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dimanche 16 mars 2014

Quoi, tombée enceinte à la kermesse ? Là tu cumules...




Bonjour à tous.

Bon, je m’aperçois qu’en fait, c’est moi qui fais pratiquement tout le boulot, ici…

Alors ça va changer.

C’est vous qui allez me trouver le sujet du jour.
Par le biais d’une petite énigme…


Quel est le point commun entre l’article de dimanche dernier : les farces les moins fréquentes sont les meilleures,

 ceci :
Star Trek

et ceci :



Mmmmh ?


Quoi, pas d’idée ?

Bon, allez, je précise un peu plus :

Quel est le point commun entre un mot utilisé dans les litanies,




le nom du capitaine de l'USS (United Space ShipEnterprise (NCC-1701), superbe vaisseau de la classe Constitution,



et l’alphabet cyrillique ?



Ca se précise ?

Resserrons encore un peu le filet :

Quel est le point commun entre les mots kyrieKirk (oui, il s’agit bien entendu du capitaine James Tiberius Kirk) ou Cyrillique ?



L'excellent William Shatner


Eh ben oui, vous l’aurez deviné, une racine proto-indo-européenne !
Précisément :

*keuə-


Mais, poursuivons ce petit jeu…

Maintenant que vous savez de quelle racine il s’agit ; quelle en serait donc la signification ? 
Pour qu’après des millénaires on la retrouve dérivée en kyrie (seigneur), kirk (vous le savez, l’anglais kirk, comme le néerlandais kerk l’église), et cyrillique ?


Tout d’abord, deux mots quant à cyrillique : 
C’est à Cyrille, né vers les 827-828 par là à Thessalonique, et décédé en 869 à Rome, que l’on attribue l’alphabet qui porte son nom.
Ce qui tombe finalement assez bien.


Cyrille et Méthode


Ouais, sauf que, pour tout vous dire, on doute que Cyrille ait réellement inventé le cyrillique. 
Eh oui. Cyrille aurait plutôt inventé le … glagolitique.
Non, je ne plaisante pas…

Le slavon, le vieux slavon d’église que vous aimez tant, était à l’origine écrit en glagol.

Glagol


Je sais, ça sonne comme une marque d'anti-gel bulgare ; ou alors de bain de bouche de chez Aldi

Ça aurait pu être aussi une invention du professeur Shadoko, au même titre que le cosmogol 999, mais je vous assure, le cyrillique n’est arrivé qu’après le glagol


Le professeur Shadoko, dont le père, René Borg,
vient hélas de nous quitter



Bon, c’est pas tout ça… Une idée de la signification première de *keuə- ?

Je peux en rajouter : outre kyriekirk et Cyrille, nous lui devons aussi… cave

Ou encore… accumuler, ou cumulus. 


Pas facile, hein ?

Vous pouvez vous représenter le martyr de ces pauvres linguistes à la recherche du signifié des racines proto-indo-européennes une fois reconstruites.
Ceci en est vraiment un parfait exemple.


Non, pas d’idées ?
On se dégonfle ???

Ah ah ah !

Car en fait, *keuə- véhiculait les notions de … gonflerenfler, ou creux


Ah !

On va essayer d’expliquer tout ça…

La notion de “creux” associée à la racine, nous la retrouvons ici :

Une forme au timbre o de la racine (où le *e devient *o), *kouə-, devenant *kaw-, a donné le latin cavus : creux, concave

Sur cavus, nous avons formé cave, ou caverne, concave, cavité, excavation

Les miroirs concaves imaginés par Archimède pour
incendier les navires romains lors du siège de Syracuse


C’est toujours *kouə- qui se cache derrière l’irlandais cúas (“creux, cavité”), le tokharien B kor (“gorge”), le vieil arménien սոր (sor, “trou”), ou même le sanskrit शून्य, śūnya, “vide”, au point de signifier… zéro.


Une forme suffixée *kow-ilo- se retrouve aussi dans le grec ancien κοῖλος, koiloscreux, cavité.

En combinant κοῖλος, koilos et ἄκανθα acantha, « épine », nous avons formé le mot cœlacanthe, pour “épine creuse”, désignant ce poisson osseux qui n’a pratiquement pas changé depuis des centaines de millions d’années…

Cœlacanthe


Restons en grec, où kôdé désignait la fleur - creuse, évidée - de pavot.
D’où ... codéine (ou méthylmorphine) pour nommer l'un des alcaloïdes contenus dans le pavot somnifère.

Fleur de pavot

Codéine


Maintenant, pour ce qui est de cette idée de “gonfler, enfler” présente également dans *keuə-, elle s’explique du fait que “gonfler, enfler”, c’est en quelque sorte combler le vide

Une forme au degré zéro de notre racine (où donc la voyelle pivot *e disparaît), *kū- et suffixée pour devenir *ku-m-olo- nous a ainsi légué le latin cumulus tas, amas, entassement, ou comble
Sur lequel nous avons évidemment construit cumuler, accumuler, ou cumulus.

