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dimanche 18 juin 2017

Le bedeau de la paroisse est toujours de l'avis de Monsieur le curé.


article précédent : Swing tanzen verboten





“Il entre dans le confessionnal où le curé lave les âmes de tous les paroissiens. À tour de bras. Il en sort une eau noire. Le sacristain l'éponge. Le bedeau vide les seaux. Les paroissiens sortent tout blancs.

Alexandre Vialatte,
Les Champignons du détroit de Behring (1988)


Alexandre Vialatte, 22 avril 1901 - 3 mai 1971,
quelqu'un que j'aurais aimé connaître.














Bonjour à toutes et tous!


Nous découvrions dimanche dernier la racine indo-européenne *bheudh- , aux sens bien curieux, parmi lesquels “être conscient, rendre conscient” (ou peut-être “savoir, faire savoir”, “comprendre, faire comprendre”), “s'éveiller, devenir attentif...”




s'éveiller


Nous avions déjà retrouvé ses dérivés germaniques, avec les proto-germaniques

  • *beudan-, “offrir, faire une offre, commander...” et 
  • *budōn-, “proclamer, annoncer, instruire...”, 
dont étaient issus, par exemple, les anglais bid, bode, forbid, ou encore l'allemand verboten.







Et je vous proposais, en nous quittant dimanche dernier,  de réfléchir à un mot suédois récemment passé au français (linguistiquement, il s'agit d'un emprunt), bien évidemment dérivé de notre gentille *bheudh-.



Alors, une idée ??


Je vous aide.

Trop bon. Je suis vraiment trop bon.




















Le mot que nous cherchons, NON, ne se retrouve pas dans un catalogue IKEA...
(quoique? Car je ne dispose pas ici d'un catalogue de la marque, mais sur leur site internet belge, ce mot apparaît en toutes lettres),
...mais est construit sur un composé, dont chacune des trois parties peut être tracée jusqu'au vieux norois.

Ce mot composé correspond à une fonction. À un rôle.


En vieux norois, la partie du composé qui nous intéresse, nous l'avions déjà abordée dimanche dernier: boð, “message, offre, ordre, augure, présage



Alors, ça y est?


C'est ici à la notion de message, d'offre, que fait plus précisément référence ce vieux norois boð.



Oui?

Allez, je vous donne le composé vieux norois : umboðsmaðr.


Ça y est?
Ben oui, le mot à trouver, c'était... ombudsman.


Mais... décortiquons ce 
umboðsmaðr, voulez-vous ?

Umboð, um - boð, se traduirait par commission, mandat.

Boð, je ne vous ferai pas l'affront de vous l'expliquer.

Quant à ce um-, il descend du proto-germanique *umbi-, autour, près de....
S'il vous fait penser au latin amb-, ambi-, autourau grec ἀμφί, amphí,
“des deux côtés, autour ; tous deux, ou bien évidemment à la préposition sanskrite अभि, abhi, “vers, contre, au nom de, ...”, vous n'êtes pas (nécessairement) fou, car il s'agit bien de cognats, de dérivés d'une seule et même racine indo-européenne *ambhi-autour”. 

Quand à maðr, vous l'aurez compris, il s'agit du vieux norois pour man”. Oui, l'homme.
Descendant de l'indo-européenne *man-1,  homme.
Nous en parlions ici : Manneken-Pis, yeomen et autres moujiks

Et donc, si nous remettons tout ensemble, umboð-s-maðr serait littéralement l'homme du mandat.
Le mandataire, le commissionnaire, si vous préférez, celui qui agit en votre nom, pour votre cause.

Le vieux norois umboðsmaðr désignait ainsi, d'une façon générale, le représentant.

On retrouve le terme en 1241, devenu umbozman, dans le Codex Holmiensis, le manuscrit contenant la Loi de Jutland, codifié sous Valdemar II de Danemark.


Codex Holmiensis


Il y désigne un fonctionnaire royal.


À partir de 1552, umboðsmaðr sera également utilisé dans les autres langues scandinaves:

  • en islandais et féroïen : umboðsmaður, 
  • en norvégien : ombudsmann/ombodsmann 
  • et en suédois, éventuellement ? ombudsman. Ce qui est vraiment surprenant, je vous l'accorde.
M'est avis que dans certains coins, les Ombudsmen ont plus à faire
qu'ailleurs...
Ici, le bureau de l'Ombudsman aux Philippines


et voilà la page du site IKEA belge qui cite l'ombudsman


- Mais euh, et comment l'ombudsman suédois est-il passé au français??
- Mais que voilà une excellente question !!

