- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 19 mars 2017

Que disent-elles? Qu'il jouait du jazz d'instinct...





“Allan trouva que c'était une bonne idée. Ils avaient fait glisser le steak d'élan avec de la bière, et il se sentait si incroyablement bien qu'il se mit soudain à avoir peur de la mort.”

Jonas Jonasson,
Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire (2011) 

















“Tout vient à point à qui sait attendre. Même un steak bleu.”

Jean Gouyé, dit Jean Yanne,
J'me marre (2003)










Bonjour à toutes et tous!


Mes amis! Nous allons tourner une page.
Mais oui, rappelez-vous!

Nous étions tranquillement, sereinement, en train d’étudier les dérivés de la racine *stā-. “Être debout”.



Quand soudain, nous découvrons que de *stā-, et via le grec στῦλος, ‎stûlos “colonne”, descend notre français style, “partie allongée du pistil, entre l’ovaire et le ou les stigmates d’une fleur.”
Être stylite sur un stylobate, ça le fait vraiment pas.

Là, ni une ni deux, nous nous empressons de parler alors de notre autre style: la manière, la classe…
le style et la manière

Et surtout, de la racine indo-européenne dont cette acception de style descend: *(s)teig-, “piquer”.



Mine de rien, nous lui avons consacré quatre dimanches, à la délicieuse *(s)teig-, “piquer”.
Et cette petite incartade en valait franchement la peine, car nous lui avons trouvé des dérivés parfois bien surprenants, comme…

  • style, stylet, stylo,
  • étiquette, stick, stickleback, stigmate, stimulation, stimulus, stitch, ticket,
  • astic, astiquer,
  • instiguer, et tigre. Et Tigre.

Peut-être aussi asticot et asticoter.

Mais pas sting.



Et donc, en ce dimanche, nous allons clore le chapitre *(s)teig-, “piquer”, avant, dimanche prochain, de reprendre l’étude de l’immense, de la formidable, ...
... de l'énooooooorme ...
*stā-. “Être debout”.


Avant tout, une petite mise au point:
La semaine dernière, nous avions parlé du latin īnstīgō, īnstīgāre, “stimuler, inciter, piquer, exciter”, à l’origine de notre “instiguer”.

Et bon… vous pourriez facilement êtres tentés de rapprocher īnstīgō de … stinguō, “éteindre”.

La tentation est là, c’est certain, et beaucoup
- et non des moindres (Alain Rey, pour ne citer que lui…) -
y ont succombé.

Pour eux, le deuxième élément du composé īn-stīgō, “stīgō”, bien attesté, celui-là même qui dérive de notre indo-européenne *(s)teig-, “piquer”, avait servi de base à une forme nasalisée nettement moins attestée
- disons-le carrément: absolument pas attestée -:
*stingere. 

C'est ce radical *stingere qui aurait donné stinguō, -ere, attesté: éteindre.

Stinguō est bien connu: c’est sur lui que se sont composés les latins...
  • distinguere (“garder séparé, distinguer”), 
  • distinctus (“différent, distinct”), 
  • exstinguere (“éteindre, supprimer”), ou même
  • instinctus, participe passé de instiguere (“inciter”), qui donnera notre … instinct.
Mais voilà.
Ce rapprochement entre stīgō et stinguō est à présent, pour beaucoup, considéré comme… caduc, inapproprié, incorrect.
À cela plusieurs raisons, tant sémantiques que formelles. Sur lesquelles je ne vais vraiment pas m’étendre ; je vais vous épargner ça, vous me remercierez plus tard.
Sachez quand même qu’à présent, on rapproche plutôt stinguō de la racine indo-européenne *stengʷ-e/o-, “pousser”.


Ça, c’est fait.


Et maintenant, au boulot.

Je vous propose, en ce dernier dimanche sur  *(s)teig-, “piquer”, une énigme, qui nous servira de fil rouge jusqu'à la fin de cet article:


Quel est le rapport entre cet artiste et la date d'aujourd'hui? 

l'artiste en question

C'est évidemment une énigme - historico-linguistique - tordue, et si d'aventure vous en trouviez la réponse, évitez peut-être de le crier sur les toits.
La résoudre prouverait simplement que votre esprit est vraiment mal tourné, vraiment bien tordu.

