- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -
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dimanche 10 avril 2016

- "Nous étions vingt ou trente, Brigands dans une bande, Tous habillés de blanc..." - LA FERME!




« Nous étions vingt ou trente,
Brigands dans une bande,
Tous habillés de blanc,
À la mode des…
Vous m'entendez ?
Tous habillés de blanc
À la mode des marchands.

La première volerie
Que je fis dans ma vie
C'est d'avoir goupillé,
La bourse d'un…
Vous m'entendez ?
C'est d'avoir goupillé
La bourse d'un curé.

J'entrai dedans sa chambre
Mon Dieu, qu'elle était grande !
J'y trouvai mille écus,
Je mis la main…
Vous m'entendez ?
J'y trouvai mille écus,
Je mis la main dessus.

(…) »

La complainte de Mandrin,
dont l’auteur est inconnu
et popularisée sous la Commune de Paris 
(aujourd’hui, on dirait plutôt “sur”, hein Françoise!).

Remarquez encore que la mélodie n’utilise pas de note sensible,
ce qui pourrait faire supposer que la mélodie est nettement antérieure aux paroles.
(Ce qui par ailleurs semble bien être le cas)

(Si ça vous intéresse, cette histoire de sensible,
où nous avions parlé d’ésotérisme chrétien, 
de notation musicale et 
de l’absence de la sensible dans les très anciennes mélodies…)





















Bonjour à toutes et tous!


Nous avions découvert, dimanche dernier, 
la racine proto-indo-européenne *dher-2, “tenir fermement, soutenir, supporter”.

Racine dont une forme suffixée, *dher-mo-, nous avait notamment donné, par le latin, infirmeaffirmer, ferme (l’adjectif), fermer et affermirinfirmière, firmament, et même ferté.


Bon, nous devions encore étudier le cas de ferme, l’exploitation agricole.
Je vous soumettrai les deux théories en présence, et ce sera vous qui devrez choisir celle qui vous convient. 
Même si personnellement, j'ai ma préférée...

Mais avant de nous attaquer à  “ferme”, commençons, chères lectrices, chers lecteurs, par nous intéresser à un autre mot dérivé de *dher-mo-, propre aux langues romanes.
On le connait au moins en italien, en espagnol et en portugais.

Firma. Sous son acception la plus courante: signature.

Ce firma nous vient, lui aussi, du latin firmō, firmāre, “rendre solide”: solidifier, renforcer, affermir, fortifier… 

“Donner force”, en quelque sorte. Si vous voyez où je veux en venir…

Car oui, signer, c’est donner force et vigueur à un accord, un contrat, un édit. 
C’est lui donner force (de loi).
“Verba volant, scripta manent” (“les paroles s’envolent, les écrits restent”): la parole donnée c’est bien, mais la signature, c’est mieux


De l’italien ou de l’espagnol firma 
(on hésite, on pense même que le mot aurait d’abord été repris de l’allemand Firma, lui-même calqué sur l’italien
dérive le substantif anglais firm: “firme, société”.  
Société? Mais oui! Une société, c’est un partenariat entre deux ou plusieurs personnes. 
Ratifié par, par ??? ... signature.

À noter qu’une acception désormais désuète de l’anglais firm signifiait bien “signature”.




Pour être très précis, l’anglais firm (ou même en fait le français firme) ne désigne pas tant la société en elle-même que le NOM sous lequel cette société exerce: la raison sociale
On y retrouve ainsi l’idée de “nom qui engage”, lié à une ... signature.

L’anglais firm s’est retrouvé en français (oui, ça arrive aussi dans ce sens-, même si c'est remarquablement moins fréquent) par … le français de Belgique, figurez-vous!