En Suède - merci Wikipedia -, il y avait, à la Cour du roi, un haut fonctionnaire qui recevait les plaintes adressées au roi concernant des abus de pouvoir ou des mauvaises pratiques administratives. 


Dans une réforme constitutionnelle...

- celle de 1809, pour les plus grands malades d'entre vous, qui, sachez-le, sera mise en place après que Charles XIII fut proclamé roi, et s'inspire du principe de séparation des pouvoirs de Montesquieu -,
...le pouvoir législatif déclara qu'il - ce haut fonctionnaire, allez, on suit - serait désormais appelé Ombudsman parlementaire et jouirait, dès lors, d'une totale indépendance par rapport au roi, à son gouvernement et à son administration. Ce qui n'est pas rien.
C'est bien cela, l'originalité - et la force - de l'ombudsman : sa totale indépendance.

L'institution fut perçue tellement positivement qu'elle franchira les frontières de la Suède au XXème siècle, pour être adoptée par d'autres pays scandinaves : la Finlande en 1919, le Danemark en 1955 (et puis finalement la Norvège en 1962). 

Depuis le début des années soixante, la popularité de cette sympathique institution suédoise ne cessera de s'accroître ; plusieurs pays du Commonwealth, d’Europe - et d’ailleurs - vont ainsi créé un poste identique, ou du moins similaire (Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni, Tanzanie, Israël...).


En 1973, la France aura elle aussi son Ombudsman, ou plutôt son Médiateur de la République, ce qui sonne tellement plus français, et donne cette ravissante impression que l'idée est française... 

(et en plus, ombudsman, on eût pu croire que ce fût de l'anglais, beuurkkk)
Jean-Paul Delevoye, ancien médiateur de la République
(source)


Oui, mais justement, quid du mot ombudsman, alors ? 

Eh bien, il est entré en français et a fini, malgré toutes les méchancetés et vexations, à s'y imposer, car il n'existait tout simplement pas de mot parfaitement équivalent français. 
Forcément, puisque cette fonction si originale et singulière n'existait pas encore en France... 
Si l'État français a vite fait de récupérer et franciser le suédois ombudsman, le domaine privé ne s'est pas... privé de l'employer, encore et toujours, sous sa forme originale...   


Et voilà donc! Encore un mot issu du germanique *beudan-, “offrir, faire une offre, commander...” 


Et qui plus est, emprunté en français...

Mais nous n'en avons pas encore tout à fait fini avec *beudan-... 


Car sur le verbe *beudan- s'est créé un autre mot germanique, le substantif *budilaz-, “héraut, messager, annonciateur...

À l'armée, ou en tout cas dans un système hiérarchisé, le messager est souvent l'adjoint, l'adjudant, qui transmet les ordres de son supérieur.

C'est ainsi que l'on peut expliquer qu'en francique...
(enfin, oui, bon, en ancien bas vieux-francique, si vous aimez à ce point pinailler),
...*budilaz- est devenu *budil (ou *bidil), avec le sens de messager de justice, mais aussi “héraut, officier représentant...”.

De fil en aiguille, cette notion de messager s'est estompée, en faisant place à celle de représentant, donc correspondant, hiérarchiquement, à un rôle subalterne.

Et voilà pourquoi, en vieux français, le francique *budil/*bidil devint...
- via le latin médiéval bedellus -,
... bedel (ou bidel),  officier subalterne chargé de la police, de l'ordre”, officier dans des affaires judiciaires mineures...”, ou carrément milicien, soldat en arme


C'est de là, par une spécialisation de sens, qu'il évoluera (début du XVIème) en ... bedeau, “personne préposée au service matériel d'une église”.


*bheudh-“être conscient, rendre conscient”
germanique *beudan-, “offrir, faire une offre, commander...”
germanique *budilaz-, “héraut, messager...
francique *budil,  “héraut, officier représentant...
latin médiéval bedellus
vieux français bedel, “officier dans des affaires judiciaires mineures...
français bedeau



Très jolies illustrations extraites d'ici



Ah ça! L'auriez-vous cru, à ce lien si étroit entre l'anglais bid, l'allemand verboten, le suédois - désormais français - ombudsman et notre brave bedeau ?

Vous l'auriez cru, ça ? 


Notez que c'est une évolution sémantique similaire et parallèle qui aboutira à l'anglais beadle, l'équivalent de notre bedeau, et qui reprend toujours bien les acceptions d'appariteur, d'huissier.



