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dimanche 31 juillet 2016

Ton foulard, là, c'est pour sortir?






(...)
Et il y avait encore les pongées du Japon, les tussors et les corahs des Indes, sans compter nos soies légères, les mille raies, les petits damiers, les semis de fleurs, tous les dessins de la fantaisie, qui faisaient songer à des dames en falbalas, se promenant par les matinées de mai, sous les grands arbres d'un parc.

Émile Zola, 
Au bonheur des dames: Les Rougon-Macquart















Bonjour à toutes et tous!



Après un périple (bien pénible) par Nice, eh bien, nous voici revenus à notre chère racine proto-indo-européenne *ten-, “étendre, étirer”.


Je pense qu’en fait, avec ce dimanche, nous allons précisément cesser de nous étendre dessus.
N’étirons pas la sauce plus avant…


Nous en avons déjà tiré ONZE articles!

OUI, nous en sommes à présent au DOUZIÈME article sur cette infatigable (mais adorable) proto-indo-européenne *ten-.


Avant donc d’attaquer la dernière manche, je vous propose une petite récapitulation.

Nous avons traité de *ten- dans tous ces articles:



Nous savons déjà que…

  • Notre racine *ten-, par une forme *ten-do-, a donné le latin tendō, tendere: “tendre”, “tendre à”.
  • Par sa forme suffixée *ten-ōn-, elle se retrouve dans le grec τένων, ténôn (tendon).
  • Le latin teneō, tenēre (“tenir...”) provient, lui, de *ten-ē-, qui n’est autre que *ten- munie du suffixe statif *-ē-.
  • Par sa forme *ten-yo-, *ten- nous a légué le verbe grec τείνω, teínō « étirer, tendre ».
  • Et par son degré o *ton, elle est passée dans le grec hellénique τόνος, ‎tónos, basé sur ce même τείνω, teínō.
  • En grec, toujours, par sa forme *tn̥-ti-, elle donnera naissance au substantif τασις, tasis “tension, étirement, intensité”.
  • Toujours en grec ancien, *tn̥-yā‑, une forme suffixée en *-yā‑ du degré zéro de *ten- (*tn̥-), a donné ταινία, tainiā, bandelette…
  • Une forme de *ten- au degré o, *tonéyeti-, a entre autres donné le proto-germanique *þanjan-(“étirer, étendre”), ou le sanskrit -tānayati, “étirer”...


Nous retrouverons ainsi notre *ten- dans des mots bien modernes, tels que…

  • attendre, attention, entendre, intendance, intense, intention, ostensible, surintendant, tendance, tender, tendeur, tendre (le verbe), tenir, tente, tenture, ou l’anglais attend ;
  • appartenir, contenir, content, entretenir, entretoise, pertinent, prétendre, prétentieux, tendon, tenir, toise, toiser, ou les anglais contend, pertain et pretend,
  • contenir, content, contentieux, continent, continuer, entretenir, maintenant, ainsi que les anglais contend ou entertainment,
  • maintenir, maintien, manutention, rêne, ou encore les anglais tenant, tenement et tenure.
  • lieutenant, tenace, tenaille, tenancier, tennis, 
  • atténuer, exténuer, tendre, tendresse, ténu, l'anglais thin, ton, tonus,
  • baryton, ténor, tenuto,
  • atélectasie, catatonie, ectasie, péritoine, tétanos,
  • anatase, entasis, hypoténuse, néoténie,
  • l'allemand dehnen (“étirer”...),
  • ténia, polytène,, pachytène, synténie, le grec moderne ταινία, tainía (ruban, film…)


DIIIINGUE!




Et ce n’est pas fini!!

Il me semble qu’on n’a pas encore parlé des dérivés celtiques de notre ineffable *ten-, non?

Eh bien, les amis... allons-y.

Le précieux dictionnaire de Ranko Matasović qui
m'a aidé à faire ce dimanche

Il se pourrait que le proto-celtique *tanā-, “temps”, dans le sens de la durée, provienne de notre *ten-.
C’est probable, sans plus. C'est plausible.

Mais quel est le rapport avec l’idée d’étendre, étirer, me direz-vous.

Pensez à une période, qui est en quelque sorte une extension, une étendue de temps.
Un moment qui s’étire…

comme ici, ce chien

Mais si le proto-celtique *tanā- vient bien de *ten-, alors le vieux breton tan, dan en proviendrait.
Tout comme le vieil irlandais tan, tain, l’équivalent de notre conjonction de subordination “quand”.