Ah oui, le français de Belgique est nettement plus poreux à l’anglais - et d’une façon générale aux langues germaniques - que le français de France
D’un côté, on y est (en Belgique) nettement moins pointilleux quant aux anglicismes, ce qui est peut-être dommageable (mais ça s’explique: souvent, dans le cadre du travail, l’anglais nous sert à nous exprimer pour ne froisser ni les francophones, ni les néerlandophones ; on n'hésite pas à conserver la forme anglaise des mots techniques, considérée comme "linguistiquement neutre").
Mais de l’autre - il faut bien le dire -, on y parle un anglais souvent plus correct qu’en France. 
(même si certains de mes compatriotes ne sont pas particulièment à l'aise dans la prononciation anglaise.)

Je me rappelle un exposé, il y a quelques années, dans le cadre du travail, justement, donné par un brillant ingénieur logiciel français, en Belgique. 
À cet évènement participaient des Flamands, et des Wallons - et des Bruxellois aussi, si vous voulez tout savoir.

Ce spécialiste prit donc la parole en anglais, pour ne pas poser problème aux néerlandophones de l’assemblée.

Aïe.

Après quelques très courtes minutes, il a fallu lui demander de passer au français
- motion ardemment supportée par tous les Flamands dans la salle, pourtant parfois si chatouilleux -
tant son anglais était atroce, catastrophique, pathétique. 
“Yesseuh, Aie eugrille wizeuh you Misteurre, buteuh zenn it isse notte possibeul tou dou itte datt ouai iou siieeuuh”
Vous connaissez Johnny English, ce film de 2003? Moi, j'adore!
Ecoutez, en V.O. évidemment - c'est la SEULE façon d'apprécier ce film -, l’accent français que prend John Malkovich quand il parle anglais comme le ferait son personnage plus que frenchyPascal Sauvage.



Eh bien, cet ingénieur parlait comme cela.
Et à notre oreille de Belges, c’est souvent ainsi, hélas, que les Français s’expriment en anglais. 
(J'ai failli mettre anglais entre guillemets, mais ce serait trop méchant.)

Ces mêmes Français qui se bidonnent des blagues sur les Belges, ou sur notre façon - très particulière, j’en conviens - de parler le français.

Une fois.

Ahahahahaha, là je suis mort de rire! 
Je m’effrite!!! Ahahahahahah.











(Vous avez dit “pathétique”?)



John Malkovich, ou plutôt Pascal Sauvage, 
dans Johnny English, de Peter Howitt, 2003


Bref!
Le français de Belgique a donc absorbé le mot anglais firm, en a fait le belgicisme “firme”, et en a alors contaminé le vrai, le seul, le beau, l'unique français de France




Et donc, 
nous pouvons rajouter à la liste des dérivés de notre sémillante *dher-2, par sa forme suffixée *dher-mo-
  • l’anglais firm, 
  • le firma italien/portugais/espagnol, et 
  • notre français - à présent standard - “firme”.

Bon.

Ça c’est une chose.


Maintenant, “ferme”.

La ferme Beaudoin à Alluyes (Eure-et-Loir),
où ont été tournées certaines scènes d'Alexandre le Bienheureux
(source)

Pour certains linguistes - surtout francophones -, ferme (oui, l’exploitation agricole) provient du verbe ancien français fermer (issu donc du latin firmō, firmāre, de firmus), au sens d’“établir d’une manière solide, ferme”.

Rien à voir avec la solidité des bâtiments de ferme, mais bien avec la notion de fermage, on y reviendra.

Retenez bien ceci: 
C’est par le latin médiéval ferma, firma, “bail à ferme” (1100) que le mot serait passé en ancien français.

Pour d’autres linguistes - surtout germaniques, cette fois -, le français ferme provient, par le moyen français “ferme” (“ferme, bâtiments de la ferme”) du vieux français “ferme” ‎(“fermage, ferme… ”), issu 
- attention, c’est ici qu’on s’amuse - 
du latin médiéval ferma, firma ‎(“bail à ferme”).

- Mais?? C’est la même chose!! Tout part du latin médiéval ferma, firma!
- Oui. Mais non. Car si, ...
pour les linguistes francophones, ...
ferma, firma dérive du latin classique firmō, firmāre, 

pour les linguistes germaniques, en revanche...
ferma, firma provient … 
du vieil anglais feorm ‎(“bail, provisions fournies au seigneur par son vassal, festin, banquet...”).