*bheudh-, “être conscient, rendre conscient”
germanique *beudan-, “offrir, faire une offre, commander...”
germanique *budilaz-, “héraut, messager...
vieil anglais bydel,  “héraut, messager...
moyen anglais bedel, bidel, “appariteur, officier adjoint...
anglais beadle, “appariteur, huissier, bedeau...”




Et ce n'est pas fini...


*bheudh- se retrouve dans le sanskrit बोधति, bodhati, s'éveiller, comprendre, percevoir, devenir conscient, reprendre conscience...”. 

Ou même dans le sanskrit बोधि, bodhi, “connaissance parfaite”.

Vous comprenez enfin pourquoi l'on a attribué à notre *bheudh- ce champ sémantique si disparate, si hétérogène...


L'avez-vous deviné ?


Sur बोधति, bodhati, s'éveiller, devenir conscient”, et बोधि, bodhi, “connaissance parfaite, s'est créé बुद्ध, buddha, “l'éveillé, celui qui a pris conscience, l'illuminé, le sage...”.

Oui, ce qui se retranscrit en français sous la forme Bouddha, l'éveillé.




Si bouddha désigne le stade ultime de celui qui a enfin atteint à la connaissance parfaite, qui s'est éveillé, celui qui est encore en chemin, l'initié qui se rapproche de cet état de perfection, on l'appelle बोधिसत्त्व, bodhisattvabodhi-sattva, que l'on pourrait traduire par “existence illuminée”...


Et ça, ça ne vous la coupe pas ??


Mais vous rendez-vous compte ? 

Verboten, ombudsman, bedeau, et puis Bouddha ? 
Oui! Ils proviennent tous de la même racine, OUI tous ces mots sont cousins



Bon, on en restera là pour ce dimanche.


Trop d'émotions, c'est pas bon non plus.
























Mais je vous l'avais dit, hein, que cette racine était incroyable !!!


La semaine prochaine, je vous propose d'entamer un tour d'horizon des dérivés de notre *bheudh- dans les autres groupes linguistiques (celtique, iranien, hellénique, slave, balte, et ... tokharien, oui !).




Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une très très belle semaine !





Frédéric





******************************************
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom :
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
******************************************


Et pour nous quitter,

J'aurais bien voulu vous trouver un morceau d'Hippolyte Bedeau, chansonnier du XIXème, mais je n'en trouve aucune video...

Alors, je me suis senti obligé, par attrait pour le bouddhisme et l'Orient, de vous proposer Anoushka Shankar.



Lasya, par Anoushka Shankar, tiré de son album Traces of You


dimanche 29 janvier 2017

- Et la Stasi, alors ? - Non, RIEN à voir.


article précédent : Debout, Albanie !



L'iconostase, haute muraille de vermeil à cinq étages de figures (…) éblouit l'œil par sa fabuleuse magnificence. À travers les découpures de l'orfèvrerie, les mères de Dieu, les saints et les saintes passent leurs têtes brunes et leurs mains aux tons de bistre (…) Quel beau motif de décoration que ces iconostases, voile d'or et de pierreries tendu entre la foi des fidèles et les mystères du Saint-Sacrifice !

Théophile Gautier, 
Voyage en Russie

Théophile Gautier,  1811 - 1872
















Bonjour à toutes et tous !


Alors, à votre avis, de quelle racine va-t-on traiter aujourd’hui, mmmh ?

Eh oui, j’en suis profondément désolé, mais en ce dimanche, ce sera ENCORE *stā-, “être debout” !


Allons, allons, ce ne sera qu'un tout petit moment à passer


Avec des dérivés que, peut-être, vous ne soupçonneriez pas…



Vous avais-je déjà parlé de cette forme dédupliquée *si-st(ə)-, basée sur le degré zéro de notre glorieuse *stā-: *stə- ?

Question toute rhétorique, ne cherchez pas.
OUI, on en a déjà parlé, de cette forme dédoublée, quand nous avions entrepris de trouver l’étymologie de armistice.
résister, persister... Ces mots prennent à présent toute leur valeur.

En latin, *si-st(ə)- était devenue sistō, sistēre, “mettre en place”. 

Certes.
Mais on la retrouve aussi en grec ancien…

Où elle donnera également un verbe : ἵστημι, hístêmi, de sens équivalent : “placer, mettre en place…”. Ou encore “être / se mettre debout, arrêter, établir…”
Toute petite remarque : ἵστημι, hístêmi se retrouve aussi sous des formes alternatives (comme les faits de Donald Trump), comme le tardif ἱστάνω, histánō, ou le poétique στᾰτίζω, statízō.

Et autant que je vous le dise tout de suite : ce dimanche sera entièrement consacré à la progéniture du grec hístêmi, à qui nous devons tant...
Si si, n'insistez pas, c'est comme ça


Allons-y.