Et que pour votre sécurité et celle de ceux que vous aimez, votre place n'est peut-être pas au milieu d'eux.



Vous réaliserez également que cela faisait plus de cinq ans
- depuis la création du blog, le 26 novembre 2011 -
que je calculais inlassablement la date à laquelle j'allais pouvoir enfin sortir cet article.

Patiemment, j'attendais.

Il FALLAIT qu'il soit publié un 19 mars (la date d'aujourd'hui, hein, on essaye de suivre).
Et NON, vous pouvez vérifier, il n'y a pas eu un seul dimanche 19 mars depuis le début du blog...
Le dernier, c'était en 2006!


Et c'est parti:
L’anglais (ou le français, n’ergotons pas) steak,

Aaaaaaaah....
provient, par le moyen anglais steike, du…. du…

OUI!!

… vieux norois
steik.

Steik signifiait rôti, ou viande rôtie ... mais surtout... à la broche.
Quant au verbe steikja, il signifiait tout simplement … rôtir. À la broche.



Watkins y voit (dans les vieux norois steik et steikja) la marque du germanique *staikō, dérivé en droite ligne de *(s)teig-.
Ben oui, c'est la broche sur laquelle on pique la viande qui en est l'élément significatif.

Outre steak,
emprunt anglais et aussi maintenant, français,
nous retiendrons quelques autres dérivés du vieux norois steik, comme:
  • l’islandais steik
  • le féroïen steik
  • le danois steg, et
  • le suédois stek.

Sans rire, vous l’auriez fait, vous, le rapprochement entre style, étiquette, stigmate, asticot et steak???


Allez, on continue.
Et on termine!


Dites voir: que pourriez-vous me citer comme plantes piquantes? 

Oui, il y a le cactus, mais encore?

L’ortie, oui, mais encore?

Allez, la plante que je veux vous faire trouver fait partie de la famille des Astéracées (ou Composées, rattachée au genre Carduus), dont les nombreuses espèces ont des feuilles épineuses et un calice formé d’écailles terminées par des piquants très aigus.


On ne l’aime pas beaucoup.
Souvent, même, vous êtes tenus d’arracher cette belle plante, pour éviter qu’elle ne se propage chez les voisins.

Oui?

Oui! Le chardon.



Eh bien, “chardon” ne vient absolument pas de *(s)teig-.

Non, il provient d’un bas latin cardo, altération du latin impérial carduus, chardon, artichaut
C’est d’ailleurs aussi de lui que proviennent nos carder et cardage ; le cardage de la laine se faisant à l’origine avec des têtes de…? chardon.

cardage de la laine

De chardon, aussi, le chardonneret!

Adorable petit oiseau qui vient - ce serait l'explication de son nom -  décrocher les flocons de laine restés accrochés aux chardons après le passage des moutons, pour ensuite les effilocher et en capitonner le nid de ses petits...

chardonneret

Il est un endroit au monde, que j’aime particulièrement, où on adore, ou on vénère le chardon!
On en a même fait l'emblème de la région: l’Écosse.



Le chardon est l’emblème de l’Écosse depuis le règne d’Alexander III,
qui fut roi des Scots de 1249 jusqu’à sa mort, le ... 19 mars 1286.

Le couronnement d'Alexander III
(source)
LE 19 MARS 1286 !!!!!


Et en anglais, chardon se dit… thistle.

Thistle, the Flower of Scotland



On raconte que le mot a été créé spécialement pour les Français, et plus particulièrement pour les journalistes parisiens.
Ah oui, ça, l’humour britannique… Ils sont parfois un peu... caustiques.
pliiiizeuuuh, it isse nott becose aîe aime
euh yongue Parijeune that aîe kanotteu
spiiik inglishaaaaan

- sicelle!
- non.

- zisseul-euuuh?
- non.

- SSisseulle?
-non.

- zisseull?
- non. Vraiment pas.








Thistle provient du vieil anglais thistel.

On le fait descendre du germanique *þistilaz, construit sur une variante allongée de notre *(s)teig-: *teigs-.


voeux norois
Du germanique *þistilaz descend également le

… OUI!! …

vieux norois

þistill, 

d’où ...