Le cumulus, cet amas nuageux bien connu des vélivoles pour les “pompes” (les courants d’air chaud ascendant qui permettent à votre planeur, si vous réussissez à l'y mettre,  de prendre de l’altitude) qu’il annonce et promet…

Cumulus


- Bon, coco, admettons… C’est un peu foireux ton idée de rapprocher le vide de ce qui le comble… Mais bon, t’en es pas à ta première connerie hein! Mais comment t’expliques que ta racine ait donné kyrie, le seigneur???  
- Ah bonjour, toujours vaillant à ce que je vois !

Vous souvenez-vous de des mille et des cents ?
On y découvrait que le proto-germanique *thūs-hundi, qui allait notamment donner l’anglais thousand (“mille”) se traduirait littéralement par "cent gonflé”, *thūs- dérivé d'une racine proto-indo-européenne *teuə-2 (ou *teu-), véhiculant l'idée de "gonfler, enfler".


Ce qui est enflégros, est fortpuissant.
C'est du moins ce que devaient penser nos lointains ancêtres vivant dans les tribus indo-européennes...

Quoi qu’il en soit, une autre forme suffixée basée sur la même variante *kū-, j’ai nommé *kū-ro-, devait signifier “enflé, gonflé”, et par extension, dans un sens imagé : fort, puissant.

Le grec ancien κύριος, kurios, dérivé de *kū-ro- via κῦρος kuros, que l’on pourrait traduire par “suprématie”, désignait celui qui gouvernait, qui avait le pouvoir, le maître, le propriétaire, le seigneur

Kyrie (Κύριε, Kurie), n’est que le vocatif de κύριος (kurios): ô seigneur !

Et kirk, vieux mot anglais pour “église”, (et par ailleurs toujours utilisé en scots) provient de ce même kurios, en signifiant “[la maison] du seigneur”,

Le mot, basé soit sur le vieux norois kirkja ou le vieil anglais ċiriċe, dériverait dans tous les cas du germanique *kirikōn, lointain descendant du grec byzantin κυριακόν, kuriakon : (la maison) “du seigneur”.

Iona Abbey


Nous connaissons encore, en Belgique ou dans le nord de la France, la ...  kermesse. 
Kermesse nous arrive du néerlandais kermis, de kerk l’église et mis la messe, et désigne à l’origine une fête paroissiale, une messe festive.

La Kermesse héroïque, de Jacques Feyder (et assisté par
Marcel Carné!), d'après une nouvelle de Charles Spaak,
1935.
Ah, rien que pour la merveilleuse Françoise Rosay!!!!


Là d’où je viens, de Roux près de Charleroi, on parle plutôt de ducasse.
C’est la même chose, car à l’origine, la ducasse désignait la fête commémorant chaque année la ... dédicace de l'église.

Les géants de la ducasse d'Ath



Et Cyrille ? Me direz-vous.

Le prénom est d'origine grecque ; il provient de Kyrillos, dérivé de Kyrios.
On pourrait le comprendre comme “propre au seigneur” : noblemajestueux, voire hautain, ou arrogant! 


Enfin, notre surprenante racine proto-indo-européenne *keuə, cette fois par une forme suffixée *en- kū-yo-, nous a donné le latin inciens enceinte (l'adjectif pour attendant famille).

Alors, oui, les étymologistes français - ou francophones - font plutôt remonter le mot au participe passé du latin incingĕreceinturer, enceindre
Mwouaaaaaais…

Je pencherais sur le fait - comme Pokorny, Watkins et bien d'autres -  qu’il y ait bien eu deux mots distincts : le participe passé de enceindre, désignant un espace clos, l’enceinte de la ville, et puis l’adjectif enceinte, se rapportant à la future mère…
Dont le ventre enfle et présente une cavité






Kyrie, kermesse, cumulus, caverne, enceinte, ou Cyrille...
Pas mal, non, comme descendance pour une si petite racine proto-indo-européenne ?





Bon dimanche à toutes et tous, passez une excellente semaine, et…
A dimanche prochain !

PS: le mot "kirk" dans plusieurs langues européennes sur mon board Pinterest :
http://www.pinterest.com/pin/57702438951455666/


Frédéric


dimanche 25 mars 2012

jardins, courtisans, choeurs et ortolans


article précédent : une nuance plus blanche de pâleur



Le rapport entre un jardin, un hangar, une ville russe, un courtier, une chorale et une danse roumaine ?


Une seule et unique racine proto-indo-européenne :



*gher- !


*gher- véhiculait la notion de "saisir", de "clôturer" (dans le sens de ceindre), avec des sens dérivés comme "clôture", ou "enceinte".


un mur d'enceinte


Au degré zéro (pour rappel : sans voyelle pivot dans la racine, voir aussi Alternance vocalique, sur Wikipedia),
et accolée au suffixe *-dh pour créer ainsi *ghr-dh,
la racine a donné les anglais...
  • gird (ceindre, revêtir)
  • girt (encercler, faire le tour de, mesurer le pourtour de) et 
  • girdle (ceinture, ceinturer, encercler)

Ainsi que, par l'ineffable vieux norrois gjördh, girth (la circonférence de quelque chose, la corpulence de quelqu'un, le périmètre thoracique - "la sangle" - d'un cheval).