L’équivalent grec du cum latin, c’était… σύν, sún, “avec, ensemble.”

Maître Sún, avec. (Un  petit Scarabée devenu grand.)
(Kung Fu)


Bien. Maintenant, vous préfixez ἵστημι, hístēmi avec σύν, sún,
et vous obtenez… συνίστημι, sunístēmi : “placer ensemble, associer, unir…”.

Le substantif que l’on tirera de συνίστημι, sunístēmi, c’est … σύστημα, sústēma.
Que l’on pourrait traduire très génériquement par “un tout fait de plusieurs parties”.
D’où “gouvernement organisé”, “corps de soldats”, “collège de prêtres, ou de magistrats…”.
D’où enfin… machine, appareil.

Eh oui, notre système vient de là !
Nous l’avons emprunté au XVIème au bas latin systema, qui lui, donc, se basait sur l’ancien grec σύστημα.

système solaire à manger


Tiens, et si je vous demandais de créer un mot grec - soyons fous - qui signifierait littéralement “qui se tient devant”.
Évidemment, ce mot dérivera de ἵστημι, hístêmi.

Je vous aide : “devant” se dirait πρό, pro-, et “qui se tient (debout)”, ce serait στάτης, statês, basé sur l’adjectif στατός, statos, “debout, stable...”.

Oui?

Oui: προστάτης, prostatês. “Qui se tient devant”.

Ce mot sera employé, en toute logique, pour désigner le chef, le président, ou même le défenseur, le protecteur.

Dès le IIIème siècle, on l’utilisera en médecine pour désigner l’os hyoïde, qui, par sa position, vous protège le larynx.



En latin plus que tardif (on parle de 1875)
- vous vous doutez de la suite, non? -,
on reprendra le terme pour désigner cette glande “qui est devant”, car située chez l’homme à la jonction du col de la vessie et de l’urètre: la ... prostate.

"qui est devant", mais on la vérifie par l'arrière 



Le grec ancien avait créé, sur ἵστημι, hístêmi, le substantif στάσις, stásis : “le fait / l’action ... de poser debout, de dresser”. “L’action de se tenir”, d’où “stabilité, lieu, attitude…”.

Stásis pouvait encore désigner “ce qu’on pose debout”, “ce qui est posé”, comme une colonne, un pilier

À στάσις, stásis, on doit plusieurs mots français, parmi lesquels certains dont on se serait volontiers passé.

Commençons par ce mot qui me donne des boutons :

Apostasie.
Nous en avions parlé au moment où nous traitions de la racine indo-européenne *apo-, qui exprimait la notion d’éloignement : hors de, au loin…
Oui, il était passé chez Pivot pour son "apologie de l'apothicaire"...

Et rien n’a changé depuis, l’apostasie est toujours considérée comme un crime dans certaines parties du monde, et punissable de mort.

Le terme, employé tout d’abord en théologie chrétienne, signifiait abandon de la foi et de la vie chrétiennes.

À présent, c’est surtout quand il désigne l’abandon de l’islam
(au demeurant, religion de Paix et d'Amour ; les preuves éclatent au grand jour, mais aussi dans le métro, dans les aéroports, dans les marchés de Noël...),
 que le mot s’est fait si aimablement connaître.



De l’intégrisme islamique, véritable cancer de la société
- comme TOUS les intégrismes, ceci dit -,
à la métastase, il n’y a hélas qu’un pas vite franchi.

Au grec ancien μετά, metá (“au-delà, après”) correspond l’idée de changement d’état, donc de transformation, voire même de transcendance

Métastase,
croissance d’un organisme pathogène ou d’une cellule tumorale à distance du site initialement atteint,
nous vient du grec μετάστασις, metástasis, “transformation”.



Si metástasis correspondait à la transformation,
le grec ancien διάστασις, diástasis correspondait, lui, à l’idée de … séparation.

Oui, nous lui devons… diastase, ancien mot employé (jusqu'à la fin des années soixante) pour “enzyme”.

Quant à “diastasis”, comme dans "diastasis tibio-péronien”, on l'utilise toujours en chirurgie :
Écartement, séparation de deux os qui étaient contigus, et particulièrement du tibia et du péroné, du cubitus et du radius.