  • l’islandais þistill
  • le féroïen tistil,
  • le norvégien tistel,
  • le suédois tistel et
  • le danois tidsel



Et toujours de ce germanique *þistilaz, descend le vieux haut-allemand distil,

d’où ...
  • le wilamowicien döstuł
  • le luxembourgeois Dëschtel, ou
  • l’allemand Distel.
DISTEL, l'allemand!

Et voilà, vous savez tout! Je ne pouvais faire cet article qu'aujourd'hui, date anniversaire de la mort d'Alexander III roi d'Ecosse, depuis le règne de qui le chardon - Distel en allemand - est devenu l'emblême de l'Écosse.

Et ce n'est pas tout: le diminutif russe d'Alexandre, c'est ... Sacha, évidemment.

- Mais?? Vous êtes un vrai taré? Même un peu dangereux, en fait...
- Mais non, si peu...



Ah oui, encore deux choses!

Quand je vous parle du wilamowicien, je vous jure, je ne blague pas.

Le wilamowicien, la langue wilamowicienne
(en vernaculaire: Wymysiöeryś ; en polonais : język wilamowski)
est une langue germanique occidentale parlée dans la charmante petite bourgade de Wilamowice, près de Bielsko-Biała, sur la frontière entre la Silésie et la Petite Pologne.


exactement
On suppose que le wilamowicien dérive du haut-allemand du XIIème siècle. En outre, on y retrouve des influences de bas-saxon, de néerlandais, de frison, de polonais et même... de scots!.


Wilamowice, avec sa population au grand complet

Et un tout dernier mot:

Savez-vous ce qu'est un distelfink?

exemple de distelfinks

Encore un exemple de distelfinks

Il s'agit, comme vous pouvez le constater ci-dessus, d'un oiseau stylisé, que l'on retrouve dans l'art populaire du Deitscherei
(ou Pennsylvania Dutch Country),
cette région de Pennsylvanie peuplée d'anciens immigrés originaires de contrées germanophones: du Palatinat, de la Suisse alémanique, de l’Alsace et de Lorraine germanophone, et qui parlent toujours à l'heure actuelle un dialecte de haut-allemand, le Pennsilfaanisch-Deitsch ou Pennsilfaani-Deitsch.

Ces gens se sont regroupés en communautés.

Witness, 1985,  de Peter Weir, avec Harrison Ford et Kelly McGillis.


Les communautés mennonites et amish.



C'est ici qu'ils habitent...

... dans ce genre de (superbes) fermes, par exemple

























Et distelfink est tout simplement le nom allemand par lequel on désigne le ... chardonneret, ce sympathique volatile dont je vous parlais plus haut!
Distel-fink, littéralement “pinson du chardon”



Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une très très belle semaine!



Frédéric



Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, 
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).




Pour nous quitter...

Sacha Distel, le musicien, le guitariste de jazz...



dimanche 12 mars 2017

Sting a-t-il traversé le Tigre? Et l'Euphrate?







“Servir un prince, c'est comme dormir avec un tigre.”

Proverbe chinois

Le Petit Prince,
 chinois et japonais.















“Roxaaaaaaaaaaaaaaaaaaanne, you don't have to put on the red light
Roxaaaaaaaaaaaaaaaaaaanne, you don't have to put on the red light
Roxaaaaaaaaaaaaaaaaaaanne Put on the red light, put on the red light
Roxaaaaaaaaaaaaaaaaaaanne Put on the red light, put on the red light
Roxaaaaaaaaaaaaaaaaaaanne Put on the red light, oh”

Police


Bonjour à toutes et tous!


Eh oui, nous sommes toujours plongés dans l’étude des dérivés de la racine indo-européenne

*(s)teig-, “piquer”.




Dimanche dernier, nous avions découvert que de *stig-, degré zéro de ladite racine, découlaient astic, astiquer, et peut-être aussi asticot, et asticoter.


Commençons donc ce beau dimanche (ce sera le 278ème dimanche indo-européen!) par un mot qui n’est vraisemblablement pas dérivé de *(s)teig-.

Oui oui, vous avez bien lu: qui n’est vraisemblablement pas dérivé de *(s)teig-.
Et je répondrai par là même aux interrogations on ne peut plus légitimes d’un fidèle lecteur.

