- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -
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dimanche 18 mai 2014

- Mais quelle cacophonie, toutes ces occlusions glottiques! - Ici, ce sont les toilettes, Monsieur.





"C'était une cacophonie de souffles infects, depuis les lourdeurs molles des pâtes cuites, du gruyère et du hollande, jusqu'aux pointes alcalines de l'olivet."

Emile Zola, in Le ventre de Paris, 1873


Les Halles de Paris, cadre de ce troisième roman de Zola



- “Les lourdeurs molles du hollande”, mais …???
- C’est du Zola, hein!
N’allez surtout pas y voir une quelconque allusion à la politique d’un grand pays d’Europe.

D’ailleurs, pas de politique ici!
Vous pouvez déjà savoir que j’abomine, redoute et vomis tous les populismes et extrémismes, et j’en resterai là.


Et en plus, le gouda, c'est franchement très bon.


Gouda



Bonjour à toutes et tous!

Il fait absolument splendide, du moins ici…
Et j’ai tout sauf envie de rester à l’intérieur, à travailler, mais voilà…
Je suis toujours en train d’étudier pour mes fameux examens d’architecture “cloud”.

Je profite de l’occasion pour remercier celles et ceux qui m’ont souhaité bonne m.
(Les deux premiers examens se sont bien passés ; attendons la suite!)


Donc, pour continuer dans la veine des “racines bulles de champagne”,
racines dont l’intérêt est à la fois de ME permettre de ne pas y passer trop de temps, et de VOUS offrir des mots dérivés dont vous ne pourriez soupçonner la parenté étymologique…
Je vous propose, en ce dimanche, une racine disons euh très ... ... ... spéciale


Nous avions commencé cette série avec la racine proto-indo-européenne *temə-2 (Siegfried était-il téméraire?), puis, la semaine dernière, nous avions traité de *tāg- (Queneau se jouait de la syntaxe, c'était une de ses tactiques…).


Très spéciale cette racine d'aujourd'hui? Oui...
Elle est, pour tout vous dire, à la mesure de ce que je pense des extrémismes et autres populismes
Mais sur un plan nettement plus sympathique, correspond aussi à ce que me souhaitaient certains lecteurs pour ces examens…


Bon allons-y, j’en ai déjà trop dit.

Cette racine, la voici la voilà:


*kakka-


Oui. Pas de faux-semblant ; c'est clair et net.
*kakka- est à prendre (si je puis dire) au sens propre (si je puis toujours dire).


La racine proto-indo-européenne *kakka- (ou *kaka-) signifiait, oui, déféquer.

Il s’agirait en fait d’une racine imitative! 
Car imiterait ce keummmh sourd lié à la fermeture de la glotte, l’occlusion glottique caractéristique de la personne en plein acte défécatoire.


Notre français familier caca, remarquable descendant de *kakka-nous en arrive par le latin caco, cacare, déféquer, lui-même provenant du grec ancien κακά, kaká, que l’on pourrait traduire par « les mauvaises choses » ; κακά étant le neutre pluriel de l’adjectif κακός, kakos: « mauvais, mal ».

D’où nous pourrions conclure que déjà pour les Grecs, la défécation - ou à tout le moins son produit - était teintée d’une connotation péjorative.


Une racine proto-indo-européenne *kakka-!?
Vous pensez bien que les vieux Norois n'allaient pas laisser passer ça...
Et donc, en vieux norois, *kūka signifiait déféquer.

C’est à partir d’une source apparentée à ce *kūka que le moyen anglais a créé cukken: déféquer.

La cucking stool, littéralement la chaise à déféquer était une chaise d’infamie sur laquelle on obligeait à s’asseoir la personne (souvent une femme) accusée de ce que nous appellerions maintenant trouble à l’ordre public.

La Cucking Stool de Sandwich


Quant au français chier, il vient également du latin cacare.


