dimanche 25 octobre 2020

“L’enseignant est celui qui suscite deux idées là où auparavant il n’y en avait qu’une seule.” - Elbert Hubbard

   
article précédent : ընդ մահճօք, ənd mahčōk




“On n'enseigne pas ce que l'on sait ou ce que l'on croit savoir : on n'enseigne et on ne peut enseigner que ce que l'on est.”

Jean Jaurès

Jean Jaures,

né le 3 septembre 1859 à Castres (Tarn)
et mort assassiné - lui aussi - le 31 juillet 1914 à Paris.







Bonjour à toutes et tous,


Nous sommes le dimanche 25 octobre 2020.

Comme tout le monde
- j'espère, mais sans trop d'illusions -,
j'ai été choqué, horrifié - à tout le moins ! - par l'immonde assassinat de Samuel Paty, enseignant.

Instantanément, à la découverte de cette horreur, il m'est venu à l'esprit
- comme à d'autres, évidemment -
la tristement célèbre histoire du Chevalier de la Barre, supplicié et décapité en 1766 à Abbeville pour avoir refusé de s'incliner devant une Procession.

Ce n'était pas il y a si longtemps, et c'était en nos contrées.

Pour l'étymologie de contrée,  voir 'jour m'sieur, dame, z'avez rien contre la country ?

Depuis, nous avons remis l'Église à sa place ; beaucoup se sont battus, certains sont morts, pour que le blasphème ne soit plus punissable, pour que l'emprise de la religion soit moins tangible dans la chose publique.


le monument commémorant la mémoire du Chevalier de la Barre,
à Abbeville.

Curieusement (ou pas ?), la stèle vient d'être vandalisée en juin de cette année.
Eh ! Les idées puantes ne sont pas que le fait des intégristes islamistes, si vous voyez ce que je veux dire...




un kiwi...

... et maintenant une tasse ? Mais quel est donc cet étrange rébus ?




Et là, épouvantés, nous venons d'être précipités 250 ans en arrière, du fait des agissements monstrueux de pauvres dégénérés, abrutis au cerveau ramolli par leur vision obscurantiste de la religion,


dont le crime a été grandement facilité par une certaine complaisance dite humaniste, ou universaliste.


Eh bien, ma façon à moi de rendre hommage à Samuel Paty, et de m'insurger contre les dérives extrémistes de tous bords
- oui, je l'ai déjà exprimé : autant j'exècre les islamistes et leur violence, autant je vomis l'extrême droite, le populisme, les fachos de gauche et d'une façon générale, tous les ennemis de la laïcité, de l'humanisme, de la liberté d'expression et de la démocratie -,
ce sera de traiter du mot... enseignant.

Samuel Paty, enseignant



Saviez-vous que l'adjectif et nom enseignant,
“qui enseigne”,
est un mot relativement récent

Selon ©Le Grand Robert de la langue françaiseenseignant, participe présent de enseigner, n'est attesté qu'en... 1762. 
Oui, à peine quatre ans avant la décapitation du Chevalier de la Barre.

Il désigne, dans un emploi spécialisé, le pape et les évêques (!), dans l'expression Église enseignante (1771), 

- ... et alors, le tout jeune curé sort du confessionnal et demande aux enfants de choeur :
« Dites les enfants, qu’est-ce qu’il donnait, normalement, le curé, pour une fellation ? »
- « Deux Bounty et un Mars. »


puis, quelques années plus tard (1806), s'emploiera pour désigner l'ensemble des professeurs et instituteurs, dans cette expression toujours d'actualité, corps enseignant.

Le corps enseignant du collège Sadiki, Tunisie, probablement en 1945



C'est à partir de ce sens que l'adjectif se subtantivera, pour donner, vers 1865, un enseignant, une enseignante.

un enseignant

une enseignante



- Mais, et avant ?? Comment les appelait-on, les enseignants ?
- Mais quelle bonne question ! 

On les appelait enseigneurs / enseigneuses, par ce vieux - et rare - mot datant du XIIIème. 

Ceux qui se disaient penseurs, enseigneurs, crurent que l’âme humaine était un souffle d’air. 
Voltaire. 

Ah oui, je ne l'avais pas précisé : le corps du Chevalier de la Barre sera jeté au bûcher ; on aura pris soin de lui clouer un exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire sur le torse. Oui, on en était là.

  





Mais, puisque enseignant n'est que le participe présent d'enseigner, quid de ce dernier, du verbe enseigner, alors ?

Notre français enseigner est très tôt (1050 !) issu, sous la forme enseignier, du latin médiéval *insignāre, lui-même altération du latin īnsigniō, īnsignīre
- vous suivez ? -,

qui ne signifiait absolument pas enseigner, mais bien mettre une marque, signaler, distinguer, désigner...