Ça change tout évidemment.

Donc, que ce soit clair, selon cette seconde théorie, c’est sur le vieil anglais feorm que c’est formé le latin médiéval ferma, firma.

Le vieil anglais feorm, quant à lui, provenait d’une forme proto-germanique qui devait ressembler à *fermō, *firmō, et devait signifier ‎quelque chose comme “moyens de subsistance”.

Cette forme était elle-même dérivée d’une forme plus ancienne *ferhwō, “force vitale, corps, être”, basée sur la racine proto-indo-européenne *perkʷ- ‎(“vie, force, vigueur…”).

Bon.

Deux versions, donc. 
L’une par la voie latine, l’autre par la voie germanique.
L'une basée sur *dher-mo-, l'autre sur *perkʷ-.

À vous de choisir!

Personnellement, je pencherais pour la deuxième
Car il apparaît que le sens de “bail, paiement fixé” était déjà présent dans le vieil anglais feorm.
Et cela permet aussi d’expliquer ces autres acceptions de feorm: festin, banquet…, difficilement explicables par le latin firmāre, “établir d’une manière solide, ferme”.

Mais rien n’est tout blanc ou tout noir

humour en noir et blanc


Ainsi, il est plus que probable que le latin médiéval ferma, firma (“ferme, fermage”) a vu son sens de “paiement ferme” renforcé par sa ressemblance avec le latin classique firma (“ferme, solide”).

En outre, le vieux français ferme a continué à façonner le développement du mot anglais jusqu’à l'époque du moyen anglais.
Moyen anglais?  
Il s'agit des différentes formes de l'anglais parlées à partir de l'invasion de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant (1066) jusqu'à la deuxième moitié du XVème siècle, lorsque l'anglais parlé à Londres devint la, "the", référence dans tout le royaume.
Oui: en moyen anglais, le vieil anglais feorm s'est, pour ainsi dire, calqué sur son équivalent français ferme, en prenant la forme “ferme / farme”.  
(Qui débouchera sur farm en anglais moderne.)


Alors - vous le saviez déjà, ou vous l’aurez compris -, notre français ferme ne désigne absolument pas - du moins en en un premier temps - le bâtiment ou l’exploitation agricole.

ça, si c'est pas une ferme, je ne sais pas ce qu'est

Le terme s’applique d’abord en droit:
Convention par laquelle un propriétaire abandonne à quelqu’un, pour un temps déterminé, la jouissance d’un domaine agricole ou d’un droit, moyennant une redevance.
Il s'agit donc bien de fermage.

Fermage? 

Dérivé, au XIVème siècle, de ferme, le terme désigne tout simplement le mode d’exploitation par ... ferme, dans lequel un propriétaire (le bailleur) confie à un preneur (le fermier) le soin de cultiver une terre pendant une période définie, en échange d'un loyer annuel fixe.

Par métonymie, fermage s’emploiera aussi pour désigner le loyer d’une ferme.


Pensez aussi à la ferme, cet ancien système de perception des impôts: le fonctionnaire du roi, le fermier général, payait d’avance une somme forfaitaire à son souverain, pour ensuite se payer en percevant les sommes dues, la différence formant ainsi son salaire.

Laurent Grimod de la Reynière,
fermier général de 1754 à 1780.
(source)

Oui, vous aussi, ces histoires de fermier général, ça vous fait penser à Mandrin, hein…

Louis Mandrin, ce célèbre contrebandier, né le 11 février 1725 à Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs, en Isère (dans le Dauphiné) et mort roué vif le 26 mai 1755 sur la place des Clercs, à Valence.

Mandrin
(source)

On raconte qu’il aurait enduré son supplice sans une plainte.



Enfin,

Affermer est un ancien terme juridique, du XIIème. 
Affermer, c’était concéder le droit de prélever les impôts. 
Ou donner à ferme, louer un domaine rural. 

