En ce dimanche, qui pour moi, est un vrai dimanche de vacances,
continuons sur la piste des dérivés celtiques de notre *seǵʰ-e-,“dominer, posséder...”.
C'est donc par l'étymon proto-celtique (reconstruit) *sego-, “victoire, force”que notre vaillante *seǵʰ-e- se retrouvera dans les langues celtiques.
(Pour être un chouia plus précis, je dirais même que c'est par son timbre zéro *seǵʰ-, mais bon, je suppose que les chicaneurs et autres pinailleurs aussi, sont en vacances.)
Dans la sous-famille des langues gaéliques,
nous retrouvons *sego- en moyen irlandais, avec seg, qui signifiait “force”, certes, mais aussi“considération, respect”, oumême qui s'appliquait à quelqu'un doté de cette force, quelqu'un pour qui vous éprouviez du respect, et qui devenait ainsi... “votre égal”...
Oui, on peut supposer qu'à ce titre, la celtitude n'avait pas grand-chose à envier aux viriles moeurs germaniques, en particulier nordiques... C'est la force qui vous rendait intéressant, et qui imposait le respect.
Mais notre étymon *sego- est aussi présent dans la sous-famille des langues brittoniques, et plus précisément dans le..., dans le...
- MAIS OUIIII !! -, dans le moyen gallois...
...dans le moyen gallois, disais-je, hy, “courageux, intrépide...”.
(Pour ceux qui penseraient que j'ai oublié un bout du mot, ou qui s'interrogeraient sur le curieux phénomène qui fait d'un *s initial indo-européen un h moyen gallois, sachez qu'il est bien connu, et à présent sous contrôle.)
D'autres questions ? Oh, mais je blague-euh ! Il s'agit en fait d'un phénomène de débucalisation, qui en gros vide la consonne originale de pratiquement tout ce qu'elle contient. N'en reste alors qu'un pauvre h.
Oh, vous connaissez certainement des cas similaires, plus proches de vous, ô locuteurs d'une langue romane, où non pas un s mais un f initial...
- remarquez, s, f : nous restons dans les fricatives -
s'est ainsi vidé de sa substance pour ne laisser qu'un léger h.
Vous voyez de quoi je parle ?
Mais oui !
- la Plaza Mayor de Salamanca, des tapas, le flamenco... -
de l'espagnol ! Où vous trouverez abondance de h initiaux remplaçant les f latins d'origine (hacer, dulatin facere, “faire”, hacienda, du latin facienda, “ferme”, hijo, du latin filius, “fils”, harina, du latin farina, “farine”, hierro, du latinferrum, “fer”, hablar, du latin fābulor, fābulārī, “converser”...).
En moyen gallois (et plus généralement dans les langues brittoniques), même processus où le *s initial d'origine perd de sa superbe et, exsangue, n'apparaît plus que sous la forme d'un ersatz, d'un piètre h.
C'est ce qui s'est passé aussi avec le proto-indo-européen *sénos-, “vieux”, qui donnera notamment le latin senex, d'où notre sénile (je ne vise personne).
En proto-celtique, l'étymon dérivé est *senos-. En vieil irlandais, il donnera sen. Mais en proto-brittonique,
patatras (ou alors badaboum)
l'adorable Leeloominaï Lekatariba Lamina-Tchaï Ekbat De Sebat, (ou Leeloo pour les intimes), Le Cinquième Élément, 1997
nous lui devons... *hen-. D'où le breton, le cornique et le gallois... hen.
Construit sur le moyen gallois hy, “courageux, intrépide...”, suividu suffixe -ter permettant de créer des noms abstraits, citons encore le gallois hyder,“confiance, assurance...”.
Hyder, comme dans...
Hyder i siarad Cymraeg gyda ffrindiau, ou (prendre de) l'assurance pour parler gallois entre amis, cette campagne galloise pour réapprendre aux Gallois à utiliser leur belle langue.
Au cours de ces deux derniers articles, où nous nous sommes amusés
(enfin, je parle surtout pour vous)
à rechercher les dérivés celtiques de notre formidable *seǵʰ-e-,“dominer, posséder...”,
nous avons évoqué, chronologiquement,
le gaulois et le celtibère, puis
les langues gaéliques et brittoniques.
Eh bien, je vous propose, pour clôturer cette balade celtique, un grand pied-de-nez à l'étymologie !