C'est d'ailleurs sous cette acception de “faire connaître par un signe” que l'ancien français enseignier est attesté en 1050.

Ce n'est que par extension, plus d'un siècle plus tard (entre 1165 et 1170), que le verbe s'emploiera dans le sens d'“instruire (quelqu'un)”.


Vers 1200, son sens glissera (enfin) vers celui d'“apprendre à quelqu'un”, d'où,

bien plus tard (fin du XVIIème !),

sa valeur d'“enseigner que” et “transmettre des connaissances à (un élève)”.


Et l'emploi absolu du verbe, sous le sens d'“être enseignant”, ne date lui que de la fin du XVIIIème !

être enseignant, c'est être...



Bon, avec ça, on a déjà bien défriché...


... le parcours depuis le latin īnsigniō, īnsignīre, mettre une marque, signaler, distinguer, désignerjusqu'à notre français enseigner.


Mais... revenons maintenant à ce latin īnsigniō, et...



 ... creusons.

Il dérive, lui, de l'adjectif latin insignis, que l'on peut décomposer en...
  • in-en, dans, à l'intérieur” 
et surtout...
  • sīgnum, signe”.
Insignis désignait ainsi celui qui a un signe particulier”, donc reconnaissable” ; par extension, remarquable, singulier, extraordinaire”.

En un mot ? Insigne.

Vous suivez toujours ? 

Et ce sīgnum, d'où venait-il ?


Oh, mais noon !
Signum, pas Sigmund, enfin.



Michiel de Vaan,


à qui je fais très souvent appel pour les étymologies latines, nous explique dans son formidable...

Etymological Dictionary of Latin and the other Italic Languages
(Leiden Indo-European Etymological Dictionary Series)



... que sīgnum désignait, d'une façon générale, la marque, le signe.

Et d'où qu'i' venait ?

D'une forme proto-italique que de Vaan reconstruit en *sekno-, et à laquelle il attribue le sens de “statue, signe”.

- Statue ?? 
- Oui, considérant les sens des mots italiques que l'on fait dériver de *sekno-, bien entendu.

Car en osque,  

là où l'osque se parlait
(source)

l'alphabet osque

et avec l'alphabet, vous pouvez déchiffrer ça


en osque, disais-je, son dérivé segúnú désignait précisément la statue.

Et en latin, de toute façon, le diminutif de sīgnum, sigillumdésignait une figurine, une statuette, voire un sceau, un cachet.

- Mais ? Le rapport, Blondieau, entre une marque, un signe, et une... statue ????!!

- Mais, cher Monsieur Ucon, il suffit de penser à l'idée de représentation.

Fernand Ucon,
toujours en représentation



Sur un plan philosophique
- plan que vous maîtrisez parfaitement, Fernand -,
la statue, comme le vilain petit canard, devient signe dans la mesure où elle représente quelque chose d'autre, renvoie à autre chose qu'à elle-même.
(tout est là : Dorothée Stéphane, « Aux origines de la notion de signe : les emplois de signum chez Plaute », Revue de philologie, de littérature et d'histoire anciennes, 2002/1 (Tome LXXVI), p. 33-48. DOI : 10.3917/phil.761.0033. https://www.cairn.info/revue-de-philologie-litterature-et-histoire-anciennes-2002-1-page-33.htm#)

Charles Sanders Peirce définit d'ailleurs le signe comme suit :
« Un signe, ou representamen, est quelque chose qui tient lieu pour quelqu’un de quelque chose sous quelque rapport ou à quelque titre » 
D'autres questions ?


Charles Sanders Peirce,
1839, Cambridge, Massachusetts – 1914, Milford, Pennsylvanie,
sémiologue et philosophe américain


Il suffira (d'un signe), 1981




Bon, c'est pas tout ça, c'est vachement sympa, la sémiologie, mais bon... d'où qu'i' vient, l'italique *sekno-, “statue, signe” ? Hein, hein ?

Mais OUIII ! 




Par une forme nominale et adjectivale indo-européenne que de Vaan reconstruit en *sek(h)-no-“coupe, coupé”, l'italique *sekno- provient de la racine indo-européenne...

*sek-“couper”.


 - Couper ??? Mais enfin, tu bats la campagne, Blondieau !? 

- Oui, couper

Comprenez l'idée : découper, graver, creuser... C'est de là que provient le signe, et la statue.