Aujourd’hui, on l’emploie encore! 
Notamment dans le contexte de la location d'espaces publicitaires.

Gestion tarifaire des parcs de stationnement touristique:
différence entre affermage et concession


Pour en revenir à “ferme”:
Le mot signifia donc tout d’abord la convention légale entre un bailleur et un fermier.
Ce n’est qu’ensuite seulement, par extension, qu’il signifiera “exploitation agricole donnée à ferme”.

Enfin, toujours par extension, le sens du mot s’étendra (forcément, si c'est par extension) à toute exploitation agricole, quelle qu’elle soit.

encore une bien belle ferme...
Ferme du Hameau de la Reine




Allez, on va en rester là pour ce dimanche.

Une petite récap, peut-être?

firme: "la signature qui rend solide"
latin firmāre => espagnol et italien firma 
(=> allemand Firma)
=> anglais firm
=> belgicisme firme
=> français firme

ferme (le substantif):

1ère théorie:
racine proto-indo-européenne *dher-2 / *dher-mo-, “tenir fermement, soutenir, supporter”
=> latin firmāre

=> latin médiéval ferma, firma, “bail à ferme” => vieux français ferme => français ferme

2ème théorie:
racine proto-indo-européenne *perkʷ- ‎(“vie, force, vigueur…”)
=> racine proto-germanique *ferhwō, “force vitale, corps, être
 => proto-germanique *fermō, *firmō, ‎“moyens de subsistance
 => vieil anglais feorm (“bail, provisions fournies au seigneur par son vassal, festin, banquet...”)

=> latin médiéval ferma, firma, “bail à ferme” => vieux français ferme => français ferme



Mais surtout, n’allez surtout pas croire que *dher-2 ne se retrouve qu’en latin.
On continue, dimanche prochain, avec la suite des dérivés de notre formidable *dher-2

Je vous l'avais promis, on va partir très loin avec elle...




Je vous souhaite, à toutes et tous, 
un excellent dimanche, une très belle semaine!


Frédéric



Attention
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).



La chanson de Mandrin, par Monique Morelli

dimanche 3 avril 2016

les piqûres me portaient au firmament, avec cette infirmière à la main si ferme




La nuit, c’est encore plus beau, car il y a les lumières. Et presque toutes les lumières sont à moi. Les non-malades dorment dans les ténèbres. Ils sont supprimés. Mais les malades ont gardé leur veilleuse ou leur lampe. Tout ce qui reste en marge de la médecine, la nuit m’en débarrasse, m’en dérobe l’agacement et le défi. Le canton fait place à une sorte de firmament dont je suis le créateur continuel. Et je ne vous parle pas des cloches. Songez que, pour tout ce monde, leur premier office est de rappeler mes prescriptions, qu’elles sont la voix de mes ordonnances. Songez que, dans quelques instants, il va sonner dix heures, c’est la deuxième prise de température rectale, et que, dans quelques instants, deux cent cinquante thermomètres vont pénétrer à la fois….

Jules Romains – Knock – III, 6



Bonjour à toutes et tous!


Tenir fermement, soutenir, supporter.

Hormis le fait que cela résume bien la situation actuelle de la capitale belge et de ses habitants,



il s’agit aussi du champ sémantique d’une racine proto-indo-européenne. 
Surprenant, hein!

La racine? 

*dher-2


Comme vous le découvrirez, cette racine se retrouve dans plusieurs groupes linguistiques, dont certains particulièrement exotiques (ce sont ceux qui me font rêver…), mais est aussi à l’origine de mots bien français qu’à première vue vous ne rapprocheriez pas les uns des autres.


Commençons par passer en revue les dérivés
d’une forme suffixée de *dher-2*dher-mo-.

non, aucun rapport (source)


En latin, nous pouvons retrouver *dher-mo- dans firmus, ferme, tant au sens physique que moral

D’où solide, fort, durable

Nous en avons évidemment dérivé l’adjectif ferme
L'anglais lui en a gardé l'adjectif firm ("ferme"), via le moyen anglais ferme, qui découlait de notre vieux français ferme, en toute logique.
(je ne sais pas si la citation est véridique)


Nous en avons dérivé l’adjectif ferme, d'accord, mais aussi nos verbes affirmer (dire, soutenir), confirmer (dans un sens vieilli, rendre plus ferme (une chose établie)).