Oh oui, pépé, raconte-nous une histoire!

Vous voulez vraiment?

- Ouiiiii!
- Très bien, allons-y!
- Aaaaah!

La linguistique historique est une discipline rigoureuse, complexe, mais qui laisse toujours un peu de champ libre à ses adeptes.

Il fut une époque, pas si éloignée que ça, mes enfants, où l’on cherchait à tout prix - pour caricaturer - à créer des liens entre des mots de langues indo-européennes différentes, dès que la forme et le sens de ces mots pouvaient laisser penser qu'ils provenaient bien d'une seule et unique racine indo-européenne.

On en faisait donc des cognats (du latin cognatus: “parent par les liens du sang”).

- Des cognats, pépé?
Cognat:
Mot d’une langue ayant la même origine qu’un autre mot appartenant à une autre langue.
Cognat indo-européen

Et c’était tout bonnement fantastique! 

Grâce à cette approche que je qualifierais de positive, ou d’optimiste, on a reconstruit un nombre très important de racines indo-européennes.

Pokorny
12 juin 1887 – 8 avril 1970

Pensons aux recherches de Julius Pokorny, qui ont littéralement pavé la voie aux linguistes des générations suivantes.





Calvert Watkins, dont nous fêterions
l'anniversaire demain
13 mars 1933 – 20 mars 2013

Le grand Calvert Watkins s’est abondamment servi des travaux de Pokorny, tout en ré-examinant les liens qu'il avait établis.








Ainsi, il lui arrivait de revoir à la baisse l’optimisme de Pokorny, et de ne pas attribuer une série de mots à une seule et même racine, ce qu’avait pourtant proposé Pokorny dans son enthousiasme débordant.




Et j’ai le sentiment que plus on avance, plus l’approche des linguistes historiques devient pessimiste: les progrès de la discipline étant manifestes, on n’hésite plus à reconsidérer - et à déconstruire - les liens étymologiques qui semblaient pourtant fermement établis depuis plusieurs décennies.

Cette recherche de l'exactitude, de la précision est évidemment une bonne chose.
Surtout quand on sait à quel point les études sur l’indo-européen sont mal vues par une certaine intelligentsia française - prétendument - adoctrinale et progressiste.

Alors qu’auparavant, en cas de doute - c’est du moins ainsi que je le perçois -, on aurait - d’une façon optimiste - tout fait (ou presque) pour attribuer une ascendance indo-européenne à un terme, à présent, on préfère - en mode pessimiste - laisser de côté tout mot dont on n’est pas sûr à 100%.

C’est typiquement l’approche des indo-européanistes de Leiden.

Voyez par exemple le nombre de mots anciens grecs que précédemment l’on rapprochait d’une racine indo-européenne, et qui,
depuis que Robert Beekes est passé par là, 
sont considérés comme NON-indo-européens, faisant partie du substrat linguistique pré-existant à l’arrivée des langues helléniques dans la région,.

(source)


Robert S.P. Beekes, l’auteur des

Comparative Indo-European Linguistics

et

Etymological Dictionary of Greek” (Leiden Indo-European Etymological Dictionary Series)












Bon. Tout ça pour vous dire que Watkins, dans la même logique que Pokorny avant lui, rapprochait l’anglais sting (dard, aiguillon, piqûre / piquer…) d’une racine indo-européenne *stegh-, qui se serait en partie mélangée avec notre *(s)teig-, “piquer”.



Et franchement, ça a l’air d’aller de soi, non, que sting provient d'une racine proche de *(s)teig-!
Par la forme, et par le sens...

Enfin...  pour être parfaitement honnête, Watkins lui-même ne voyait qu’une parenté possible - non certaine, donc - entre sting et *stegh-.

Il faisait remonter l’anglais sting au vieil anglais stingan, dérivé d’une forme germanique (non-attestée) *stingan-.

Et il imaginait que - peut-être (ah, les“perhaps” de Watkins... [soupir]) -, ce proto-germanique *stingan- aurait pu provenir d’une forme nasalisée de *stegh-: *stengh-.