Cheval : le périmètre thoracique

Au timbre o (autrement dit, par le jeu de l'alternance vocalique, quand le "e" devient "o") -
la racine *gher- évoluant ainsi en *ghor,
et suivie du suffixe *-to, ou *-dho
(ce qui nous donne donc *ghor-to, ou *ghor-dho) - (Euh, vous me suivez toujours ?)
elle signifiait "enceinte".

Sous cette forme, elle a permis de créer, par le latin hortus (le jardin), "horticulture",
et même "ortolan" !

Hortolan, en ancien français, désignait encore un jardinier.


Et l'ortolan, c'est l'oiseau des jardins, parfois appelé "jardinier", avant d'être mangé.

ortolan non mangé


Toujours sous cette forme *ghor-to*ghor-dho, la racine a donné aussi, par le vieil anglais geard ("enceinte, jardin"), les anglais...

  • yard (une cour, et en américain : un jardin) et 
  • orchard (le verger).

Vieille Ford rouillant dans un verger, Royaume-Uni
non, il n'y a pas de contrepèterie


L'Asgard, désignant le séjour - dans la mythologie nordique - des Dieux et des héros morts au combat, en provient également, par le vieux norois gardhr (toujours avec le même sens d'"enceinte, jardin").


L'Asgard...

...Et un plan des lieux, ça peut toujours servir


L'anglais pour "jardin", garden, en est issu, mais aussi le français jardin lui-même, via le francique *gart-, "jardin, enclos" puis le bas latin gardinium.

Intéressant, non: le jardin, c'est étymologiquement un endroit ceint, plutôt qu'un lieu où l'on euh... jardine, où l'on cultive ses épinards...


Probablement par un détour par le germanique, la même racine *gher- nous a donné l'ancien français hangard, dont provient naturellement le français moderne hangar. (voir Home, sweet home pour le "han" de hangar)

J'avais précédemment évoqué Belgrade comme étant la ville blanche (voir une nuance plus blanche de pâleur).
Toujours par sa forme [*ghor-to, *ghor-dho], *gher- nous a transmis le vieux slavon d'église градъ ("gradje" : la ville), qui a évolué pour devenir notamment le russe город ("gorad" : ville).

Que l'on retrouve dans Ленинград, Петроград (Leningrad, "Pietragrad" : Petrograd), mais aussi dans de très nombreux noms de villes russes, comme Новгород ("Novgarad", Novgorod, littéralement Ville-Neuve !).

La vieille enceinte de Novgorod. Ça en jette, non?


Dans l'ancienne Perse, Gerd revêtait le même sens.

Le mot s'est changé en Jerd après l'invasion arabe. Vous trouverez ainsi la ville de Burugerd ou Borujerd en Iran occidental.

Borujerd, dans l'Iran actuel


Quand un Rom vous appelle gadjo, il ne le sait peut-être plus, mais il vous qualifie d"ayant une maison", il sous-entend que vous êtes littéralement "domestiqué", "confiné dans une enceinte", et que donc, vous n'êtes pas itinérant comme lui.

Gadjo reprend la notion de maison, d'enclos, que l'on trouve encore dans le sanskrit grhah (maison), avec toujours cette notion d'enceinte...


Associée cette fois au préfixe collectif *kom- (ou *ko-)
- qui passe l'idée d'"ensemble", "avec", qui donnera le latin cum, et par suite les très nombreuses occurrences de co-, com-con- dans le vocabulaire français; de compatriote à co-voiturage, il y en a à la pelle! - 
et au suffixe -ti
(transformant une racine verbale en nom abstrait, comme le suffixe français "-ation" dans des mots comme utilisation), 
*gher-, donc, sous sa forme *ko(m)-ghr-ti, a créé des dérivés aussi variés que...
  • cohorte (par le latin cohors: enclos, compagnie de soldats, multitude), 
  • cortège
  • cour (l'endroit: la cour, et par extension LA Cour!), et de là courtisan, courtier, courtiser, courtois, courtoisie...

William Hogarth : Les étapes d'une courtisane


Le fort romain de Mamucium (Manchester),
qui hébergeait une cohorte de 500 hommes d'infanterie


Enfin, et probablement sous le timbre o, et associée au suffixe -o
- suffixe thématique, permettant de créer d'autres noms, adjectifs et verbes -,
*gher-, sous donc la forme *ghor-o-,
nous a laissé,
par l'intermédiaire du grec ancien χορός (khoros) danse en rond, ronde,
repris par le latin chorus, qui en a étendu le sens à la troupe même qui danse et chante,
  • l'anglais carol (carols sans lesquels Noël ne serait pas vraiment Noël), et
  • les français choeur, chorale, choriste... 

Christmas Carol
(private joke, only for BBC Breakfast aficionados)


... et même Hora, qui désigne une danse que l'on danse en rond, en Roumanie et en Israël

Rien de tel qu'une bonne hora
pour chauffer l'ambiance



Frédéric