Mais oui, oh,
le grec a donné ceci, emprunté par les Romains ; nous avons nous-mêmes repris ça in extenso du latin, voire du grec ancien... Gnagnagna, gnagnagna...
C'est un peu toujours la même chose, non ?
Ici, je vous propose un terme gaulois qui fut emprunté par les... Grecs !
Ce n'est quand même pas très courant, non ?
Ce terme gaulois, le voici :
Segestica.
Il s'agit d'un toponyme... faisant référence à Segeta, ou Segesta, divinité celtique souvent associée aux eaux (thermales), dont le nom, ben oui, dériverait du gaulois sego, “victoire, force”.
Et l'actuelle Sisak portait, depuis environ le IVème siècle, le nom celte de... Segestica, vraisemblablement en référence au port fluvial de la ville, établi sur la rivière Kupa.
Sisak sur la Kupa
La Segestica celte fut par la suite nommée Siscia par les Romains. D'où son nom actuel, son nom actuel... ? Sisak, OUI, bien !
Mais... En grec ancien, c'est bien le nom celte qui fut repris et hellénisé, pour devenir... Σεγεστική, Segestikḗ.
Sur ce,
je vous souhaite, à toutes et tous, un beau dimanche, une belle semaine !
Frédéric, en vacances
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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom :
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…)
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Et pour nous quitter...
Mae hen wlad fy nhadau,
littéralement Le vieux pays de mes pères,la vieille terre de mes parents...,
le prenant, le poignant, l'émouvant hymne national
(pas encore officiel, mais patience, vu la façon dont Johnson et son Brexit sont en train de faire imploser le Royaume-Uni...)
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Résumé des épisodes précédents:
Nous sommes toujours en train de nous intéresser à toutes ces racines proto-indo-européennes se cachant derrière les mots du vocabulaire relatif à la magie, dans le cadre de notre série Magie et magiciens, commencée il y a un peu plus d'un mois, le dimanche 1er juin 2014 avec le mage qui roulait des mécaniques.
Et aujourd’hui, c’est la sixième livraison de la série, avec la racine à l’origine de … enchanteur!
L'Enchanteur le plus célèbre, c'est bien entendu Merlin, le Myrddin gallois de la légende arthurienne...
Merlin l'Enchanteur, avec la fée Morgane.
Aaaah, Helen Mirren et Nicol Williamson! Excalibur, de John Boorman, 1981
Alors, cette racine - arrêtez de trépigner, la voilà, il s’agit de…
*kan-
Son champ sémantique, on en aura vite fait le tour!
Elle véhiculait tout simplement la notion de … chanter.
En latin, *kan- s’est dérivée en canō, canēre (au parfait: cecinī, et au supin: cantum): chanter!
Ou faire retentir.
Mais aussi prédire, prophétiser.
- Prédire, prophétiser??
- Mais oui, vous pouvez facilement imaginer la prosodie si particulière à l’invocation des forces surnaturelles par ces devins ou autres augures, semblable à une déclamation, un chant lancinant…
Le fréquentatif de canō, c’était cantō, basé sur son supin cantum.
Si vous rajoutez le préfixe in- à cantō, vous obtenez? …
[je vous laisse quelques secondes? ]
incantō!
Oui, bien, bravo!
Incantō véhiculait l’idée de chanter “en invitant à soi”.
En in-vitant, in-voquant les Dieux, ou toutes autres forces auxquelles on voulait faire appel.
Vous l’aurez évidemment compris, incantation vient de là, précisément du latin incantatio (incantation, enchantement, charme), basé sur le participe passé de incantō: incantatus.
- Ouais, et enchanteur?? C’est quand même pour ça qu’on est là!!
- Pas de panique, on y arrive…
Enchanteur, à l’instar de incantation, provient d’un substantif basé sur incantatus: le bas latin incantator:sorcier, magicien.
En vous disant que incantateur existe toujours en français, quoique désuet, et est en quelque sorte le chaînon manquant entre incantator et notre français moderne enchanteur.
On peut retracer l’évolution du mot, qui est passé par encanteür - nous sommes vers l’an 1100 et nous lisons la Chanson de Roland - puis par enchanteor, aux alentours de l’an 1165.
Sur notre latin canō / cantō se sont créés, vous vous en doutez, une flopée de mots dérivés…
Il y a bien entendu… chant, chanson, chanteur…
Mais il y en a plein d'autres... surtout des termes musicaux - il faut bien le dire:
Cantate?