Guus Kroonen
Pour Guus Kroonen
(Etymological Dictionary of Proto-Germanic, Leiden Indo-European Etymological Dictionary Series), 
cependant, l’affaire est clairement entendue: 

hormis dans le groupe germanique, on ne retrouve aucun autre dérivé de cette racine.



Donc, pour faire simple et aller droit au but, sting est d’origine germanique, et non pas indo-européenne.

oui, je sais,
moi non plus ça ne me rend pas fou de joie...

Oh, Pokorny rapprochait volontiers les grecs στοῖχος, stoîkhos, “cible, but, point visé” et στάχυς, stákhus, “épi (de maïs)” de dérivés germaniques de *stingan-, mais voilà, encore une fois, Beekes est passé par là. 

Et pour lui, aucun doute ne subsiste, στάχυς, stákhus est un mot du substrat pré-grec. 
Il suffit de regarder son dérivé ἄσταχυς, astákhus , avec cet α euphonique, voyelle prothétique qui ne peut être que d’origine non-grecque.  

Quant à στοῖχος, stoîkhos, on le rapproche à présent de la racine indo-européenne imperfective *steygʰ - (ou *steigh- selon les choix de retranscription): aller, monter, s’élever…


Donc, oubliez sting, du moins comme dérivé de notre *steig-.


Mais je ne veux pas non plus vous laisser sur une telle impression de vide, en proie à un si grand pessimisme!

Car la racine germanique *stingan-, même si elle ne remonte pas à l’indo-européen, a quand même donné quelques autres dérivés.

Comme le…

OUI!!

... vieux norois ...

stinga, dont dérivent
l’islandais,
le suédois et
le féroïen stinga, “piquer, percer”.
Par exemple, on dira couramment et communément, en islandais, 
Hann stakk hnífnum í borðið 
(où stakk correspond au singulier de la troisième personne du passé de l’indicatif du verbe stinga) 
pour “Il planta son couteau dans la table”. Geste délicat, considéré parfois même comme un peu maniéré, voire efféminé, marquant une certaine sympathie ou entente avec son vis-à-vis (lui planter son couteau entre les deux yeux pouvant, lui, être considéré comme la marque d'une certaine défiance, voire d'un manque de respect).



Mais pour clore ce dimanche en beauté, revenons donc à l’indo-européenne *(s)teig-, “piquer”.

Nous lui devons le latin… īnstīgō, īnstīgāre, “stimuler, inciter, piquer, exciter, ou forcément… instiguer.

Instiguer nous arrive du latin, au XIVème, par l’ancien provençal estigar.

Comme nous l’apprend le Grand Robert, le mot est à présent vieilli en français standard, mais s’utilise toujours en Belgique. (C'est normal, ils sont un peu plus lents, il faut que ça percole)
Instiguer qqn à faire qqch., le pousser, l'inciter. ➙ Exciter, inciter, pousser.
On les a instigués à refuser cet accord.

C'est sympa, le belge, mais le sanskrit, alors?
Ah, en sanskrit, on trouvera encore, comme cognat à īnstīgō , तेजते, tejate, pour “aiguiser”.


Allez, un p'tit dernier pour la route?

Partons du sanskrit, avec तिग्म, tigma, “pointu, acéré”.

En vieux perse, on trouvait tigra, de même sens.
Et en avestique, tighri, “flèche”.

Eh bien, c’est d’une source iranienne non déterminée,
mais qui est bien celle à qui nous devons le vieux perse tigra et l’avestique tighri, 
que dérive l’ancien grec τίγρις, tígris.

Repris (emprunté) en latin pour donner… tigris.

Puis en français, où il donnera, évidemment… tigre!




C’est par une forme suffixée *tig-ro- que Watkins fait dériver ce lointain iranien de notre *(s)teig-.

- Euh, et le rapport, entre tigre, pointu, acéré, et flèche?
- Excellente question!

On pourrait penser, en toute logique, que le mot fait référence à la dentition du félin, à ses dents pointues et acérées.

Oui, mais alors: flèche?


flèze bleue

La flèche est pointue et acérée.

Et on suppose que le mot d'origine fait référence à la vitesse à laquelle l'animal peut courir, comme une flèche.