Le latin connaissait encore īnfirmus, qui signifiait tout le contraire de solide: faible

En français, évidemment, le mot est devenu infirme
En passant par l'ancien français, où sous les formes enferm ou enferme, il avait le sens de faible, malade.
C'est toujours sous cette acception que l'espagnol connait enfermo.
La enfermedad, c'est la maladie.


Acception que nous retrouvons aussi en français, pour désigner non plus celui qui est malade, mais bien celui ou celle qui soigne les maladesl’infirmier, ou l'infirmière.

Florence Nightingale, 1820 - 1910, à qui la profession
d'infirmière doit tant

Quant à notre verbe infirmer, il dérive du latin īnfirmāre, proprement “affaiblir”, d’où réfuter, puis annuler, ou réformer (une décision).


- Mais ... l’ancien français pour infirme, c’est enferme? Mais alors, se pourrait-il que fermer
- Bonjour! Eh bien… OUI!!

Notre français fermer provient bien du latin firmāre, lui-même dérivé de firmus.

Mais comment est-on passé de la notion de "rendre solide" à celle de "fermer"?

Deux possibilités...



Firmo, firmāre, c’était affermir, rendre solide, plus ferme. 
D’où consolider, fortifier. (Et même confirmer, assurer, affirmer.)

Mais voilà, firmāre, ou plutôt son composé cōnfirmāre, allait s'utiliser, en bas latin, pour désigner le renforcement, la consolidation des barres, ou des verrous ... des portes

D'où cette notion de fermeture qui s'attacha, indirectement, au verbe firmāre...

En ancien français, fermer signifiera fixer, attacher (pour rendre plus solide, naturellement).
Ou même, renforcer, consolider. Se rappelant les précédentes acceptions de cōnfirmāre.

Tout en vous disant qu'en ancien français, le mot qu'on employait à l'époque dans le sens de "fermer", c'était clore.

Les deux mots fermer et clore auraient ainsi coexisté, jusqu'à ce que ce dernier (clore, on est d'accord?) entre par certaines de ses formes en collision homonymique - que c'est joliment dit - avec ... clouer, et ne soit alors réduit qu'à certains emplois techniques bien spécifiques.

- Euh??
- Mais oui, certaines des formes conjuguées de clore se confondaient un peu trop avec celles du verbe clouer.
Ce qui n'était pas très pratique, il faut bien le reconnaître, et aurait contribué à sa désaffection, au profit de son concurrent fermer...
(Voyez ce qu'en dit le CNRTL.) 

Selon une autre théorie,  
renforcer les défenses d’une ville, fortifier une place, c’était y construire un château, des murailles.
Pour protéger la ville, on en supprimait (ou plutôt régulait) l’accès en la ceinturant par des fortifications, en … l’enfermant.

Carcassonne, bien sûr!

Mais donc, quelle que soit l'option choisie, oui, l’adjectif ferme et le verbe fermer (enfermer, refermer, renfermer), proviennent bien tous deux du latin firmus, et donc, a fortiori, de notre proto-indo-européenne *dher-2.


Nous avons encore la ferme, très vieux mot technique (1344) pour désigner un assemblage de pièces qui portent le faîtage.

"Entre-ferme, faîtage croix de saint-andré"
Tudieu, quel beau travail (source)


Et puis, de firmus nous avons encore tiré affermir, raffermir.

Sans le mot raffermissant, c'est pas difficile, l'industrie cosmétique n'existerait tout simplement pas.




Et donc - faisons donc rapidement le point - l’adjectif ferme, fermer, affermir ou infirmier sont tous - étymologiquement parlant - étroitement liés.