A l’origine, la cantate était une composition essentiellement vocale, par opposition à la … sonate, « la musique qui sonne » (de l’italien sonata, suonata), essentiellement instrumentale…
Johann Sebastian Bach:
Une superbe interprétation du choral Jesu bleibet meine Freude,
extrait de la cantate BWV 147, par le Concentus Musicus Wien
Cantique?
Rien à voir ici avec la physique: un cantique (du latin canticum: chant biblique), est un chant tiré de la bible - à l’exception des psaumes, qui eux sont tous tirés du Livre des Psaumes, c'est facile à retenir.
Le Cantique des Cantiques
Cantabile!
Terme musical repris de l’italien cantabile: « chantable, facile à chanter », qui sert notamment à désigner, en musique instrumentale, une façon de jouer imitant la voix humaine.
L’italien provient du latin cantabilis:digne d’être chanté.
Cantor: “chanteur” en latin. Nous parlons ici plus précisément d’un chanteur d’église: un chantre (oui, c’est aussi un dérivé).
Le cantor, dans les pays allemands, est le chef de chœur ou le maître de chapelle, le maître de musique.
Evidemment, s’il n’y en avait qu’un, ce serait celui-là: « le cantor de Leipzig » Jean-Sébastien Bach.
Pour moi, simplement le plus grand.
En tout cas, ma vie serait certainement plus dure s'il n'avait pas existé.
Quand on s'appelle BACH, on peut se permettre de signer
ses partitions en musique (en notation germanique,
B = si bémol, A = la, C = do, H = si naturel)
Composé de canō et kayakdu préfixe con- (“avec”), qui se transforme en concinō, pour signifier “chanter ensemble, harmoniser les voix”.
Par métonymie, on emploie encore le terme concentus pour désigner un choeur.
Et puis, pensons au Concentus Musicus Wien, remarquable ensemble de musique baroque co-fondé par le tout grand Nikolaus Harnoncourt dont - voyez comme les choses sont incroyablement bien faites - je viens de vous faire mention au sujet de cantate...
Et toujours Nikolaus Harnoncourt au pupitre...
Dans la liturgie latine de l’église médiévale, le concentus correspond à l’harmonie des voix, il désigne toutes les parties chantées dans lesquelles l'aspect musical prime la déclamation.
Mais à l’inverse, un autre terme est employé pour désigner les moments parlés, non chantés, là où la musique ne sert que de support à la récitation psalmodiée: …
… accentus!
D’où nous arrive, oui… accent!
Eh oui, il y a parfois de drôles de surprises, juste derrière le coin…
On suppose que c’est ce bon Andreas Ornithoparchus, qui, dans son Musicae Activae Micrologus, Leipzig, 1517 a mis sur le papier pour la première fois les termes accentus et concentus dans ce contexte précis.
Accent nous vient du latin accentus (« intonation, son, ton »), basé sur le composé accino, où nous retrouvons ac-, une variation de ad- (à, pour) et notre infatigable canō, pour signifier littéralement “chanter à”, “chanter pour”…
Remarquez au passage que le accentus latin est un calque - grammatical mais non étymologique - du grec ancien προσωδίας, prosodias, où πρός = ad-, et ᾠδή = cantus, sur lequel nous avons construit prosodie…
A présent, un mot peu glorieux issu du e-commerce?? Laissez-moi juste quelques instants, le temps de vomir, et je reviens. Voilà, ça va mieux.
L’anglais (ou français, tant qu’on y est) … … … incentive!
Dans l’absolu, on pourrait le traduire par motivation, incitation, ou encore encouragement.
Mais en français, ce terme se réfère principalement à ces activités proposées par des agences de marketing ou autres, auxquelles les employés d'une société, d'une équipe sont contraints invités à participer pour se motiver.
Le mot nous vient, par l’anglais, du latin médiéval incentivus: “qui donne le ton”.
A décomposer en in- et cinō, cette forme variante de canō.
Tiens, et connaissez-vous le latin vātēs? « Devin, voyant, prophète ».
Ces allumés de vātēs étaient connus pour le ton emphatique qu’ils employaient dans leurs prophéties.
Eh bien, vous prenez vātēs et canō/cinō, et vous obtenez vaticinor: prophétiser avec emphase.
Nous en avons gardé vaticiner, de même sens.