Oui, je sais...
Difficile d'illustrer cette racine du jour, vous en conviendrez



Pour respecter l’usage établi il y a deux dimanches, pour chacun de ces courts articles du thème “racines bulles de champagne”, je me dois de vous donner au moins deux dérivés de la même racine que vous n’imagineriez nullement être liés.

Eh bien, voilà qui sera bien vite fait!

Car le grec κακός, kakos: « mauvais, mal » nous a donné ces mots en caco-, comme cacophonie, ou cacochyme.

La cacophonie, du grec kakophonia, où l'on retrouve kakos ("mauvais") suivi de phoni ("voix", "son") est une dissonance phonique dans une musique, un texte ou un groupe de mots...

Cacochyme? 
Du grec ancien κακόχυμος, kakokhumosqui contient ou produit un mauvais suc », entendez, dans un sens médical ancien « qui a de mauvaises humeurs »).
Le mot en est venu à désigner celui qui est « en état d’extrême faiblesse due à la vieillesse ».


Alors, comme l'occlusion glottique est assez répandue, nous retrouvons notre racine proto-indo-européenne *kakka- dans une chiée grande quantité de langues indo-européennes, derrière les mots désignant la défécation, ou les fèces: l'action ou son produit...

Bon, il y a déjà le grec kakke "excrément humain", mais aussi l'irlandais caccaim, le serbo-croate kakati, l'allemand Kacke ou kacken, l'italien cagare, le suédois kacka, l'espagnol cagar ... ... ...

On retrouve même encore la racine dans le vieil anglais cac-hus "latrine".

En russe? какать ("kakatje")!
En tchèque: kakat!
En arménien? (Et eux - les Arméniens, c'est clair, ils en ont ch.é): քաք, "kak".



Eh oui!

L'eussiez-vous cru, que caca et cacophonie fussent si proches l'un de l'autre?
(Toute référence à l'Eurovision serait parfaitement fortuite)
(Même si souvent ce concours s'apparente à mes oreilles tant à l'un qu'à l'autre)
(D'autant plus que, cette année, il y a quelque chose de beau, un vrai message de tolérance qui en est sorti!)
(Mais 'faut dire aussi que c'est un peu le principe de l'orchidée, fleur sublime qui pousse dans la mer...)
mer...
mer...
Mer...ci qui??
Mais le proto-indo-européen, pardi!






Et là-dessus, je vous souhaite un très très bon dimanche, et une excellente semaine!
Et je retourne à mon étude...


A dimanche prochain!




Frédéric


dimanche 16 mars 2014

Quoi, tombée enceinte à la kermesse ? Là tu cumules...




Bonjour à tous.

Bon, je m’aperçois qu’en fait, c’est moi qui fais pratiquement tout le boulot, ici…

Alors ça va changer.

C’est vous qui allez me trouver le sujet du jour.
Par le biais d’une petite énigme…


Quel est le point commun entre l’article de dimanche dernier : les farces les moins fréquentes sont les meilleures,

 ceci :
Star Trek

et ceci :



Mmmmh ?


Quoi, pas d’idée ?

Bon, allez, je précise un peu plus :

Quel est le point commun entre un mot utilisé dans les litanies,




le nom du capitaine de l'USS (United Space ShipEnterprise (NCC-1701), superbe vaisseau de la classe Constitution,



et l’alphabet cyrillique ?



Ca se précise ?

Resserrons encore un peu le filet :

Quel est le point commun entre les mots kyrieKirk (oui, il s’agit bien entendu du capitaine James Tiberius Kirk) ou Cyrillique ?



L'excellent William Shatner


Eh ben oui, vous l’aurez deviné, une racine proto-indo-européenne !
Précisément :

*keuə-


Mais, poursuivons ce petit jeu…

Maintenant que vous savez de quelle racine il s’agit ; quelle en serait donc la signification ? 
Pour qu’après des millénaires on la retrouve dérivée en kyrie (seigneur), kirk (vous le savez, l’anglais kirk, comme le néerlandais kerk l’église), et cyrillique ?