Et voilà aussi pourquoi le Tigre s’appellerait le Tigre (je parle du fleuve): son courant pouvait être rapideComme une flèche.
(Avant qu'on y mette des barrages, en tout cas, lorsque son régime, fortement influencé par la fonte des neiges, était très irrégulier.)

Le Tigre

- Tiens, et l’Euphrate, alors?

Nous en avons déjà parlé!
Relisez donc…
des fjords à l'Euphrate


Non mais... Vous rendez-vous compte??
Nous venons d'établir des liens entre tigre (l'animal), Tigre (le fleuve), et instiguer! 

C'est dingue, non?



Merci qui?
Mais... l'indo-européen, pardi!


Je vous souhaite, à toutes et tous, un très beau dimanche, et une très agréable semaine.

Frédéric


Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).




Pour nous quitter...
Du Bach. Mais aussi du Vivaldi.


Le concerto en la mineur pour clavecin, cordes et basse continue
BWV 1065, 
qui n'est autre que la transcription - et transposition, excusez du peu - pour clavier du 
Concerto pour 4 violons en si mineur de Vivaldi

dimanche 5 mars 2017

“La mort est le commencement de la vie. (Proverbe asticot)” - Cavanna






“Celui qui parle de l'avenir est un coquin. C'est l'actuel qui compte. Invoquer sa postérité, c'est faire un discours aux asticots.”

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit 













Bonjour à toutes et tous!




Dimanche dernier, nous découvrions, ébahis, que notre français étiquette provenait lui aussi de *stig-, degré zéro notre racine indo-européenne *(s)teig-, “piquer”. 




Et cela via le proto-germanique *stikkēn, “être piqué”, planté…”,
qui donnera le francique *stikkan, “planter, percer…”,
dont découle le verbe picard estequier / estiquier, “enfoncer, transpercer”,
repris enfin en ancien français sous la forme estechier, estichier. 

L'ancêtre direct de étiquette, estiquet / estiquette, n'est qu'un substantif créé sur cette forme verbale.

Ouf.



En terminant l'article de dimanche dernier, je vous faisais saliver, en vous précisant que le francique *stikkan avait encore quelques secrets à nous livrer...

Bon, autant vous le dire tout de suite, mes activités professionnelles et autres m'empêchent une nouvelle fois de passer tout le temps que je souhaiterais sur ce dimanche.  
Qu'à cela ne tienne, allons-y gaiement. 
L'article sera peut-être court, mais au moins, il sera.


Voilà donc que je vous parlais du picard estequier / estiquier, “enfoncer, transpercer”? 
On soupçonne que c'est encore de lui que nous était arrivé un autre verbe, wallon cette fois.

"langue wallone", en wallon

Et deux exemples d'humour wallon



Cet ancien verbe hennuyer (oui, du Hainaut) - reconstruit, car il n'est pas attesté -, devait se présenter sous la forme *astiker.
D'ailleurs, en wallon de Liège cette fois, on trouve toujours astitchî, pousser en avant, pointer.
Sur le wallon hennuyer *astiker, s'est dérivé un mot bien attesté, même si aujourd'hui archaïque: astic.

Astic (1721) désignait à l'origine...
un instrument constitué d'un gros os de cheval ou de mulet, dont les cordonniers et les savetiers se servaient pour lisser certaines parties du soulier, et dont la cavité leur servait à mettre le suif pour graisser leur alêne.
(source)


Mais enfin? Quel rapport, bon dieu, avec la notion de “enfoncer, transpercer”? me direz-vous.
Question ô combien judicieuse.

Pour comprendre ce glissement de sens, aidons-nous du liégeois.
(au moins, il servira à quelque chose)

Car il se fait qu'en wallon de Liège, il existe un mot correspondant à astic: astiquette,
qu'un vrai Liégeois prononcerait probablement avec ce fameux /a/ tirant sur le /o/: "enn ostikett, dauuuuk"-, 
dont le sens est alène que le mineur enfonce de la main dans le bois pour y accrocher la lampe.

le mineur et son indispensable lampe


A l'origine, on peut donc comprendre que l'astic désignait bien quelque chose de pointu. 
Mais comme il est vraisemblablement entré dans la langue commune à travers la langue technique des cordonniers (militaires), on en a surtout retenu l'idée de polissoir ; la notion de “pointe a disparu.
Je suis certain que pour vous, j'exagère, quand je vous parle du liégeois
Qu'une prononciation pareille, ça n'existe pas. Ca ne PEUT PAS exister.
Hein? 
J'espère qu'après ceci, vous me croirez enfin...
seul (très léger) bémol:
un Liégeois ne parlerait pas de Gueuze,
produit typiquement bruxellois


Bon, astic a vieilli.