Ah, la traduction, c’est tout un art.
Et j’en profite ici pour rendre un vibrant hommage à tous mes amis traducteurs, dont certains s'en sont sortis brillamment. Même si d’autres font toujours de la traduction.
Perso, je trouve ça bien pratique

Quand on vous demande de traduire en anglais un terme imaginé par le philosophe allemand Johann Gottlieb Fichte fin du XVIIIème, que vous avez déjà plusieurs fois dit “non”, mais qu’on insiste et qu’on vous fait comprendre que ce sera ça, ou plus rien, alors, après avoir vainement tenté de vous pendre puis de vous noyer, vous vous forcez à relire et comprendre - en contexte, excusez du peu - ledit terme :

Wissenschaftslehre.



Et si vous êtes James Frederick Ferrier, écrivain et métaphysicien écossais du XIXème, vous traduirez cet horrible Wissenschaftslehre par un mot encore plus infâme que l’original, rien que pour montrer au monde à quel point vous haïssez la traduction des termes philosophiques allemands de la fin du XVIIIème en particulier, et le monde en général.

Epistemology”.

Voilà ce que ce bon James Frederick Ferrier
- il l'était du moins avant de tomber sur Wissenschaftslehre -,
né le 16 juin 1808 à Édimbourg, et que l’on retrouva suicidé d’une soixantaine de coups de couteau dans le dos le 11 juin 1864 à St Andrews, réussit à vomir à la face du monde.

James Frederick Ferrier

Il créa ce néologisme sur le grec ancien ἐπιστήμη, ‎epistḗmē, “science, connaissance”, lui-même composé de ἐπίσταμαι, ‎epístamai, “je sais” et de -λογία, -logía, “discours”.

Cet ἐπίσταμαι, epístamai, “savoir, connaitre…” n’était, vous l’aurez compris, qu’un composé de ἵστημι, hístêmi, “poser…” et de ἐπί, epí, “sur”.

Oui, pour les Grecs, pour savoir, pour connaître, il fallait regarder d’en haut, se détacher de l’objet pour mieux y poser le regard et l’observer.
Il fallait ainsi “se tenir au-dessus” du sujet d’étude.
Petite précision : 
Pour James Frederick Ferrier, epistemology se comprendra - et c’était une excellente traduction de l’original - par “étude de la connaissance”, en général. 
Une fois francisé, le mot revêtira plutôt un aspect critique, et se comprendra dès lors comme “étude critique des sciences et de la connaissance scientifique”.

Sidérant


Dans les églises de rite byzantin, particulièrement orthodoxes, vous trouvez une grande cloison couverte d’icônes, qui sépare les lieux où se tient le clergé célébrant du reste de l'église.

un peu comme ça

L’iconostase.

Le mot nous vient du russe иконостас, ikonostás, toujours descendant de στάσις, stásis, mais cette fois par le grec ... Allez, comme le rite... OUI ! byzantin.

Mais non, ce n'est pas du tout chargé, enfin, voyons ?!


Allez, une dernière !

Mais ici, c’est vous qui ferez le boulot.

Le mot à chercher : c’est un emprunt au latin ecclésiastique, qui pourrait se traduire littéralement par “fait d’être hors de soi”. 
“Déstabilisation”, d’une certaine façon, très très littérale.

Il est toujours basé sur notre στάσις, stásis.

Le mot est composé de deux éléments…

Le premier ? Un préfixe signifiant “hors de”, 
Le second ? Ben, la francisation de στάσις, stásis.


Vous avez trouvé ?

OUI!!!

Extase. Du latin ecstasis, emprunté au grec ἔκστασις, ékstasis.
À l’origine, dans le vocabulaire religieux, le mot désigne l’état particulier d’une personne, transportée hors d’elle-même, en union intime avec la divinité.
Ensuite, par analogie, il prendra le sens profane d’“état d’exaltation”, pathologique ou non.

The Spirit of Ecstasy


Ah oui !
Et surtout, arrêtez de croire que Anastasia, ce si doux prénom, se composerait de stásis (fait d'être debout” précédé d'un supposé privatif  ana-”. 

NON, Anastasia ne veut pas dire, et n'a JAMAIS voulu dire “qui n'est jamais debout”, “qui est plus souvent couchée que debout”.

Marre de ces remarques désobligeantes et méprisantes sur les Anastasia, genre “à 25 ans, elle avait déjà regardé plus de plafonds que Michel-Ange durant toute sa vie”, ou il n'y a que le tram qui ne lui soit pas passé dessus
C'est simplement machiste, misogyne, petit, et tout bonnement indigne.

Une certaine Anastacia, que je ne connais pas, mais qui illustre bien le
propos



Et moi, je vous laisse pour aujourd’hui…

Je vous souhaite, à toutes et tous, un très beau dimanche, et une très belle semaine !





Portez-vous bien,

Frédéric


Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom :
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine !
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).