Plus sûr est le lien entre le proto-celtique *tan-nu-, “élargir, écarter, étirer” et notre *ten-.

Ce *tan-nu-, on le retrouve pratiquement tel quel dans le moyen gallois (si si, ça existe, ou du moins, ça a existé) tannu: “étendre, déployer…”.
Il s’agit d’un très beau cognat du sanskrit तनोति, tanoti, “étendre, étirer”, dont on avait parlé le 10 juillet.

Toujours dans le groupe celtique, nous trouvons…
*tantā-, “corde, cable”. Ce que l’on tend, quoi.

On peut retrouver ce *tantā- dans les langues gaéliques, avec par exemple le vieil irlandais tét, “corde”, ou même, par … extension, “instrument à cordes”.
En vieux breton, on avait “tanntou”.

Cette forme *tantā- n’était en fait à l’origine qu’un ancien participe de *ten- ; comprenez-la donc comme “tendu, tendue”.
Nous pouvons franchement la mettre en relation avec le tentus latin (< tendō).

Mais?? “instrument à cordes”?? 
Ici, je fais appel à la mémoire de celles et ceux qui suivent ce blog incroyablement passionnant depuis déjà pas mal de temps… 
Il y a un tout petit peu plus que trois ans - c’était le 14 juillet 2013 -, nous avions parlé du nombre trois.
Enfin! Rendez-vous compte: j'attendais depuis trois ans pour pouvoir en reparler.
Allez, on relit l'article en question: troïka, sitar et trèfle. Et fissa.


De la Bretagne, du finistère, de la fin des terres occidentales, traversons le continent, partons loin, loin, loin, vers l'Orient...

Car en persan, *ten-, toujours dans le sens de corde, nous a donné … târ.

Oui! Le sitar, superbe instrument à cordes, tient son nom hindi du persan سه‌تار ‎(“si-târ”), littéralement “trois cordes”. (et pas six. Raté)

sitar


Restons encore un peu de ce côté-là du continent, voulez-vous?

Et puis, nous devrons en terminer avec *ten-.
Ah oui, elle va me manquer, cette petiote.

Allez:
Une forme suffixée en *-tro- du degré plein de *ten-: *ten-tro-, est passée en sanskrit.

C’est elle qui a donné le sanskrit तन्त्र, tantra, “métier à tisser”.

- Quoi?? Mais enfin?? Le tantra, c’est pas ça du tout! Tantra, en sanskrit - tous les adeptes du New Age le savent, enfin! -, c’est la règle, le traité.
- Oui, certainement - et même si les doctrines New Age me font toujours beaucoup rire, je dois bien le reconnaître -, je confirme que tantra signifie bien tout autant métier à tisser que règle ou traité.

Mais oui, il faut voir le métier à tisser comme un ensemble de fils bien tendus, bien alignés.
Une structure bien agencée, un cadre organisé. Une trame, la chaîne d’un tissu.




Au sens figuré, “tout se qui se déroule en … s'enchaînant”. 
De là, le sens de “doctrine”, “règle”…

Tantra yoga

Vous connaissez le New Age Bullshit Generator? http://sebpearce.com/bullshit/
C'est en anglais, malheureusement, mais c'est quand même très drôle.
(Bah, i' sont pas méchants, ceux qui croient dans le Nouvel Âge ; je les aime bien, vous savez)
(à part l'enfoiré au djembé qui m'a solidement cassé les cou oreilles pendant
ma visite de Glastonbury - je le reconnais, c'est le même, avec son machin
sur la tête -, et dont la "musique" m'a ouvert à l'idée d'un Canadair qui
transporterait du napalm)

Euh, petite précision, le tantrisme n’a strictement rien de New Age, soyons clair.
Même si quelques allumés l’ont récupéré, il s’agit d’un système métaphysique multi-séculaire.
Et hautement respectable.

Et pour les allumés qui ne sont toujours pas convaincus de la définition de tantra comme “métier à tisser”, sachez que notre formidable *ten- se retrouve encore en sanskrit,
mais cette fois par une forme allongée *ten-s-,
dont le degré zéro *tn̥s-, 
suffixé en -elo‑ pour donc donner *tn̥s-elo-, 
y est devenu...

