- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 19 août 2018

bioys da dooinney as baase da eeast






Bioys da dooinney as baase da eeast.

(“Vie à l'homme et mort au poisson.”)


Toast que les pêcheurs de l'Ile de Man portaient avant de partir au large,

se souhaitant par là une bonne pêche, et surtout de revenir tous saufs
  
Edward (Ned) Maddrell, pêcheur de l'Île de
Man et dernier locuteur original en langue
mannoise,
1877 – 27 décembre 1974.

Depuis, le mannois a pu être réintroduit
sur l'île



























Bonjour à toutes et tous !




Nous en sommes arrivés à la fin de notre étude consacrée à la racine indo-européenne 
*pisk-, “poisson”, et à ses dérivés, évidemment.


(source)


Je vous propose donc, comme à l'accoutumée, un petit résumé de ce que nous en avons appris:

Cette jolie racine, vraisemblablement occidentale
- donc créée sur le tard, au sein des langues indo-européennes occidentales, bien après que les grands groupes de langues se furent formés à partir du tronc de l'indo-européen commun -
nous a donné, 

par le proto-italique *piski-, “poisson”, puis le latin piscis, toujours “poisson”, 
nos piscine, poisson, poiscaille et poisse, l'anglais grampus, ou le gallois pysgod, 

et par sa forme suffixée *pisk-o-, et via le proto-germanique *fiska-“poisson”, 

le néerlandais vis, l'anglais fish, ou encore l'allemand Fisch...
Sans le fish & chips, la vie serait une erreur


Tout ça, et plus, vous le trouverez dans les quatre articles qui précédaient celui-ci:

La piscine, du 22 juillet 2018, 
Un petit poisson, un petit oiseau, du 29 juillet 2018, 
La canicule, par une chaleur pareille?! Ça, c'est la poisse..., du 5 août 2018, et enfin 
piscari in aere - Plaute ("pêcher en l'air", d'où "perdre son temps"), du 12 août 2018


En ce dernier dimanche consacré à *pisk-“poisson”,



dimanche funeste et tragique qui marque aussi la fin de mes chères vacances,





terminons courageusement, mes amis, par la descendance celtique de cette brave *pisk-.



(source)


Oui, bien sûr, nous avons déjà parlé du gallois pysgod, qui désigne le poisson en tant que produit de la pêche, mais il ne s'agit que d'un emprunt au latin...


Ici, concentrons-nous sur les mots celtiques ISSUS“verticalement”, de la charmante *pisk-“poisson”.




Ah oui ! Pour l'ardent public breton qui me suit - ce dont je lui sais gré -, disons-le tout net, le breton pour “poisson, pesk / pesked, n'est lui aussi, au même titre que le gallois pysgod, qu'un emprunt au latin, piscis en l'occurrence.


En revanche, nous pouvons identifier un étymon proto-celtique, *fēsko- qui descendrait bien de notre *pisk-, et qui a donné quelques dérivés dans les langues brittoniques, gaéliques, mais aussi en gaulois, langue celtique continentale...



Cet étymon celtique *fēsko- désignait toujours bien le poisson, et serait issu, lui, d'une forme variante de *pisk-*pi(ḱ)sḱo-, désignant le poisson, mais aussi, spécialement, la truite.


solide truite


Ranko Matasović, sans sa moustache, cette fois
(Ces informations, je les dois à Ranko Matasović, l'auteur du Etymological Dictionary of Proto-Celtic, l'un des superbes dictionnaires de la série Leiden Indo-European Etymological Dictionary.)



















Alors, examinons-les, ces dérivés de *fēsko- ...


Commençons donc avec l'étymon proto-brittonique... uɨsk“poisson”.

C'est à lui que nous pourrions devoir le gallois ... Wysg.
Oui, pourrions, et en italiques qui plus est, car il est plus courant de faire de Wysg le descendant de l'indo-européen *wódr-, l'eau (en mouvement: une rivière, un cours d'eau). C'est d'ailleurs cette option-là que j'avais prise en racontant mes histoires d'eau, le 1er janvier 2012, avec que d'eau! Mais j'avoue que Ranko Matasović, qui doute de cette descendance affirmée dans tous les manuels de linguistique historique, est assez convaincant...

Wysg, avec une majuscule, est le nom gallois d'une rivière du sud du Pays de Galles, Usk en anglais. 

On pourrait donc supposer, si en tout cas la piste uɨsk“poissonest avérée, que la Wysg était particulièrement poissonneuse...


le Pays de Galles...



toujours le Pays de Galles (Tenby)...


Et encore ici (Pedairffordd, Llanrhaeadr Ym Mochnant)...