Pour nous quitter, osons toucher à l'extase,
avec Anne-Sophie Mutter nous interprétant
la Sarabande de la Partita n°2 en ré mineur, BWV 1004,
de Jean-Sébastien Bach, forcément.




dimanche 18 décembre 2016

“Et c'est dans ma chevelure ébouriffée, Qu'il va le plus me manquer”: ici-aan, vous voyez, l'actrice-aaan se met en danger-aaan en se distanciant du texte-aaan.





À l’exemple d’icelluy vo’convient estre saiges pour fleurer sentir & estimer ces beaux livres de haulte gresse, legiers au prochaz : & hardiz à la rencontre. Puis pour curieuse leczon, & meditation frequente rompre l’os, & sugcer la substantificque mouelle. C’est à dire : ce que ientends par ces symboles Pythagoricques, avecques espoir certain d’estre faictz escors & preux à ladicte lecture. Car en icelle bien aultre goust trouverez, & doctrine plus absconce que vous revelera de tresaultz sacremens & mystères horrificques, tant en ce que concerne nostre religion, que aussi l’estat politicq & vie oeconomicque.

Croiez en vostre foy qu’oncques Homere escrivent l’Iliade & Odyssée, pensast es allegories, lesquelles de luy ont beluté Plutarche, Heraclides Ponticq, Eustatie, & Phornute : & ce que d’iceulx Politian a desrobé ? Si le croiez : vo’n’aprochez ne de pieds ne de mains à mon opinion : qui decrete icelles aussi peu avoir esté songeez d’Homere, que d’Ovide en ses metamorphoses, les sacremens d’evangile : lesquelz un frère Lubin vray croquelardon s’est efforcé desmontrer, si d’adventure il rencontroit gens aussi folz que luy : & (comme dict le proverbe) couvercle digne du chaudron.


(À son exemple il vous convient d’être sage pour flairer, sentir et estimer ces beaux livres si excellents, d’être légers à la poursuite et hardis à la rencontre. Puis, par une curieuse leçon et une méditation fréquente, vous pourrez rompre l’os et sucer la substantifique moelle – c’est-à-dire comme je l’entends par ces symboles pythagoriques – avec l’espoir certain d’être adroits et attentifs pour cette lecture, car en celle-ci vous trouverez un bien autre goût et une doctrine plus obscure, qui vous révélera de très hauts sacrements et des mystères horrifiques, tant en ce qui concerne notre religion que l’état politique et la vie économique.

Croyez-vous de bonne foi que jamais Homère, écrivant l’Iliade et l’Odyssée, n’ait pensé que ses allégories allaient être démêlées par Plutarque, Héraclide du Pont, Eustatie, Phornute, et que Politien allait copier ces derniers ? Si vous le croyez, vous ne vous approchez ni des pieds ni des mains de mon opinion, car je suis sûr qu’Homère avait aussi peu songé à cela qu’Ovide dans ses Métamorphoses n’avait imaginé les choses sacrées de l’Évangile, ce qu’un frère lubin, un vrai croque-lardon, s’est efforcé de démontrer, au cas où par hasard il rencontrerait des gens aussi fous que lui, et (comme dit le proverbe) un couvercle digne du chaudron.)


La vie très horrifique du grand Gargantua, père de Pantagruel, jadis composée par M. Alcofribas abstracteur de quintessence. Livre plein de Pantagruélisme

François Rabelais, 1534

Gargantua
















Bonjour à toutes et tous!


Et sans relâche, avec abnégation, nous continuons vaillamment - mais sereinement - le tour des dérivés de cette ahurissante, ébouriffante racine indo-européenne *stā-, “être debout”.



Car oui, pour l’instant, c’est elle qui nous occupe.

Et ça tombe bien, finalement, non?

Car voilà, c’est d’elle que nous arrive,
par le latin classique instans, instantis, “présent”, ou “imminent”, d’où aussi “pressant, menaçant”,
notre français … instant.

C'est dingue. Le hasard n'existe pas.


La Madrague, Brigitte Bardot

Le rapport? Oh, je parlais de l'ébouriffante *stā-. 

Et ça m'a fait irrésistiblement penser à ce ébouriffée
que seule BB pouvait prononcer comme ça...

“Et c'est dans ma chevelure ébouriffée
Qu'il va le plus me manquer”



Le latin instans
- ne voyez ici aucune volonté de ma part de le rabaisser -
n’était que le participe présent de instō, instāre, composé créé - évidemment - sur in- et stō, stāre, pour signifier littéralement “se tenir sur”, “se tenir au-dessus”.