Et encore une fois, le sens des racines proto-indo-européennes n'est jamais qu'un sens générique, reconstruit, déduit

Ne faites jamais l'erreur de vouloir traduire littéralement une racine indo-européenne...
Au contraire, élevez-vous, prenez de la hauteur ; pensez au concept auquel son sens renvoie.

C'est aussi comme cela qu'il faudrait lire les Écritures, évidemment, tous les textes sacrés. 

Il nous a aussi rendus capables d'être serviteurs d'une nouvelle alliance, non de la lettre, mais de l'Esprit ; car la lettre tue, mais l'Esprit fait vivre.

Et c'est pas moi qui l'ai dit ! (2 Corinthiens 3 : 6).

Ce qui est croustillant, c'est que nombre d'athées stupides, engoncés dans leur arrogance, prennent aussi les écritures sacrées au pied de la lettre.

Bande d'abrutis bouffeurs de curés. Vous ne valez guère mieux que les intégristes que vous combattez, vous savez ?

(Oui, il y en aura pour tout le monde, en ce dimanche.) 


tout le monde est servi





Allez, on se fait une petite récap., et on se quittera gentiment là-d'ssus.

(Pour tous ceux qui se sentent choqués ou encore mieux : visés par cet article, je rappelle que le lien pour se désinscrire de la liste de publication des articles par mail se trouve au bas de chacun desdits mails.)


**********

racine proto-indo-européenne *sek-“couper
adjectif & nom indo-européen *sek(h)-no-“coupe, coupé
proto-italique *sekno-, “statue, signe
osque segúnú, “statue”,
latin sīgnum, marque, signe...

**********

latin sīgnum, marque, signe
diminutif 
sigillumstatuette, figurine, sceau, cachet

**********

latin sīgnum, marque, signe
deuxième terme de l'adjectif in-signis, qui a un signe particulier”, remarquable, insigne...
verbe īnsigniō, mettre une marque, signaler, distinguer, désigner
altération
latin médiéval *insignāre
ancien français enseignier, “faire connaître par un signe” (1050)
extension du sens (entre 1165 et 1170)
“instruire (quelqu'un)”
glissement de sens
“apprendre à quelqu'un(vers 1200)
moyen français enseignier
français enseigner, “enseigner que” et “transmettre des connaissances à (un élève)” (fin du XVIIème)
emploi absolu, pour être enseignant” (fin du XVIIIème)
participe présent
français enseignant, “qui enseigne”, 1762
sens spécialiséÉglise enseignante (1771)
corps enseignant (1806)
substantivation
enseignant, enseignante (1865)

**********
 


Inutile de vous le dire, nous avons encore des tonnes de choses à dire sur le latin sīgnum, et sur son illustre ancêtre, la racine indo-européenne *sek-“couper”.

Des TONNES

Mais... chaque chose en son temps.




Passez un excellent dimanche, une très belle semaine, et retrouvons-nous... dimanche prochain ? Du moins, ici, par la pensée.

Et surtout, surtout, portez-vous bien.




Frédéric


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Et pour nous quitter en beauté...


Je voulais vous trouver un requiem,
mais l'inspiration n'était pas là.

Ne sachant alors me décider à choisir entre du Bach ou du Jazz, entre du piano ou de la voix,
je n'ai finalement pas choisi.


Voici la grande, l'immense Nina Simone,
merveilleuse chanteuse de jazz, évidemment, mais aussi sublime pianiste,
et (forcément) amoureuse de Bach.


Vous avez déjà entendu une fugue comme Bach aurait pu l'improviser, avec l'exposition du thème, contrepoint, et tout et tout, en plein milieu d'un jazz vocal ?

C'est ici. 

Et aujourd'hui, c'est pas que j'apprécie, c'est que j'en ai besoin.

(C'est pas pour rien que les islamistes détestent la musique : c'est beau, et ça élève l'âme.)


Love Me Or Leave Me,
Nina Simone


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dimanche 18 octobre 2020

ընդ մահճօք, ənd mahčōk

  




En yoga, Adho Mukha Śvānāsana,
ou posture du chien tête en bas,

en sanskrit, अधोमुखश्वानासन, adhomukhaśvānāsana, composé de 
अधस्, adhas, “vers le bas”
+ मुख, mukha, “tête
+ श्वान, śvāna, “chien
+ आसन, āsana, “asana”.






Bonjour à toutes et tous !


Nous sommes le dimanche 18 octobre 2020, et nous traquons encore et toujours les dérivés de notre cluster (je me devais de le placer) de racines indo-européennes, 

*n̥dhi- et sa variante *n̥dhe-, sous, dessous...,
(H)ndʰ-er-“sous, en-dessous...”, et
*ndʰero-, “plus bas...”.



pont inférieur





Pour rappel, *n̥dhe- et (H)ndʰ-er- se sont construites à partir de la première, *n̥dhi-, et *ndʰero- dérive de (H)ndʰ-er-.