तसर, tasara, la navette!

navette, sur un métier à tisser

Je vous disais que tantra, au sens figuré, pouvait se comprendre comme “tout se qui se déroule en … s'enchaînant”. "En se tramant" oserais-je dire, si l'expression n'était pas si péjorarive.

Figurez-vous qu’en sanskrit moderne (si si, ça existe aussi), tantra signifie “logiciel”.

Oui! En informatique, un logiciel n’est finalement qu’un ensemble de séquences (d’instructions), un jeu de données nécessaires à des opérations.

Architecture d'un logiciel embarqué spatial
(embarqué peut-être dans une navette?)

Quel bel à-propos, non, que d'avoir ainsi ravivé un vieux mot si respectable, pour désigner un composant informatique tellement actuel...


Tiens, mais, तसर, tasara, "navette"...?

Ce tasara, devenu tasar en hindi, sera calqué dans l'anglais tussore.
Le mot désignera une étoffe de soie sauvage, et par extension, une étoffe lègère de soie.

Nous en avons fait le français... tussor,
"étoffe légère de soie, analogue au foulard".
couette en tussor


Ce même hindi tasar, l'anglais l'a altéré - et pour faire bonne figure, l'a emprunté itou - pour en faire... tussah, qui désigne, lui, cette soie sauvage dont est fait le fameux tussor.

Le français a suivi le mouvement, et a emprunté à son tour tussah à l'anglais.
Tel quel.

tussah

Pour résumer, le tussor est fait de tussah.
Et donc, pour couper court à toute étymologie populaire, NON, étymologiquement, un tussor n'est pas un foulard que ces Dames se mettent autour du cou pour sortir.


Allez, on en reste là!


Bluffant, non?
Oui, c'est cette même petite *ten-, celle qui nous a donné tenir, tendre..., qui est à l'origine de tussor et tussah... Ou du tar de sitar...

L'auriez-vous cru?

Elle est pas belle, la vie avec la linguistique historique?



Merci qui?
Le proto-indo-européen, évidemment.



Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche.
Et une très belle semaine!


Pour la semaine prochaine, eh bien, on parlera peut-être encore de *ten-.
Enfin, non.
Oh, comment dire?

On parlera de quelques mots dérivés que l’on attribue à *ten-, mais vraisemblablement … à tort!
Donc, on parlera de *ten-... mais ... sans vraiment en parler.




Frédéric


Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).


Et on se quitte en musique, avec une superbe interprétation de la suite pour clavier en ré mineur HWV 428 de Georg Friedrich Händel (1685-1759), par Daria van den Bercken.


article suivant: Dansons joue contre joue

dimanche 14 juillet 2013

troïka, sitar et trèfle





In Italy for 30 years under the Borgias they had warfare, terror, murder, and bloodshed, 
but they produced Michelangelo, Leonardo da Vinci, and the Renaissance. 
In Switzerland they had brotherly love - they had 500 years of democracy and peace, 
and what did that produce? 
The cuckoo clock.

Harry Lime, in The Third Man, Carol Reed, 1949

(En Italie, pendant 30 ans sous les Borgia, ça n'a été que guerre, terreur, meurtres, effusions de sang, mais ça a donné Michel-Ange, Leonard de Vinci, et la Renaissance. 
En Suisse, c'était l'amour fraternel - 500 ans de démocratie et de paix,
et qu'est-ce que ça a donné?
Le coucou!)



The Third Man
Sur la grande roue, au Prater de Vienne…


Et je ne peux m'empêcher de vous donner encore un petit extrait du film:


La scène où apparaît pour la première fois
Harry Lime…

Un rayon de lumière sur le visage d'Orson Welles, et plus rien d'autre n'existe… !

Orson Welles a marqué ce film - et ses spectateurs, surtout -, au point que souvent encore on pense qu'il est de lui ! Ou qu'il détient le premier rôle.

Alors qu'il n'y apparaît probablement pas plus de 10 minutes…



Bonjour à toutes et tous !


En ce dimanche, troisième épisode dans notre saga sur les nombres.

Et c'est curieux, j'ai l'impression que vous savez déjà de quoi il va s'agir ??

Eh oui, gagné ! Aujourd'hui, trois !



Trois nous arrive du latin trēs, de même sens.
Et le latin trēs est évidemment basé sur une racine proto-indo-européenne:

*trei- ("trois")


Décliné du latin trēs: triumvirat, par exemple…

Le premier Triumvirat : Pompée, Crassus, César

Et basé sur la même racine proto-indo-européenne *trei-, mais cette fois par le germanique *thrijiz : l'anglais three (trois).


