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dimanche 1 août 2021

Je jure par Apollon, médecin, par Asclépios, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et toutes les déesses

        





« Je jure par Apollon, médecin, par Asclépios, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et toutes les déesses, les prenant à témoin que je remplirai, suivant mes forces et ma capacité, le serment et l'engagement suivants :

Je mettrai mon maître de médecine au même rang que les auteurs de mes jours, je partagerai avec lui mon savoir et, le cas échéant, je pourvoirai à ses besoins ; je tiendrai ses enfants pour des frères, et, s'ils désirent apprendre la médecine, je la leur enseignerai sans salaire ni engagement. Je ferai part de mes préceptes, des leçons orales et du reste de l'enseignement à mes fils, à ceux de mon maître et aux disciples liés par engagement et un serment suivant la loi médicale, mais à nul autre.

Je dirigerai le régime des malades à leur avantage, suivant mes forces et mon jugement, et je m'abstiendrai de tout mal et de toute injustice. Je ne remettrai à personne du poison, si on m'en demande, ni ne prendrai l'initiative d'une pareille suggestion ; semblablement, je ne remettrai à aucune femme un pessaire abortif. Je passerai ma vie et j'exercerai mon art dans l'innocence et la pureté.

Je ne pratiquerai pas l'opération de la taille, je la laisserai aux gens qui s'en occupent.

Dans quelque maison que j'entre, j'y entrerai pour l'utilité des malades, me préservant de tout méfait volontaire et corrupteur, et surtout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou esclaves.

Quoi que je voie ou entende dans la société pendant, ou même hors de l'exercice de ma profession, je tairai ce qui n'a jamais besoin d'être divulgué, regardant la discrétion comme un devoir en pareil cas.

Si je remplis ce serment sans l'enfreindre, qu'il me soit donné de jouir heureusement de la vie et de ma profession, honoré à jamais des hommes ; si je le viole et que je me parjure, puissé-je avoir un sort contraire ! »


Traduction (par Littré, quand même)
du texte d'origine du
Serment d'Hippocrate






Bonjour à toutes et tous.

Nous poursuivons, en ce jour, notre grrrrrrande étude des dérivés de la racine proto-indo-européenne...

*mer-mort”.





À la porte du Ciel, un type se présente au bureau des réclamations devant saint Pierre ; il est en furie : 

« – Mais bon sang, qu’est-ce que je f… là ? Regardez-moi : j’ai 35 ans, je suis en pleine forme, je ne bois pas, je ne fume pas. Hier soir, je me couche bien sagement dans mon lit,
et voilà que je me retrouve au Ciel.
C’est certainement une erreur !

– Eh bien, lui répond, troublé, saint Pierre, ma foi, ça n’est encore jamais arrivé, mais enfin... je vais vérifier. Comment vous appelez-vous ?

– Dugommeau. Norbert Dugommeau.

– Oui… Et quel est votre métier ?

– Garagiste.

– Voyons un peu… Ah ! Oui, voilà votre fiche. Dugommeau Norbert, garagiste… Oui, oui, oui… 

Eh bien, monsieur Dugommeau, vous êtes mort de vieillesse, voilà tout !

– De vieillesse ? Mais enfin, ce n’est pas possible, je vous le répète, j’ai 35 ans !

– Ah, moi, je ne sais pas, Monsieur. Mais on a fait les comptes de toutes les heures de main-d’œuvre que vous avez facturées et au total cela fait 123 ans ».




Allez, le point :

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C'est le 4 juillet 2021 que nous avons débuté cette étude de la racine proto-indo-européenne *mer-mort”, avec quelques dérivés italiques et particulièrement latins, notamment morior, morīmourir” dont est issu notre français mourir.

Ce jour-là, nous avons également parlé...
  • du datif singulier vénète 𐌌𐌖𐌓𐌕𐌖𐌅𐌏𐌝, murtuvoi, mort”,
et
  • d'autres dérivés latins de morior, morīmourir” :
  • mortuusmort”, qui a cessé de vivre”, “où rien ne se passe ; qui demeure sans vie, dont la vie s'est retirée”, dont est issu notre français mort,
  • mors, mortis, “(la) mort”, dont est issu, par son accusatif mortemle substantif français (la) mort
  • mortālispérissable, sujet à la mortd'où... humain”, et son antonyme immortālis, que nous emprunterons pour en faire nos mortel et immortel,
ou encore
  • le composé moribundus, que nous emprunterons sous la forme moribond.
Heyr himna smiður, 4 juillet 2021

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Le 11 juillet 2021, nous nous sommes penchés sur ses dérivés germaniques, au nombre desquels nous citerons...
  • le vieux norois morðmeurtre”, d'où...
    • l'islandais morðle norvégien mordle suédois mordle danois mordou le féroïen morð.
  • le vieil anglais morðmeurtre” (ou dans un emploi poétique, mort, crime”), d'où le moyen anglais morth, murth, d'où l'anglais... murder, meurtre”,
  • le vieux frison morthd'où le saterlandais Morde, Moort, meurtre” et le frison occidental moard, meurtre”,
  • le vieux saxon morth, d'où le moyen bas allemand mōrt, d'où le bas allemand mort,
  • l'ancien haut allemand, mordd'où le moyen haut allemand mort, d'où l'allemand Mord, meurtre”,
  • le francique (non attesté) *murth, *morth, qui explique le vieux néerlandais morth, et à sa suite, le moyen néerlandais mort, dont sera issu le néerlandais moord,
  • le vieux norois myrðaassassiner”, d'où l'islandais myrðaassassiner”, le danois myrdeassassiner”, le norvégien Bokmål myrdeassassiner”, le féroïen myrðaassassiner”,
  • le gotique 𐌼𐌰𐌿𐍂𐌸𐍂, maurþrmeurtre”,
  • le vieil anglais morðor, meurtre”,
  • le vieux francique *murthrjan-, assassiner”, d'où l'ancien français meurtrir, murtrir, assassiner”, d'où nos meurtre et meurtrissure.