(oui, j'ai saupoudré cet article de photos de... vacances.
Histoire de bien enfoncer le clou)



... et la Wysg


La ville de Caerleon, arrosée par la Wysg, lui doit aussi son ancien nom: Isca Silurium, l'Isca des Silures, sur les terres desquels elle était établie.



l'amphithéâtre romain de Caerleon


À préciser, ce Silurium, car il y avait aussi une Isca Dumnoniorum, le chef-lieu du territoire des Dumnonii, devenue à présent Exeter, et chef-lieu (
“county town”) du Devon.



le Devon...
Toujours le Devon (Lynmouth, Exmoor National Park)...




et... Exeter



Une rivière poissonneuse ?

Il se pourrait donc
- ici, on revient sur le continent -
que c'est ce à quoi les Gaulois voulaient faire allusion, en nommant certains de leurs cours d'eau Isca.

Isca, dérivé gaulois de *fēsko-
(précisément d'une variante *fiskā),
et qui a donné quelques beaux toponymes, comme ....

    L'église Saint-Martin, à Isse
  • Isse, 
nom d'une commune française de la Marne, et par ailleurs attesté sous la forme Isiacum en 1123,














  • Issé
désignant une commune sur le Don, en Loire-Atlantique, ou encore...


  • Isse,
lieu-dit dans la commune de Jouhet, dans la Vienne, où coule la Gartempe.














À côté du brittonique uɨsk  et du gaulois isca, nous aurions encore, comme dérivé du proto-celtique *fēsko-, le vieil irlandais íasc“poisson”.


C'est à lui que nous devons...


  • l'irlandais iasc
  • le mannois eeast, et même 
  • le gaélique écossais iasg.

Tous, sans surprise, conservant le sens original de ... “poisson”.





Encore une chose !

Je n'ai pas arrêté de répéter que notre douce racine *pisk-, “poisson”, bien que qualifiée d'indo-européenne, était plus que vraisemblablement d'origine occidentale.


Avant de nous quitter, voyons quelques-uns des cognats supposés qui auraient pu faire croire que la racine datait de l'indo-européen commun...


On a par exemple pensé que le russe пескарь, piskar', “goujon en était un beau descendant. 


Mais non, il y a vraiment peu de chances qu'il en soit. Dans le meilleur des cas, il serait un emprunt, d'une façon ou d'une autre, au latin piscis. 


Mais en toute vraisemblance, пескарь provient du

- OUI !!!!! -
vieux slavon d'église пискати, piskati“grincer, glapir, siffler...”, lui même descendant, par un étymon proto-balto-slave *pīṣk-, d'une racine verbale indo-européenne onomatopéique *pī-, à laquelle on attribue le sens de “grincer, siffler...

Grincer, un goujon???

Mais oui ! Car le goujon est réputé pour émettre une sorte de petit son aigu, par lequel il communiquerait avec ses congénères...


goujons


On a également proposé comme cognat possible le sanskrit पिच्छा, picchA“mollet”.

Je sais... Mais il faut les comprendre: en étymologie populaire, il est fréquent de comparer le mollet avec le ventre d'un poisson...


Allez, on en restera là.


P'tite récap, et on se revoit dimanche prochain. Pour une TOUTE NOUVELLE racine indo-européenne...



racine indo-européenne (occidentale) *pisk-“poisson
variante *pi(ḱ)sḱo-, “poisson, truite

proto-celtique, *fēsko-, “poisson”
proto-brittonique... uɨsk“poisson

gallois Wysg, et Isca (Silurium), l'ancien nom de la ville de Caerlon

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racine indo-européenne (occidentale) *pisk-“poisson
variante *pi(ḱ)sḱo-, “poisson, truite

proto-celtique, *fēsko-, “poisson”
variante fiskā-“poisson

gaulois Isca
quelques toponymes (Isse, Issé...)

-----

racine indo-européenne (occidentale) *pisk-“poisson
variante *pi(ḱ)sḱo-, “poisson, truite

proto-celtique, *fēsko-, “poisson”
vieil irlandais íasc“poisson
irlandais iascmannois eeastgaélique écossais iasg, “poisson”





She dooghys eeast eh dy snaue.
La nature du poisson est de nager.

Dicton mannois




Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une superbe semaine...!

Et à moi, une rentrée la moins difficile, la moins monstrueusement, épouvantablement difficile possible...





Frédéric



Eh oui, Alexandre, on va devoir reprendre le collier...
















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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
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Et pour nous quitter, 

En ce dimanche non loin de l'Assomption,
La soprano galloise Charlotte Church nous interprète

l'Ave Maria en la mineur de Vladimir Vavilov 





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Vous voulez être sûrs (sûrs, mais vraiment sûrs) de lire chaque article du dimanche indo-européen dès sa parution ? Hein, Hein ? Vous pouvez par exemple...
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