Une forme au degré zéro de la racine *trei-, *tri-, est à l'origine de quelques autres mots…

Ainsi suivie du suffixe *tyo-, elle a donné l'anglais third (troisième), en passant par le germanique *thridja- (troisième), puis par le vieil anglais thrid(d)a.

Mais par le vieux norois - oui, je sais, ça faisait longtemps - thridhi (également troisième), la racine est devenue l'anglais riding.

Alors, pas le riding relatif aux chevaux, à l'équitation ("monter à cheval, "équitation").
Non non: l'autre riding, celui correspondant à une juridiction administrative, sorte de district électoral, originellement instituée dans les pays scandinaves. Et qui existe encore au Canada par exemple...

Il s'agissait de la tierce partie d'une région, cette dernière pouvant être assimilée à un comté.
Il y en avait donc théoriquement, si vous comptez bien, trois par région / comté.

En Angleterre, l'ancien comté du Yorkshire - please, pas "Yorkshayeure" comme les journalistes de la RTBF se complaisent à le prononcer, mais bien "yoorksheu" - comptait ainsi trois ridings :
North, West and East.

Lindsey, l'une des "parts" (subdivisions) du Lincolnshire (-cheu, pas -chaïeure, hein!) avait également ses ridings, dans son cas les North, West et South ridings.

Les Yorkshire ridings

Le mot originel, en vieil anglais, était *þriðing ou *þriding.

Cette drôle de lettre au début du mot c'est un thorn, propre aux alphabets en vieil anglais, gothique, vieux norois ou encore islandais. Il correspond, vous vous en doutez, à un "th" anglais.


Thorn, pas Torn, enfin!

Ci-dessus, la plus belle version que je connaisse de cette
chanson,
avec Natalie Imbruglia et le mime David Armand.
Eh oui, only in the UK !!


Alors, je soupçonne la question…! Mais comment est-on passé de thriding à riding ???
Eh bien les mots se sont mangés…

Le "th" initial de thriding s'est fait absorbé par le "th" ou "t" final des mots North, South, East ou West, qui le précédaient normalement dans la phrase !


Continuons...

Le proto-indo-européen *tri- se retrouve dans le latin tertius, troisième.
A qui nous devons, en retour, tertiaire, ou tierce.

Accord de tierce

Et la forme *tri-, combinée à d'autres, a encore donné, par le latin tri- (trois): trio, ou triple…

Ou même… tribu !!

Notre français "tribu" renverrait - on n'est pas très sûr de son origine précise - au latin tribus, à l'ombrien trifú ou à leur équivalent grec phulè (ϕυλ́η), termes qui appartiennent au vocabulaire le plus ancien des institutions indo-européennes.

D'après Benveniste, dans leur couche la plus ancienne, ils décrivent une forme spécifique d'organisation sociale et politique qui existait dans toutes ces sociétés: une tribu indo-européenne était la forme d'organisation sociale et politique la plus vaste qui existait avant l'apparition de la cité-État.

La tribu regroupait elle-même des unités sociales élémentaires, de plus petite taille, la phratria (ϕρατρ́ιa) et le génos (γ́εuov) chez les Grecs, la curia et la gens chez les Latins.

Toujours selon Benveniste, l'ombrien trifú pourrait dériver d'une combinaison des racines proto-indo-européennes *tri- et *bhu- où le second élément s'apparente au "phu-" du grec "phulè", une subdivision en trois parties de la polis grecque (les "phulai").

Le tribut, provenant du latin tributum, supin de tribuo, c'était à l'origine l'impôt, la taxe, la contribution, à partager ... entre les tribus...

Être tributaire, c'est, avant d'"être dépendant de", payer tribut, participer par sa contribution de contribuable...


Un autre cas plus qu'intéressant est celui de la forme composée proto-indo-européenne *tri-st-i-.
Vous reconnaissez ici le *st- (*stā-) de "station", ou même de solstice, qui évoque littéralement la station, la station debout.

*tri-st-i-, c'était la troisième personne debout, là; entendez "présente", qui assiste à l'action.
Un témoin, quoi, qui ne prend pas part à l'action, mais qui y assiste concrètement.
Ce qui m'arrange particulièrement bien.