Tout d’abord, deux mots quant à cyrillique : 
C’est à Cyrille, né vers les 827-828 par là à Thessalonique, et décédé en 869 à Rome, que l’on attribue l’alphabet qui porte son nom.
Ce qui tombe finalement assez bien.


Cyrille et Méthode


Ouais, sauf que, pour tout vous dire, on doute que Cyrille ait réellement inventé le cyrillique. 
Eh oui. Cyrille aurait plutôt inventé le … glagolitique.
Non, je ne plaisante pas…

Le slavon, le vieux slavon d’église que vous aimez tant, était à l’origine écrit en glagol.

Glagol


Je sais, ça sonne comme une marque d'anti-gel bulgare ; ou alors de bain de bouche de chez Aldi

Ça aurait pu être aussi une invention du professeur Shadoko, au même titre que le cosmogol 999, mais je vous assure, le cyrillique n’est arrivé qu’après le glagol


Le professeur Shadoko, dont le père, René Borg,
vient hélas de nous quitter



Bon, c’est pas tout ça… Une idée de la signification première de *keuə- ?

Je peux en rajouter : outre kyriekirk et Cyrille, nous lui devons aussi… cave

Ou encore… accumuler, ou cumulus. 


Pas facile, hein ?

Vous pouvez vous représenter le martyr de ces pauvres linguistes à la recherche du signifié des racines proto-indo-européennes une fois reconstruites.
Ceci en est vraiment un parfait exemple.


Non, pas d’idées ?
On se dégonfle ???

Ah ah ah !

Car en fait, *keuə- véhiculait les notions de … gonflerenfler, ou creux


Ah !

On va essayer d’expliquer tout ça…

La notion de “creux” associée à la racine, nous la retrouvons ici :

Une forme au timbre o de la racine (où le *e devient *o), *kouə-, devenant *kaw-, a donné le latin cavus : creux, concave

Sur cavus, nous avons formé cave, ou caverne, concave, cavité, excavation

Les miroirs concaves imaginés par Archimède pour
incendier les navires romains lors du siège de Syracuse


C’est toujours *kouə- qui se cache derrière l’irlandais cúas (“creux, cavité”), le tokharien B kor (“gorge”), le vieil arménien սոր (sor, “trou”), ou même le sanskrit शून्य, śūnya, “vide”, au point de signifier… zéro.


Une forme suffixée *kow-ilo- se retrouve aussi dans le grec ancien κοῖλος, koiloscreux, cavité.

En combinant κοῖλος, koilos et ἄκανθα acantha, « épine », nous avons formé le mot cœlacanthe, pour “épine creuse”, désignant ce poisson osseux qui n’a pratiquement pas changé depuis des centaines de millions d’années…

Cœlacanthe


Restons en grec, où kôdé désignait la fleur - creuse, évidée - de pavot.
D’où ... codéine (ou méthylmorphine) pour nommer l'un des alcaloïdes contenus dans le pavot somnifère.

Fleur de pavot

Codéine


Maintenant, pour ce qui est de cette idée de “gonfler, enfler” présente également dans *keuə-, elle s’explique du fait que “gonfler, enfler”, c’est en quelque sorte combler le vide

Une forme au degré zéro de notre racine (où donc la voyelle pivot *e disparaît), *kū- et suffixée pour devenir *ku-m-olo- nous a ainsi légué le latin cumulus tas, amas, entassement, ou comble
Sur lequel nous avons évidemment construit cumuler, accumuler, ou cumulus.

Le cumulus, cet amas nuageux bien connu des vélivoles pour les “pompes” (les courants d’air chaud ascendant qui permettent à votre planeur, si vous réussissez à l'y mettre,  de prendre de l’altitude) qu’il annonce et promet…

Cumulus


- Bon, coco, admettons… C’est un peu foireux ton idée de rapprocher le vide de ce qui le comble… Mais bon, t’en es pas à ta première connerie hein! Mais comment t’expliques que ta racine ait donné kyrie, le seigneur???  
- Ah bonjour, toujours vaillant à ce que je vois !

