentionner,
dans la mesure où on essaie quand même de faire un peu de linguistique, ici:

Julie Andrews prononce le s de Syne à l'américaine
(le s se prononce /s/, et pas /z/), un comble pour une Anglaise - originaire du Surrey-, à la prononciation si précise et élégante.

À l'écoute de cette version, je me suis même demandé si Julie Andrews n'essayait pas ici de nous faire comprendre quelque chose, qu'elle était en danger, qu'elle ne pouvait rien dire sans éveiller les soupçons de celui qui la séquestrait, ou qui avait enlevé quelqu'un de son entourage...

Et - deuxième point -, comme hélas trop souvent - c'est même devenu la norme -, on a droit ici à cet ersatz illettré et inculte du texte de Burns où l'on chantonne “For the sake of Auld Lang Syne” en fin de refrain, plutôt que de rajouter des notes supplémentaires pour rallonger For, old et lang.

Le vieux scots “Auld lang syne” pourrait se traduire par “au nom du temps passé.
Et l'anglais “for the sake of” se traduirait, lui, par “au nom de”.
Au nom d'au nom du temps passé,
c'est certes intéressant tautologiquement, mais honnêtement,
c'est n'importe quoi. [gros soupir]

Oui, Julie Andrews devait à l'évidence courir un grand danger.

article suivant: chacun chez soi, et la laine des moutons sera bien cardée

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