- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 12 mars 2017

Sting a-t-il traversé le Tigre? Et l'Euphrate?







“Servir un prince, c'est comme dormir avec un tigre.”

Proverbe chinois

Le Petit Prince,
 chinois et japonais.















“Roxaaaaaaaaaaaaaaaaaaanne, you don't have to put on the red light
Roxaaaaaaaaaaaaaaaaaaanne, you don't have to put on the red light
Roxaaaaaaaaaaaaaaaaaaanne Put on the red light, put on the red light
Roxaaaaaaaaaaaaaaaaaaanne Put on the red light, put on the red light
Roxaaaaaaaaaaaaaaaaaaanne Put on the red light, oh”

Police


Bonjour à toutes et tous!


Eh oui, nous sommes toujours plongés dans l’étude des dérivés de la racine indo-européenne

*(s)teig-, “piquer”.




Dimanche dernier, nous avions découvert que de *stig-, degré zéro de ladite racine, découlaient astic, astiquer, et peut-être aussi asticot, et asticoter.


Commençons donc ce beau dimanche (ce sera le 278ème dimanche indo-européen!) par un mot qui n’est vraisemblablement pas dérivé de *(s)teig-.

Oui oui, vous avez bien lu: qui n’est vraisemblablement pas dérivé de *(s)teig-.
Et je répondrai par là même aux interrogations on ne peut plus légitimes d’un fidèle lecteur.

Oh oui, pépé, raconte-nous une histoire!

Vous voulez vraiment?

- Ouiiiii!
- Très bien, allons-y!
- Aaaaah!

La linguistique historique est une discipline rigoureuse, complexe, mais qui laisse toujours un peu de champ libre à ses adeptes.

Il fut une époque, pas si éloignée que ça, mes enfants, où l’on cherchait à tout prix - pour caricaturer - à créer des liens entre des mots de langues indo-européennes différentes, dès que la forme et le sens de ces mots pouvaient laisser penser qu'ils provenaient bien d'une seule et unique racine indo-européenne.

On en faisait donc des cognats (du latin cognatus: “parent par les liens du sang”).

- Des cognats, pépé?
Cognat:
Mot d’une langue ayant la même origine qu’un autre mot appartenant à une autre langue.
Cognat indo-européen

Et c’était tout bonnement fantastique! 

Grâce à cette approche que je qualifierais de positive, ou d’optimiste, on a reconstruit un nombre très important de racines indo-européennes.

Pokorny
12 juin 1887 – 8 avril 1970

Pensons aux recherches de Julius Pokorny, qui ont littéralement pavé la voie aux linguistes des générations suivantes.





Calvert Watkins, dont nous fêterions
l'anniversaire demain
13 mars 1933 – 20 mars 2013

Le grand Calvert Watkins s’est abondamment servi des travaux de Pokorny, tout en ré-examinant les liens qu'il avait établis.








Ainsi, il lui arrivait de revoir à la baisse l’optimisme de Pokorny, et de ne pas attribuer une série de mots à une seule et même racine, ce qu’avait pourtant proposé Pokorny dans son enthousiasme débordant.




Et j’ai le sentiment que plus on avance, plus l’approche des linguistes historiques devient pessimiste: les progrès de la discipline étant manifestes, on n’hésite plus à reconsidérer - et à déconstruire - les liens étymologiques qui semblaient pourtant fermement établis depuis plusieurs décennies.

Cette recherche de l'exactitude, de la précision est évidemment une bonne chose.
Surtout quand on sait à quel point les études sur l’indo-européen sont mal vues par une certaine intelligentsia française - prétendument - adoctrinale et progressiste.

Alors qu’auparavant, en cas de doute - c’est du moins ainsi que je le perçois -, on aurait - d’une façon optimiste - tout fait (ou presque) pour attribuer une ascendance indo-européenne à un terme, à présent, on préfère - en mode pessimiste - laisser de côté tout mot dont on n’est pas sûr à 100%.

C’est typiquement l’approche des indo-européanistes de Leiden.

Voyez par exemple le nombre de mots anciens grecs que précédemment l’on rapprochait d’une racine indo-européenne, et qui,
depuis que Robert Beekes est passé par là, 
sont considérés comme NON-indo-européens, faisant partie du substrat linguistique pré-existant à l’arrivée des langues helléniques dans la région,.

(source)


Robert S.P. Beekes, l’auteur des

Comparative Indo-European Linguistics

et

Etymological Dictionary of Greek” (Leiden Indo-European Etymological Dictionary Series)












Bon. Tout ça pour vous dire que Watkins, dans la même logique que Pokorny avant lui, rapprochait l’anglais sting (dard, aiguillon, piqûre / piquer…) d’une racine indo-européenne *stegh-, qui se serait en partie mélangée avec notre *(s)teig-, “piquer”.



Et franchement, ça a l’air d’aller de soi, non, que sting provient d'une racine proche de *(s)teig-!
Par la forme, et par le sens...

Enfin...  pour être parfaitement honnête, Watkins lui-même ne voyait qu’une parenté possible - non certaine, donc - entre sting et *stegh-.

Il faisait remonter l’anglais sting au vieil anglais stingan, dérivé d’une forme germanique (non-attestée) *stingan-.

Et il imaginait que - peut-être (ah, les“perhaps” de Watkins... [soupir]) -, ce proto-germanique *stingan- aurait pu provenir d’une forme nasalisée de *stegh-: *stengh-.