Notez que les exaspérantes envolées emphatiques des vātēs devaient - on peut l’imaginer - en agacer plus d’un.
Car on a même dû créer le terme vaticide, pour acte par lequel une personne tue un vaticinateur, un prophète en lui infligeant avec violence une série impressionnante de coups de couteau, tout en hurlant "mais ta g*, mais tu vas la fermer ta g*...".
Bon, d'accord, après "un prophète", c'est moi qui ai complété la définition selon ma propre perception de la scène.
Ah oui, ces pauvres Romains étaient parfois à plaindre.
A côté des envolées lyriques des vātēs, qui vous donnaient l'irrépressible envie, dans le meilleur des cas, de leur flanquer une bonne rouste histoire de les aider à remettre les pieds sur terre, il fallait également subir le buccin, cet instrument à vent de la famille des cuivres utilisé dans l’armée, qui vous beuglait dans les oreilles.
Oui, le terme beugler est particulièrement à propos, et je n’invente rien: ce sont les Romains qui ont appelé cet instrument ainsi: buccinum, une variante de bucinum, construit sur bous (« bovin ») et, bien entendu, canō/cinō, ce qui vous donne une idée assez précise du son qu'on en obtenait...
Mais revenons à la magie!
Une forme suffixée du proto-indo-européen *kan-, *kan-men, en passant par le latin carmen (“chanson, poème”, mais aussi “formule magique, incantation”), lui-même basé sur canō , nous a donné le français … charme!
Je ne puis d'ailleurs que vous renvoyer à Serpents, vers et dragons. Ah, et aussi ophiolites., où je reprenais le charm of making, le charme créateur, tel qu'imaginé par Boorman dans son fantastique Excalibur...
Bien sûr, nous connaissons le prénom féminin espagnol Carmen, joliment repris du carmen latin.
Oui, Carmenla charmante, la charmeuse, l’enchanteresse, ou l’ensorceleuse …
C'est selon.
Carmen, opéra de Bizet basé sur la nouvelle éponyme de
Prosper Mérimée
Une question me hante: si Carmen était la nouvelle éponyme de Prosper Mérimée, mais alors, qui était l'ancienne??
Quoi qu'il en soit, le latin carmen, au pluriel, devient... carmina!
Les Carmina Burana, littéralement les chants de Beuern, sont une compilation de chants profanes ou sacrés du XIIIème siècle.
Ils furent popularisés par Carl Orff, dont le Carmina Burana reprend 24 chants tirés du manuscript.
Et OUI, c'est le choeur O Fortuna, tiré du Carmina Burana de Orff, que John Borman a repris dans son Excalibur pour illustrer le retour de la Vie, de l'Harmonie du Monde à la suite de la révélation du Graal.
L’oscène, lui - du latin oscen, était un oiseau chanteur utilisé pour les divinations ; son chant servait de présage.
Littéralement, *obscen c’est “qui chante avant [les augures]”; nous y retrouvons cinō, préfixé en “ob”: “avant”.
Mais le dérivé peut-être le plus surprenant de *kan-, ou du moins le cognat le moins prévisible du français enchanteur, ce n’est pas au latin que nous le devons, et c'est en anglais que nous le trouverons…
Car il dérive de la racine proto-indo-européenne *kan- par le germanique *han(e)nī, pour donner le vieil anglais hen(n), qui à son tour donnera l’anglais hen.
Hen? Oui: la poule.
Même origine germanique pour les allemands Henne etHahn, la poule et le coq.
Le coq chante, certes, et la poule glousse.
Mais sachez que cette dernière claquette avant, caquette pendant et crételle après ... la ponte d'un œuf...!
C'est tout bonnement fascinant.
Le Coq (en néerlandais De Haan, anciennement Den Haan),
station balnéaire belge sur la mer du Nord.
-
Une des très rares stations balnéaires de la côte belge à avoir
gardé par endroits un certain charme...
Bon, pas de vieux norrois ni de vieux slavon d'église, en ce dimanche...
Alors, pour me faire pardonner, du letton!
Car le kokle (ou kuōkle) est un instrument de musique traditionnel letton, de la famille de la cithare, dont le nom dérive de *kan-.
Et puis, enfin, en vieil irlandais, nous trouvons encore canim, pour chanter.
Chant, cantique, enchanteur, buccin, charme, incentive, accent, carmen/carmina, ou l'anglais hen!
Pas mal non, pour une seule et toute petite racine proto-indo-européenne...