Au sens figuré?
(qui, vous l’aurez compris, nous intéresse un peu plus)
Serrer de près, insister…

Nous retrouvons d’ailleurs toujours en français cette notion de “pression”, non pas vraiment dans “instant”, mais bien dans… instamment.

Le fameux Instant tunnel ("tunnel instantané")
du catalogue de la société The Acme Corporation


Instant" a commencé sa carrière en français comme adjectif: instant, instante (fin XIVème), et signifiait plutôt proche, prochain.

Une fois substantivé (ou “substantivé une fois”, si préférez que je le fasse à la belge), le nom instant désignera un très (très) petit espace de temps.

On pourrait presque même en faire l’antonyme de “moment”:
le moment dure, l’instant est bref.
C’est pas difficile, en physique, on ne parle que d’instant T, et jamais - JAMAIS - de moment T
Euh... non, ça c'est une Ford T

Voilà l'instant T!

Le point M, à l'instant t occupe la position x. Dément.



Bien sûr, qui ne dure qu’un instant sera qualifié… d’instantané.

D’où aussi cette jolie(?) métaphore pour prostituée, de la fin du XIXème, “une instantanée”


Notre “instance” est, lui, un emprunt au latin īnstantia, ‎īnstantiae, “voisinage, proximité”. 
Mais aussi “insistance, demande pressante”…

Et c’est avec ce dernier sens de “sollicitation pressante” que le mot apparaîtra en français (milieu du XIIIème).
Souvent, d’ailleurs, au pluriel, comme dans “céder aux instances de (quelqu’un)”.

Il se spécialisera plus tard (XIVème), pour désigner, en langue juridique, une poursuite (en justice: je VIENS de vous dire qu'il s'agit de vocabulaire juridique).
La première instance signifiant donc la poursuite d’une action (en justice) devant un … premier juge.

Kaloum, Guinée-Conakry 


Mais nous connaissons encore une autre acception à instance, que le Robert semble complètement ignorer

Bon, d’accord, cette dernière acception est reprise de l’anglais (beuk beurk beurk), et s’emploie essentiellement en informatique (re- beurk beurk beurk), où l’instance d’un objet est une copie de cet objet, mais se comportant indépendamment de celui-ci.

On parlera également d’instancier”.
Sans “instance” ou “instancier”, j’avoue que j’aurais parfois bien du mal à exprimer certains concepts dans le cadre du travail. Une instance n'est pas une simple copie, c'est toute la différence... 
Exactement!

Et l’anglais instance (“circonstance, occasion”, mais ici plutôt “exemple, cas”) est - évidemment - calqué sur le français (ou plutôt le moyen français) instance


Si instant signifiait, en tant qu’adjectif il y a bien longtemps, proche, prochain, son antonyme serait alors “qui est éloigné”: distant. 

dis-tant. 

Vous l’aurez compris, ici nous avons affaire à un composé latin distāns, participe présent de distō, où le préfixe dis- évoque la séparation.

Et j’espère sincèrement ne pas devoir vous expliquer le deuxième terme du composé.

Distant, nous l’avons emprunté au latin fin du XIVème…




Au nombre des dérivés de distant, nous trouverons distancé, distancer, mais également “se distancier”, distanciation”.
Là, comme ça ne vient pas de l’anglais, on fait moins de manières.

La distanciation est un mot vraiment très récent, de 1959 pour être précis.
Et il s’agit à l’origine d’un terme de théâtre.

On l’a purement et simplement inventé, pour traduire le Verfremdungseffekt de Bertolt Brecht, principe selon lequel l’acteur ne s’identifie pas à son personnage.

l'immense Eugen Bertolt Friedrich Brecht,
10 février 1898 – 14 août 1956.
Je n'ai jamais vraiment su s'il était génial
ou fou à lier.
Un peu des deux, je suppose?

Euh, comment vous dire?
La distanciation politise la conscience du spectateur et l'amène à réfléchir sur la place de l’acte théâtral dans la société, voyez-vous?

C'est cela, oui

C’est surtout, je pense, le fait de ces acteurs qui se mettent en danger.

Eh oui, tout le monde n’a pas la chance de travailler en toute sécurité à 800m sous terre, dans la mine.

Et - je dois bien l'avouer - j’ai souvent trouvé peu d’empathie pour les acteurs qui se mettent en danger dans le chef des mineurs de fond. Et je trouve cela vraiment très triste.

Visiblement, travailler dans la chaleur et l'obscurité, ça ne vous rend pas plus humain.
Saletés de pauvres.