Mais il nous en reste toujours... astiquer. 




Verbe familier, nettement plus récent (1823), apparu d'abord dans l'argot militaire, pour signifier
faire briller, polir (du cuir) avec notre fameux...  astic.
C'est toujours ainsi que l’emploient les cordonniers.

Par extension, il en est venu à signifier “rendre brillant par le frottement, nettoyer, fourbir.

Ou carrément - et vulgairement -, toujours reprenant cette idée de frottement sous forme de va-et-vient, se masturberGraisser son alêne, quoi, dans la langue des cordonniers.
Ne dit-on pas, si l'on est vraiment vulgaire, évidemment, s'astiquer le balai, le poireau, ou carrément le pingouin?


Selon les lieux et les époques, astiquer signifiera encore “battre, frapper.

Ainsi, dans le Doubs et en Suisse, on peut encore parler d'“astiquée” pour une volée de coups, une raclée.


- Je suppose donc qu'asticoter, contrarier, tracasser quelqu’un sur de petites choses, taquiner” vient de là aussi?
- Ben, ouais. P'têt. Mais franchement, on n'en est pas trop sûr... Vraiment pas...

On pourrait effectivement - ce serait tellement simple - rapprocher asticoter d'astic, en disant que taquiner, c'est, en quelque sorte - et au figuré - piquer.

Mais ce n'est hélas pas si simple.

Ce que l'on croit savoir?

Pour Walther von Wartburg,

le mot proviendrait du moyen français “dasticoter” (1640), “parler allemand” - j'ajouterais pour la compréhension“avec véhémence” -, curieux mot qui ne serait que la francisation, dans le nord et l'est de la France, de l'allemand “Das dich Gott... (Que Dieu te...), ce par quoi tout bon lansquenet allemand...
- les lansquenets? Mais oui, ces fantassins mercenaires, dans les anciennes armées germaniques, aux XVème et XVIème siècles -
...commençait ses bordées de jurons et autres invectives diverses et variées.

On peut certainement admettre la chute du d initial de dasticoter, qui lui vaudrait de devenir
- je vous le donne en mille -
asticoter.

Admettons, admettons.

Mais il reste que ce passage de sens de “discuter, jargonner en tergiversant comme un lansquenet” à “agacer” est difficile à accepter...

Voilà pourquoi Pierre Guiraud proposait, lui, une étymologie d'asticoter basée sur astic, outil qui pique, flanqué d'une finale -oter qui ne serait que suffixale, ne provenant donc pas de dasticoter.

Moi, j'aime bien.

Mais comme d'hab., c'est vous qui voyez.


















- Et euh... asticot?
(Pêche) Petit ver blanc, servant d’appât pour la pêche et fixé à l’hameçon.
- Oui, même si son étymologie n'est pas certaine, il doit probablement s'agir d'un dérivé (en fait, un déverbal) de asticoter, le ver servant à “agacer”, à attirer le poisson.


(source)



Et voilà pour ce dimanche.

Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très très belle semaine!


Frédéric


*-*-*-*-*-*

Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).

*-*-*-*-*-*



Pour nous quitter...

Vous connaissez évidemment Africa, ce tube planétaire de 1982, 
de ce groupe américain mythique, Toto.

Oh, ne cherchez pas de rapport entre Toto, Africa et le contenu de cet article. Non non.
Simplement, je suis resté stupéfait devant une version de ce morceau, 
et je voulais vous la faire partager.

Une version à la harpe!

Mais attention: tout y est:
les différentes voix, l'accompagnement au clavier, 
la rythmique, un tempo incroyablement précis...

Pour moi, c'est une merveille. Tout simplement.

Amy Turk, jeune harpiste anglaise incroyablement douée...
Une musicienne. Une vraie.



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