Car *tri-st-i- se retrouve dans le latin testis : le témoin.

Testimonium, c'était le témoignage. Le devoir, le statut légal d'un témoin.
Sur quoi nous avons créé le français "témoin", via l'ancienne forme tesmoing.

Mais nous devons aussi à testis ...
  • testament (du latin testamentum, de testor ("témoigner") avec le suffixe -mentum.
Wikipedia nous explique qu'avant que l'écriture ne soit inventée ou ne se généralise, le testament se faisait de vive voix ; à Rome, devant cinq témoins et un libripens (sorte de "notaire assermenté").
C’est à cet usage que se rapporte le mot testamentum, littéralement "la prise à témoin".

Ou encore...
  • attester, testifier …

Mais aussi…
  • Contester !
C'est étymologiquement mettre en discussion ce que quelqu’un revendique, en prenant quelqu'un à témoin.
Contester nous vient du latin contestari ("prendre à témoin"), composé de con- et testis ("témoin"). 
  • Protester !
Qui provient lui du latin protestari: protester, déclarer haut et fort, attester, témoigner devant quelqu’un.
  • Détester, enfin. 
Détester, c'était au sens premier maudire publiquement en prenant quelqu'un à témoin…

C'est enfin toujours la forme *tri- qui a donné "trois" en persan : si (retranscrit parfois sih), que l'on retrouve dans l'hindi sitar, qui signifie littéralement "trois cordes".
(je vous laisse deviner ce que "tar" signifie).

- Mais?? Un sitar ça a plein de cordes!!
- Mais oui, on trouve des sitars de 6 à 20 cordes.

Sitar

Mais la toute première version, calquée sur un instrument perse, possédait bien trois cordes.
On y rajouta une quatrième corde au XVIIIème siècle, et puis au XIXème on y encorda les fameuses tarafs, cordes particulières dont on ne joue pas mais qui résonnent par sympathie, et qui donnent ce son si particulier à l'instrument.

C'est pas de si tôt qu'en matière de sitar, j'oublierai de citer Ravi Shankar, ou sa fille Anoushka…



Les deux pour le prix d'un...


Anoushka Shankar
Galbe, plastique, esthétique et proportions
parfaits, ce sitar

Et attention, ne confondons pas le sitar et la cithare, que vous avez entendue sur la musique de la bande originale de "The Third Man", interprétée par Anton Karas (le très beau et plus que célèbre "Harry Lime Theme").

Cithare


C'est Anton Karas qui joue ici lui-même le thème si
reconnaissable...


Et c'est toujours sur *tris-, mais cette fois dans le sens "trois fois", que nous avons basé "ter" ou même le surnom d'Hermès: Trisgémiste : le trois fois grand…!

C'est enfin sous une forme suffixée en -no: *tris-no-, que  *trei-, ou précisément *tri- est devenue Trinité, via le latin trīnī : "au nombre de trois".

Trinity


C'est une forme au degré o de *trei-, flanquée du suffixe -o: *troy-o-, qui a quant à elle permis de créer le russe тройка : troïka !
L'attelage à trois chevaux…

Troïka


Un petit coup de sanskrit? Ca ne se refuse pas, allons!

Vous connaissez peut-être la trimurti, la triade (ben oui, triade descend aussi de *tri-) hindouiste des dieux:

Brahma le créateur, Vishnou le conservateur, et Shiva le destructeur.

Il s'agit des trois manifestations les plus élevées de la réalité ultime.
Cette triade dont le nom sanskrit est त्रिमूर्तिः trimūrti, désigne littéralement les "trois formes".

Trimurti

Allez, pour terminer, quelques petits mots dont vous ne soupçonneriez la parenté avec "trois"…

Un trèfle ne peut avoir que trois feuilles. Désolé, un trèfle à quatre feuilles n'est pas un trèfle.

Le mot trèfle nous vient (on n'est pas trop sûr) soit du grec ancien τρίφυλος, triphylos ("qui a trois feuilles"), soit du latin trifolium ("qui a trois feuilles", trèfle).

Trèfle


La trémie !

Une trémie, c'est ce grand entonnoir destiné à stocker puis à verser une matière pondéreuse (grain, sable…) par gravitation.

Trémie provient du latin trimodium ("vase contenant trois muids").

- Des muids ?? Mais c'est pas possible, ça, mon gars, tu les inventes à la volée ou quoi ?!
- Mais non !