(Ce qui suit ne s'adresse hélas qu'aux anglophones, je n'en ai pas trouvé de version sous-titrée en français.)
Vous connaissez peut-être ce grandiose sketch des Monty Python, où le fils de la maison, mineur de fond depuis peu, rend visite à ses parents. 
Son père est un artiste, un intellectuel, un auteur de pièces de théâtre, qui lui reproche amèrement de n'avoir pas suivi ses propres pas, une carrière qui lui était toute tracée... 
Un petit chef-d'oeuvre satirique, où l'on prend une situation tellement classique (celle du fils qui veut devenir artiste, contre l'avis de son père qui considère qu'être artiste, c'est pas un vrai boulot), et que l'on renverse complètement. 


Working Class Playright, Monty Python



----- aparté non-linguistique, vous pouvez sauter -----

peu d’empathie” et “très triste”: formez une phrase avec ces deux syntagmes.
“J’ai vraiment peu d’empathie pour ces gens qui se considèrent plus intelligents que les autres, car non superstitieux, rationnels, et qui, au nom d’une prétendue laïcité, tentent, petit à petit, de supprimer nos traditions.”

À Bruxelles, quelques-uns de ces intégristes laïcs ont tenté de remplacer l’appellation “marché de Noël” par “Plaisirs d’Hiver”.

Ce sont les mêmes qui ont voulu supprimer, une année, le sapin de Noël de la Grand-Place.

Ah mais oui, mais en vous offrant un sapin de ce type, nous nous sommes mis
en danger.

Affligé, j’ai vu récemment sur Facebook une poignée de laïcistes approuver la décision de ne pas fêter Saint-Nicolas (le vrai Père Noël, soit dit en passant) dans certaines écoles primaires.

Pauvres taches.
J’ai honte pour vous. Vous ne comprenez rien à rien, vous manquez de coeur, vous préférez des principes froids à l'humanité, et en plus, vous vous permettez d’être arrogants.

Et, ironie, vous osez traiter les autres de “fondamentalistes”.

Triste, triste.

----- fin de l’aparté -----


Alors, en substance, Mesdames et Messieurs les laïcistes, je vous emm…

Ah mais oui, “substance”, j’allais oublier!

Substance nous arrive du latin impérial - comme le thon - substantia.



Je crois que maintenant, vous avez compris le système:

Substantia découlait de ... substans,

Substans le, le… ?

Oui! Participe présent, de, de…? Substō! 

Substō, substāre, composé de … de…??

Sub- (“sous”) et … et… stō.

Gagné!
Et ‘y en a qui trouvent la linguistique difficile??
Substō, littéralement, c’était donc “être dessous”.

Ce qui est dessous? Mais c’est le fondement, la ... substance!


Dans la même famille, nous trouverons substantiel, substantialité
(caractère de ce qui est essentiel)
et autres substantialiste, substantialisation…

Consubstantiel, aussi, même si (ou plutôt surtout si) ça rend dingue les laïcards dont je parlais plus haut.

Consubstantiel?
En théologie chrétienne - et selon le Grand Robert: 
Qui est un par la substance. Les trois personnes de la Trinité sont consubstantielles. Le Fils est consubstantiel au Père, avec le Père.

Substantifique? Mais oui!


Et également… substantif!

À l’origine, adjectif: “qui exprime la substance, substantiel”.

Et puis… substantivé, en grammaire,
“mot qui, seul et sans le secours d’aucun autre, désigne l’être, la chose qui est l’objet de la pensée”. (Qu'en termes galants...)



Ah oui, en Belgique, c’est encore les mêmes trouducs
(c’est du jargon d’informaticien pour “activiste borné revanchard”)
qui ont fait renommer le congé de la Toussaint en “congé d’automne”, les vacances de Noël en “vacances d’hiver” et le congé de Carnaval en “congé de détente”.

Pauvres de nous.

Mais voyez!
Quel poids nous donnons aux mots, pour, en les modifiant, en les substituant, tenter de modifier la réalité.
C’est le principe même de la novlangue, du politiquement correct. 

Se battre pour sa langue, en ces temps troublés, est un devoir.
Oui, là, je suis sérieux.




Sur ce, je me calme, et vous souhaite un excellent dimanche, une très belle semaine!
Passez de beaux congés d’hiver.

- “congés d’hiver”. Tu peux pas t'en empêcher, hein?
- Non. C'est plus fort que moi. J'aime pas les cons.





Frédéric

Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).



Pour nous quitter?
Une ébouriffante version de la - trop? - célèbre Toccata et Fugue en ré mineur BWV 565, 

Amy Turk, harpiste anglaise, au talent fou.


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