Schématiquement, ça donnerait ceci :

***

*n̥dhi-sous, dessous...
*n̥dhe- (de même sens, ou de sens très proche)  ⇒ gaulois ande-, dessous, en dessous... 
et
(H)ndʰ-er-“sous, en-dessous...” ⇒ germanique *under-

***

(H)ndʰ-er-“sous, en-dessous...”
*ndʰero-, “plus bas...” ⇒ latins inferus, infernus.

***



🜛🜛🜛


Mais avant tout, faisons le le point.





Des dérivés de *ndʰero-, “plus bas...”, nous connaissons (notamment) déjà...

  • issu du latin dialectal infernus, plus bas, inférieur”, 
  • enfer

**********

racine proto-indo-européenne *ndʰero-, plus bas...
proto-italique *enþero-“plus bas...”
falisque ifra“dessous, au-dessous...”,
latin inferus, en bas, en dessous”,
latin dialectal infernus, “du bas, d'un lieu inférieur”

**********

latin dialectal infernus, “plus bas, inférieur”
évolution du sens
latin chrétien infernusroyaume des damnés
ancien français enfern (Xème)
français enfer

**********  

et
  • l'espagnol infierno, l'italien inferno, le catalan infern, le portugais inferno,
Plutôt l'enfer éternel avec mes morts que le paradis seul. - Pascal Quignard, 20 septembre 2020,
 
  • empruntés cette fois, directement ou indirectement, au latin infernus,
  • les néerlandais, allemand et anglais inferno, l'albanais ferr, le grec ινφιέρνο, infiérno ou l'irlandais ifreann,

 

  • emprunté au bas latin infernalis, notre 
  • infernal,

 

  • empruntés au latin inferus, à son comparatif īnferior ou superlatif īnfimus, nos...

  • infère, inférieur, infernal, infime, 

 

Des dérivés de (H)ndʰ-er-“sous, en-dessous...”,  nous avons (notamment) vu, 

  • issus du germanique *under-...
  • la préposition gotique 𐌿𐌽𐌳𐌰𐍂, undarsous, au-dessous de...”,
  • le vieil anglais under, qui donnera le moyen anglais under, duquel découleront l'anglais under et le scots unner, 
  • le vieux frison undersous, au-dessous de...”, dont est issu le frison occidental ûnder, 
  • le vieux saxon undar, d'où le moyen bas allemand under, ünder, d'où le bas allemand ünner et le plautdietsch (le bas allemand mennonite) unja, 
  • le vieux néerlandais under, d'où les moyen néerlandais et néerlandais onder, 
  • le vieux haut allemand untar, undar, under, sous, entre...”, d'où notamment l'allemand unter, comme dans Unterseeboot, ou U-boot, 
  • l'islandais undir, le féroïen undirsous”, le norvégien under, le vieux suédois undir, d'où le suédois under, le danois under

et, 
  • emprunté au germanique,
  • le galicien ontre, entre, parmi...

 

Enfin, nous avons rencontré des dérivés de *n̥dhe- en gaulois, tous composés sur le gaulois ande-, dessous, en dessous...”, comme :
  • andamica, “(de qualité) inférieure”,
  • andedios“inférieur”
  • andernad-, ceux qui sont en bas” ; 
  • anderos“qui est au-dessous, inférieur, infernal”,

🜛🜛🜛


Pas mal, non ?


Allez, aujourd'hui, comme promis, quelques dérivés plus... exotiques...

Ils nous serviront de bouquet final, pour clore ce beau chapitre...







Allons-y !

Notre douce racine *n̥dhi-, sous, dessous...se retrouve en arménien classique !
Avec très précisément la préposition ընդ, ənd,
que l'on pourrait qualifier de mot fourre-tout, mais ce serait vraiment méchant.
Mais c'est comme ça, on peut lui attribuer, à ընդ, ənd , un nombre ahurissant de sens divers, de à la place de” à en direction de, en passant par avecau travers”, à partir de”, par... ... ...

Mais là où la jolie ընդ, ənd nous intéresse particulièrement, c'est dans son emploi à l'instrumental, où elle signifie tout simplement... sous”, comme dans
ընդ մահճօք, ənd mahčōk, “sous le lit”.