Le muid, du latin modius ou modium, est en fait une ancienne mesure de capacité pour les grains et autres matières sèches et ainsi que pour les liquides.

Trémie

Treillis:
De l’ancien français treliz ("tissé à mailles", "tissu fait de mailles"), du latin trilicius, dérivé de trilīx ("tissé de trois fils").

Pantalon treillis.
Pour dames belles et rebelles.
(ou moches et remoches, ça marche aussi)


Trivial :

Emprunté par Rabelais au latin trivialis, de trivium ("carrefour de trois voies").

Ce bon Antoine Furetière (1619-1688), réputé pour la brièveté des titres de ses ouvrages, mentionne dans son Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots françois, tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts l’adjectif triviaire ("où aboutissent trois chemins").

Antoine Furetière


Il désigne jusqu’au XIXe siècle une chose commune, banale, sans connotation péjorative, puis prend son sens moderne - en français du moins - de "grossier", qui existait en fait déjà en latin.


Trivial Pursuit


Enfin, travail !

Ici, comme parfois, deux options pour son étymologie ; à vous de choisir, même si la première est clairement la plus plausible…

"Travail" vient du latin tripalium, le tripalium étant un instrument d'immobilisation et de torture à trois pieux utilisé par les Romains pour punir les esclaves rebelles.
Le principe en était assez simple: on y attachait le supplicié, et on y mettait le feu. Fantastique…

Derrière tripalium, on retrouve *trei- et la racine *pag- déjà aperçue dans Guerre et Paix. Et saucisse : elle est aussi à l'origine de paix. Elle correspond à l'idée d'attacher, d'enfoncer un pieux...

Tripalium


L'autre version (qui, malgré tout, me plaît beaucoup, je l'avoue, même si je ne peux y souscrire) :

"Travail" n'aurait pas vraiment de rapport avec trois, mais descendrait plutôt d'une racine proto-indo-européenne désormais perdue, ou en tout cas non encore identifiée, basée sur le couple de lettres "r" et "b" (ou "v").
L'intérêt de cette théorie "R-B(V)", c'est qu'elle permet de retrouver une seule racine à l'origine de certaines des (très) différentes appellations du travail selon les langues…

Elle pourrait ainsi être à l'origine ...
  • du latin laBoR
  • de l'allemand aRBei(t)
  • du russe RaBo(t) (PS: le terme robot nous arrive du slave, inventé par l’écrivain tchécoslovaque Karel Čapek dans sa pièce de théâtre R. U. R. (Rossum's Universal Robots) en 1920.)
  • de l'espagnol (t)RaBajo
  • du français (t)RaVail
  • du letton (d)aRBs
  • ...
Karel Čapek

Et puis,

Travail / travée / entraver...

travail vient peut-être du travail, l'instrument permettant d'entraver un cheval pour le ferrer.
Instrument constitué d'un assemblage de poutres massives.
Ou bien les deux acceptions du terme partagent-elles plutôt une même ascendance ?

L'origine du mot pourrait peut-être bien se trouver dans la poutre, ou l'entrave...
Entravar, en ancien provençal, c'était mettre une poutre...
Du latin trabes: poutre.

Nous parlons d'ailleurs encore de travée en architecture :
Une travée est une ouverture, un espace construit ou un élément de construction délimité par deux supports verticaux constituant les points d'appuis principaux ou les pièces maîtresses d'une construction (piliers, colonnes, arcs, fermes, poutres etc).

Mais bon, comment alors établir le lien entre poutre et travail (dans le sens boulot, job, poste)... ???

Une proposition, qui vaut ce qu'elle vaut: il y avait ces entraves que l'on appliquait aux animaux de trait comme le joug ou le collier d'attelage pour les faire travailler...

L'entrave serait ainsi naturellement devenue la marque, la représentation du travail auquel ces animaux (ou esclaves) étaient soumis...
D'ailleurs, ne parlons-nous pas de s'atteler au travail ?


Travail à ferrer
Cheval de trait muni d'un collier d'attelage

Boeufs sous le joug


Ce qui est sûr, en revanche, c'est que l'anglais travel (le voyage) descend du français travail !

Alors, étymologiquement, dans le meilleur des cas, pour nos amis d'outre-Manche, voyager c'est un sacré boulot, et dans le pire des cas, une véritable torture…






Bon dimanche à toutes et tous!
Et à dimanche prochain…






Frédéric