- Bon, OK, et la ferme, l’exploitation agricole, ça vient de là aussi, non? C’est un bâtiment solide ; c’est ça, évidemment!
- Voyons, comment vous dire sans vous blesser?? 
NON. PAS DU TOUT. AUCUN RAPPORT. 

Si vous voulez un mot français issu de firmus, qui désigne bien une place-forte, je pourrais vous donner … ferté
- Euh? Mmm?? Mais je?
- Oui, tout comme fermeté, le mot est issu du latin classique firmitās: solidité.

Plus tard (fin du VIIIème siècle), en latin ecclésiastique, firmitās désignera plus précisément la forteresse. La place-forte.

Et pour revenir à ferté (XIIème), on ne le retrouve pratiquement plus que dans des toponymes, des noms de localités. Évoquant d’anciennes ... places-fortes, évidemment…

La Ferté Saint-Aubain, La Ferté-Gaucher, La Ferté-sur-Chiers, La Ferté-Saint-Aignan, La Ferté-Alais … … …

La Ferté-sous-Jouarre, Seine-et-Marne


Encore plus fort: toujours en latin ecclésiastique, on utilisa dans la Vulgate (la version latine de la Bible, hein?) un mot pour désigner la voûte céleste.
Ce mot était composé du latin firmo (affermir, oui?) et du suffixe -men / -mentum, utilisé pour former un substantif sur une base verbale

Ce mot composé, c’était … oui: firmamentum.
Qu’on pourrait traduire littéralement par “appui, soutien”.

Oui, nous en avons tiré le superbe firmament.

- “Appui, soutien”? Pour la voûte céleste???
- Mais oui bien sûr, à l’époque, la vision qu'on avait du cosmos, c'est que la Terre, immobile, se trouvait au centre de l'univers.

Tout se basait sur l'ancienne vision cosmologique de Ptolémée, à peine - oh si peu - géocentrique.
Pour Ptolémée et pour beaucoup de monde après lui, la voûte céleste était un un dôme solide, auquel les astres étaient littéralement attachés.

le système géocentrique de Ptolémée


Oh, je suis sûr qu’il y en a encore qui y croient!
Quand vous pensez que certains croient encore sincèrement que se faire exploser au sein d'une foule de mécréants, ça leur ouvre les portes de leur paradis aux vierges…

J’ai connu il y a des décennies une professeur de religion protestante pour qui il était impossible que l’homme ait pu aller sur la Lune. 
Car “au-dessus des nuages, c’est le ciel”. Ou plutôt le Ciel. Avec les anges, et tout ça.
Oui, je sais. Mais elle était très gentille.


Voilà donc pour ferme, fermer, affirmer et affermir, infirmière et firmament. Oh, et même ferté!


Alors bon, pour ce qui est de ferme (l’exploitation agricole)
Jusqu’il y a peu, oui, on voyait un lien bien clair entre ferme et notre *dher-2.

Mais voilà, de nouvelles théories sont apparues, qui remettent en question cette filiation.

La matière est un peu dense.
Bon, par quoi commencer?

Eh, “vous savez quoi?” - oui, c’est du vrai belge, là je ne fais pas d’effort -, on en parlera ... la semaine prochaine!

De l’origine étymologique de “ferme”, mais aussi de plein d’autres dérivés de *dher-2, en français, ou ailleurs.


Sur ce, je vous souhaite, à toutes et tous, un très agréable dimanche (ici, le temps est au beau fixe), et une très belle semaine.

À dimanche prochain?
(Oui, cet article est plus court que d'habitude, mais voilà, le temps me manque. Alors, plutôt que de sauter un dimanche indo-européen - ce qui n'est JAMAIS arrivé depuis la publication du premier article du blog, le 27 novembre 2011, excusez du peu -, je préfère tout simplement réduire la voilure, et donc la taille des articles.) 



Frédéric



Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, 
avec le dimanche indo-européen, 
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).





Le firmament, selon Bach: 

De la cantate BWV 76 (composée à Leipzig en 1723),
le choeur Die Himmel erzählen die Ehre Gottes
("Les cieux racontent la gloire de Dieu")