Vous souvenez-vous de des mille et des cents ?
On y découvrait que le proto-germanique *thūs-hundi, qui allait notamment donner l’anglais thousand (“mille”) se traduirait littéralement par "cent gonflé”, *thūs- dérivé d'une racine proto-indo-européenne *teuə-2 (ou *teu-), véhiculant l'idée de "gonfler, enfler".


Ce qui est enflégros, est fortpuissant.
C'est du moins ce que devaient penser nos lointains ancêtres vivant dans les tribus indo-européennes...

Quoi qu’il en soit, une autre forme suffixée basée sur la même variante *kū-, j’ai nommé *kū-ro-, devait signifier “enflé, gonflé”, et par extension, dans un sens imagé : fort, puissant.

Le grec ancien κύριος, kurios, dérivé de *kū-ro- via κῦρος kuros, que l’on pourrait traduire par “suprématie”, désignait celui qui gouvernait, qui avait le pouvoir, le maître, le propriétaire, le seigneur

Kyrie (Κύριε, Kurie), n’est que le vocatif de κύριος (kurios): ô seigneur !

Et kirk, vieux mot anglais pour “église”, (et par ailleurs toujours utilisé en scots) provient de ce même kurios, en signifiant “[la maison] du seigneur”,

Le mot, basé soit sur le vieux norois kirkja ou le vieil anglais ċiriċe, dériverait dans tous les cas du germanique *kirikōn, lointain descendant du grec byzantin κυριακόν, kuriakon : (la maison) “du seigneur”.

Iona Abbey


Nous connaissons encore, en Belgique ou dans le nord de la France, la ...  kermesse. 
Kermesse nous arrive du néerlandais kermis, de kerk l’église et mis la messe, et désigne à l’origine une fête paroissiale, une messe festive.

La Kermesse héroïque, de Jacques Feyder (et assisté par
Marcel Carné!), d'après une nouvelle de Charles Spaak,
1935.
Ah, rien que pour la merveilleuse Françoise Rosay!!!!


Là d’où je viens, de Roux près de Charleroi, on parle plutôt de ducasse.
C’est la même chose, car à l’origine, la ducasse désignait la fête commémorant chaque année la ... dédicace de l'église.

Les géants de la ducasse d'Ath



Et Cyrille ? Me direz-vous.

Le prénom est d'origine grecque ; il provient de Kyrillos, dérivé de Kyrios.
On pourrait le comprendre comme “propre au seigneur” : noblemajestueux, voire hautain, ou arrogant! 


Enfin, notre surprenante racine proto-indo-européenne *keuə, cette fois par une forme suffixée *en- kū-yo-, nous a donné le latin inciens enceinte (l'adjectif pour attendant famille).

Alors, oui, les étymologistes français - ou francophones - font plutôt remonter le mot au participe passé du latin incingĕreceinturer, enceindre
Mwouaaaaaais…

Je pencherais sur le fait - comme Pokorny, Watkins et bien d'autres -  qu’il y ait bien eu deux mots distincts : le participe passé de enceindre, désignant un espace clos, l’enceinte de la ville, et puis l’adjectif enceinte, se rapportant à la future mère…
Dont le ventre enfle et présente une cavité






Kyrie, kermesse, cumulus, caverne, enceinte, ou Cyrille...
Pas mal, non, comme descendance pour une si petite racine proto-indo-européenne ?





Bon dimanche à toutes et tous, passez une excellente semaine, et…
A dimanche prochain !

PS: le mot "kirk" dans plusieurs langues européennes sur mon board Pinterest :
http://www.pinterest.com/pin/57702438951455666/


Frédéric