Guus Kroonen
Pour Guus Kroonen
(Etymological Dictionary of Proto-Germanic, Leiden Indo-European Etymological Dictionary Series), 
cependant, l’affaire est clairement entendue: 

hormis dans le groupe germanique, on ne retrouve aucun autre dérivé de cette racine.



Donc, pour faire simple et aller droit au but, sting est d’origine germanique, et non pas indo-européenne.

oui, je sais,
moi non plus ça ne me rend pas fou de joie...

Oh, Pokorny rapprochait volontiers les grecs στοῖχος, stoîkhos, “cible, but, point visé” et στάχυς, stákhus, “épi (de maïs)” de dérivés germaniques de *stingan-, mais voilà, encore une fois, Beekes est passé par là. 

Et pour lui, aucun doute ne subsiste, στάχυς, stákhus est un mot du substrat pré-grec. 
Il suffit de regarder son dérivé ἄσταχυς, astákhus , avec cet α euphonique, voyelle prothétique qui ne peut être que d’origine non-grecque.  

Quant à στοῖχος, stoîkhos, on le rapproche à présent de la racine indo-européenne imperfective *steygʰ - (ou *steigh- selon les choix de retranscription): aller, monter, s’élever…


Donc, oubliez sting, du moins comme dérivé de notre *steig-.


Mais je ne veux pas non plus vous laisser sur une telle impression de vide, en proie à un si grand pessimisme!

Car la racine germanique *stingan-, même si elle ne remonte pas à l’indo-européen, a quand même donné quelques autres dérivés.

Comme le…

OUI!!

... vieux norois ...

stinga, dont dérivent
l’islandais,
le suédois et
le féroïen stinga, “piquer, percer”.
Par exemple, on dira couramment et communément, en islandais, 
Hann stakk hnífnum í borðið 
(où stakk correspond au singulier de la troisième personne du passé de l’indicatif du verbe stinga) 
pour “Il planta son couteau dans la table”. Geste délicat, considéré parfois même comme un peu maniéré, voire efféminé, marquant une certaine sympathie ou entente avec son vis-à-vis (lui planter son couteau entre les deux yeux pouvant, lui, être considéré comme la marque d'une certaine défiance, voire d'un manque de respect).



Mais pour clore ce dimanche en beauté, revenons donc à l’indo-européenne *(s)teig-, “piquer”.

Nous lui devons le latin… īnstīgō, īnstīgāre, “stimuler, inciter, piquer, exciter, ou forcément… instiguer.

Instiguer nous arrive du latin, au XIVème, par l’ancien provençal estigar.

Comme nous l’apprend le Grand Robert, le mot est à présent vieilli en français standard, mais s’utilise toujours en Belgique. (C'est normal, ils sont un peu plus lents, il faut que ça percole)
Instiguer qqn à faire qqch., le pousser, l'inciter. ➙ Exciter, inciter, pousser.
On les a instigués à refuser cet accord.

C'est sympa, le belge, mais le sanskrit, alors?
Ah, en sanskrit, on trouvera encore, comme cognat à īnstīgō , तेजते, tejate, pour “aiguiser”.


Allez, un p'tit dernier pour la route?

Partons du sanskrit, avec तिग्म, tigma, “pointu, acéré”.

En vieux perse, on trouvait tigra, de même sens.
Et en avestique, tighri, “flèche”.

Eh bien, c’est d’une source iranienne non déterminée,
mais qui est bien celle à qui nous devons le vieux perse tigra et l’avestique tighri, 
que dérive l’ancien grec τίγρις, tígris.

Repris (emprunté) en latin pour donner… tigris.

Puis en français, où il donnera, évidemment… tigre!




C’est par une forme suffixée *tig-ro- que Watkins fait dériver ce lointain iranien de notre *(s)teig-.

- Euh, et le rapport, entre tigre, pointu, acéré, et flèche?
- Excellente question!

On pourrait penser, en toute logique, que le mot fait référence à la dentition du félin, à ses dents pointues et acérées.

Oui, mais alors: flèche?


flèze bleue

La flèche est pointue et acérée.

Et on suppose que le mot d'origine fait référence à la vitesse à laquelle l'animal peut courir, comme une flèche.

Et voilà aussi pourquoi le Tigre s’appellerait le Tigre (je parle du fleuve): son courant pouvait être rapideComme une flèche.
(Avant qu'on y mette des barrages, en tout cas, lorsque son régime, fortement influencé par la fonte des neiges, était très irrégulier.)

Le Tigre

- Tiens, et l’Euphrate, alors?

Nous en avons déjà parlé!
Relisez donc…
des fjords à l'Euphrate


Non mais... Vous rendez-vous compte??
Nous venons d'établir des liens entre tigre (l'animal), Tigre (le fleuve), et instiguer! 

C'est dingue, non?



Merci qui?
Mais... l'indo-européen, pardi!


Je vous souhaite, à toutes et tous, un très beau dimanche, et une très agréable semaine.

Frédéric


Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).




Pour nous quitter...
Du Bach. Mais aussi du Vivaldi.


Le concerto en la mineur pour clavecin, cordes et basse continue
BWV 1065, 
qui n'est autre que la transcription - et transposition, excusez du peu - pour clavier du 
Concerto pour 4 violons en si mineur de Vivaldi

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