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dimanche 11 mars 2012

parole: préhistoire avec plutôt qu'histoire sans


article précédent: étrange étranger



"Histoires sans paroles"

Le langage est une composante essentielle de l'"être humain", de notre "humanité".
Nous pouvons difficilement dissocier l'Homme de son langage.

Comme je le mentionnais dans "le pourquoi et le comment", nous structurons notre vision du monde - en d'autres termes, nous voyons le monde! - par notre langue.
Et c'est aussi par notre langue que nous NOUS structurons.

Et puis, cela va de soi, la langue nous permet la vie en société.

C'est même plus fort que ça: la parole sous toutes ses formes est le fondement même de toute société humaine.

Par la parole, nous racontons, nous devisons, nous avertissons, nous prévenons, nous échangeons, nous nous défendons, nous commerçons, nous enseignons, nous dialoguons, nous nous engageons, nous proclamons, nous édictons, nous approuvons, nous interdisons...


Bollywwod, le dialogue qui tue


Dans notre société où l'écrit a supplanté depuis si longtemps l'oral, nous n'avons plus nécessairement conscience de l'importance de la parole comme ciment sociétal, social.

Au point que nous en sommes venus - je trouve cela pathétique - à considérer que sans l'écrit, il n'y a pas d'Histoire, puisque l'Histoire n'est supposée commencer qu'avec l'écriture...


Mais bref...
Du temps de nos préhistoriques ancêtres indo-européens, où, par définition, tous les échanges étaient basés sur l'oral, la vie sociale était encore régie par la parole donnée, par le serment, par la transmission orale...

D'où l'importance, en proto-indo-européen, de la notion de "parole", de "parler".


La racine proto-indo-européenne qui correspondait à l'idée de "parler", c'était ...

*bha-.

Et au vu de la longue liste des traces sémantiques qui nous ont été transmises par ses dérivés plus récents, nous pouvons comprendre à quel point elle était cruciale pour ceux qui l'employaient, à quel point la parole cimentait la société indo-européenne.


*bha- nous a ainsi donné, en français, par le latin fari ("parler"):
  • la fable, ou le fabliau (une fable, c'est à l'origine un récit),
  • la préface ("ce que l'on dit avant"), mais aussi...
  • fabuleux ("qui tient de la fable", fictif),
  • ineffable ("ce qui ne peut être exprimé"),
  • affable ("à qui on peut adresser la parole"; même construction que dans "abordable: "que l'on peut aborder"), ou même...
  • l'enfant! L'enfant, c'est celui qui ne parle pas! (du latin infans, provenant de in et fari: fari - parler, précédé du privatif in-).

Mais *bha- a également donné le latin fātum: le destin!

Mais oui, le destin, c'est ce qui est pré-dit, ce qui a été dit!

Et ce n'est pas tout: les divinités romaines qui présidaient au destin, les Parques, c'était les fata...

Nous les connaissons toujours, sous le nom de ... fées!

(pour l'étymologie de Parques, voir Mes parents? Là sur le rempart, sous le parasol.)

Les fées de Cottingley


Et ce n'est pas fini: la même racine *bha- a donné le fado portugais  (le destin, et par extension ce type de chant populaire qui, quand il est bien interprété, vous donne envie de vous pendre), les anglais fate (le destin) et fay (la fée), ou encore le français fatal ("ce qui est annoncé").

Fado bien interprété


Par le grec phanai - parler, toujours issu de *bha-, nous avons reçu
- c'est tout de suite moins gai -
aphasie (trouble cognitif affectant l’expression ou la compréhension du langage parlé ou écrit), ou dysphasie (le même trouble, mais s'appliquant précisément au langage parlé).

Mais nous lui devons aussi prophète: littéralement, "dire avant", donc par extension l'oracle, le devin...

Khalil Gibran, auteur du merveilleux
"Le Prophète"


Et ce n'est toujours pas fini...

*bha- se retrouve, par le vieux norrois banna: "interdire, maudire", dans l'anglais ban (interdire par décret officiel).

Mais on le retrouve aussi dans le vieux français ban (juridiction féodale).
Le ban revêtait, et revêt toujours plusieurs sens, mais toujours liés à une proclamation officielle:
  • la proclamation pour ordonner ou défendre quelque chose, 
  • la publication par voie d’affiches à la porte de la mairie / de la maison communale, ou d'un lieu de culte, d’une promesse de mariage entre deux personnes.
  • le fait pour le suzerain de convoquer les nobles pour le servir à la guerre, et, par extension, 
  • le corps même de la noblesse qui pouvait être ainsi convoqué, ou enfin, 
  • l'Exil imposé à quelqu’un par proclamation.
Ban, ...

Serfs et ...
Vilains.

Il nous en reste la publication des bans, être au ban de la société, banal (à l'origine: commun, car appartenant à la circonscription d'un seigneur et pouvant être utilisé par tous ses vassaux).

Abandon aussi! Car "mettre à bandon", ou "mettre en abandon", c'était mettre à disposition...

Bannir, bien entendu, vient encore de ban; il s'agissait de condamner quelqu'un a s'exiler, à quitter le ban


Allez, encore un: contrebande!: emprunté à l'italien contrabbando, et qui signifie littéralement "qui va à l'encontre du ban".


Et encore un tout dernier pour la route: bandit!

Le bandit, c'est celui qui a été jugé et banni, celui qui a été déclaré hors-la-loi.
Rien à voir, donc, avec l'appartenance à une bande...


La parole a décidément beaucoup de pouvoir - ne dit-on pas que le verbe est créateur? - et c'est par elle que votre renommée se chantera: par le latin fama (on-dit, ouï-dire, réputation, renom) nous avons hérité - toujours de cette racine *bha-, mais cette fois associée au suffixe *-ma-, de "fameux", mais aussi d'"infâme".

Et c'est à fama que l'anglais doit famous (fameux, célèbre), fame (renom, célébrité), ou infamous (de mauvaise réputation, infâme, ignoble).


Confesser, professer: voilà encore deux verbes qui, par le latin fateri (reconnaître, admettre), proviennent de cette inépuisable racine *bha-.


Oh, et puis encore, par l'intermédiaire du grec pheme (renommée, rumeur, bruit), nous en avons reçu l'euphémisme, et par le grec phone cette fois (la voix, le son), nous en avons évidemment hérité téléphone, phonème, symphonie, ou cacophonie...


On en resterait sans voix, ma parole...




Frédéric


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