Amusant
(enfin... pour des gens comme moi ; pour les gens normaux, je ne sais pas trop),

à l'instar du germanique qui a fait une magistrale tatouille de *(H)ndʰ-er-sous, en-dessous... et de *h₁(e)n-tér-, “entre, à l'intérieur”, 

oh ! mais relisez Hún gengur undir nafninu „engill dauðans“, enfin !,

l'arménien ընդ, ənd a également comme sens “entre”, comme dans ընդ երկինս եւ ընդ երկիր, ənd erkins ew ənd erkir, entre le ciel et la terre”.


entre ciel et terre
(source)




Encore plus à l'est, en proto-indo-iranien , nous reconnaîtrons plutôt la forme *n̥dhe-, sous, dessous...
(qui ne serait peut-être bien que notre *n̥dhi- au génitif singulier, mais je serai prudent)

 dérivée dans l'adverbe (non attesté) *Hadʰás, “en bas, au-dessous, vers le bas...”.


Si l'on postule l'étymon hypothétique *Hadʰás, c'est évidemment parce que l'on peut le reconstruire à partir de ses descendants, comme...

  • le sanskrit अधस्, adhás, préposition signifiant, sans surprise, sous, au-dessous de ...

ou encore

  • l'avestique 𐬀𐬛𐬇‎, adə̄, de même sens.


rien de plus simple que l'alphabet sanskrit




Toujours en proto-indo-iranien,
mais cette fois à partir de la forme indo-européenne (H)ndʰ-er-“sous, en-dessous...”,
nous pouvons reconstruire l'étymon (non attesté, hein) *Hadʰáras, adjectif dont le sens est,
toujours sans surprise,
“bas, inférieur”.


Dans les langues indo-aryennes, il donnera notamment l'adjectif sanskrit अधर, ádhara“bas, qui tend vers le bas, plus bas, inférieur ou même vil.


Et dans les langues iraniennes, mmmh ?

Mais oui ! On retrouvera *Hadʰáras par exemple sous les traits de son descendant l'avestique 𐬀𐬜𐬀𐬭𐬀‎, aδara“bas, inférieur”.


À noter encore que le substantif sanskrit अधर, ádhara, désigne, lui, la... lèvre inférieure, et par extension, la lèvre, tout court.





J'espère que vous vous rappelez ce que nous avions dit des dérivés latins de *ndʰero-, plus bas...?

Car si l'on peut comparer, par la construction formelle et par le sens, le proto-indo-iranien *Hadʰáras au latin īnferusen bas, en dessous”, nous pouvons encore lui trouver un superlatif construit de la même façon que le latin īnfimus, “(qui est placé) le plus bas” :
l'adjectif *Hadʰamás, “(qui est placé) le plus bas”.

Entre nous, c'est surtout grâce à ces rapprochements grammaticaux que l'on peut affirmer qu'il y a bien une langue-mère dont sont issues, en l'occurence, le latin et les langues indo-iraniennes (euh oui, je parle de l'indo-européen). Car même si de simples mots peuvent être empruntés d'une langue à l'autre, il est bien peu probable qu'une langue en vienne à emprunter une construction grammaticale à une autre !
 
Allez ! L'étymon indo-iranien *Hadʰamás, “le plus basse retrouve par exemple...
  • en sanskrit, avec अधम, adhamá“le plus bas”, mais aussi “le plus vil, le pire”,

le plus vil, c'est Satanas


ou, dans les langues iraniennes, 
  • en ormuri
(une langue iranienne hélas sur le point de s'éteindre, qui se parle encore dans le village pakistanais de Kaniguram, district du Waziristan du Sud),
avec jēm“le plus bas”.

 


Kaniguram


(Kaniguram indiqué par le repère rouge)





Mes amis, auriez-vous jamais imaginé que notre français enfer était si proche de l'anglais under, de infime, qu'il avait un cousin gaulois ande-, et que l'on retrouvait des mots qui lui sont apparentés dans des langues aussi lointaines que l'arménien, le sanskrit ou l'ormuri ?




Eh oui, prendre conscience de ce fantastique patrimoine multi-millénaire qui nous appartient à tous, qui nous permet de jeter des ponts entre des mots à première vue totalement étrangers, dont certains proviennent de langues parlées à des milliers de kilomètres de chez nous, n'est-ce pas magnifique, prenant, passionnant ?

Merci qui ? Mais... l'indo-européen, pardi !









Passez un excellent dimanche, une très belle semaine.
Et surtout, surtout, portez-vous bien, 




Frédéric







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Et pour nous quitter en beauté...

du Bach.

Voici, de la Messe en si mineur BWV 232,

Gloria, Et in terra pax,

par

le Choeur de l'Université de Varsovie et
le Beethoven Academia Orchestra,
sous la direction endiablée
de Irina Bogdanovich (en brune, la semaine dernière)
  



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