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Le 18 juillet, nous nous baladions parmi les dérivés celtiques de notre racine *mer-mort”, dont notamment...
  • le vieil irlandais marbd'où l'irlandais marbhle manxois marroole gaélique écossais marbh,
  • le gallois marw,
  • le moyen breton marf, maru, d'où le breton marv,
  • le cornique marow,
  • le moyen gallois marwd'où le gallois marw.

Nous avions également traité des composés...
  • moyen irlandais marbnad, d'où l'irlandais marbnath,
  • moyen gallois marwnad, d'ou le gallois marwnad,
  • moyen breton marvnad, d'où le breton marvnad, toujours élégie”,
dont on pourrait retrouver la trace dans certains noms gaulois, avec...
  • Vonatorix, qui désignerait un Maître des chants”, 
ou
  • Vanatactus, qui serait celui qui mène ou dirige les chants”.
Enfin, nous avions parlé de deux noms gaulois non plus apparentés à *mer-mort”, mais vraisemblablement construits sur le terme celtique *-natu : Vanatus et Vanata, peut-être  antonomases de la fonction de pleureur lors de funérailles.


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Le 25 juillet, nous avons découvert quelques dérivés anciens grec de notre racine *mer-mort”, dont...
  • βροτός, brotósmortel”,
  • ἄμβροτος, ámbrotos, immortel”, 
    • d'où ἀμβρόσῐος, ambrósios, “immortel, divin”
    • d'où ἀμβροσία, ambrosía, “nourriture des dieux, ambroisie”,
  • μορτός, mortós, mortel”.
Nous en avons profité pour comparer ces dérivés avec leurs cognats sanskrits :
  • l'adjectif मृत, mṛtámort”,
  • मर्त, marta, le mortel, l'homme”,
  • अमृत, amṛ́ta, immortel” “élixir de vie, immortalité, nourriture et nectar des dieux”
 
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Continuons notre voyage, mais en restant toutefois en grec ancien. 

Et je vous le dis tout de suite, l'article de ce dimanche, faute de temps, sera court.
Court, mais bref.



La semaine dernière, nous avions vu que nous pouvions établir un lien entre Ambroise Paré,
le père de la chirurgie moderne,
et notre redoutable racine *mer-mort”, puisque le prénom Ambroise fait référence au grec ancien ἀμβροσία, ambrosía, “nourriture des dieux, ambroisie”,
 
créé sur ἄμβροτος, ámbrotos, immortel”, 
 
antonyme de βροτός, brotósmortel”, joli dérivé de *mer-.

Richard Anthony

antonyme
, pas anthony.
Pfff, parfois, je suis désolé de le dire,
mais vous êtes lourds.




Eh bien, je vous propose de rester encore quelques instants dans le domaine médical.

Vous connaissez Esculape, bien sûr !
Et si pas lui personnellement, au moins, vous connaissez son bâton

Que l'on appelait
- les choses sont bien faites, quand même -
bâton d'Esculape.




Ἀσκληπιός, Asklêpiós - notre Esculape -, fils d'Apollon, qui soignait les humains, mourra foudroyé par Zeus pour avoir ressuscité les morts.

Esculape



Ah ça, sur l'Olympe, on n'aimait pas trop mélanger ni les torchons et les serviettes, ni les Immortels et les mortels.

Le principal lieu de culte dédié à Asklêpiós était situé en Épidaure, où les pèlerins venaient de loin pour recouvrer la santé.

le Sanctuaire d'Asclépios, en Epidaure
(source)


Eh bien, akesímbrotos était l'une des épithètes de ce dieu guérisseur.
Composé sur ἀκέομαι, akéomai, et βροτός, brotósmortel”, ce théonyme pourrait se traduire par celui qui soigne les mortels.

À noter que de théonymeakesímbrotos est devenu anthroponyme.
Une revanche, peut-être, des mortels vis-à-vis des dieux ?


Oh, des anthroponymes créés sur βροτός, brotósmortel”, il y en a à la pelle... Une cinquantaine. En tout cas, selon le regretté Olivier Masson.

Olivier Masson,
3 avril 1922, Paris - 23 février 1997, Paris,
linguiste qui s'intéressait à l'épigraphie grecque, chypriote et même phénicienne,
il fut professeur de philologie grecque à l'École pratique des hautes études.



Et si nous passions en revue quelques-uns de ces fameux anthroponymes ? 

Citons par exemple...
  • Ἐχέμβροτος, Ekhémbrotos, littéralement “qui possède des mortels”ἔχω, echo se traduisant par avoir.
Vous en connaissez peut-être un, d'Ekhémbrotos...

Francisé en... Échembrote, poète grec d'Arcadie.

l'Arcadie,
la partie centrale, très montagneuse, du Péloponnèse


Échembrote offrit un trépied de bronze à Héraclès lorsque ce dernier remporta les Jeux Amphictyoniques (les jeux publics de l'époque, imaginés pour souder la nation grecque).

Un trépied de bronze ! On n'a toujours pas compris ce qui avait poussé Échembrote à offrir pareil cadeau à Héraclès, et à ce jour, on n'a toujours pas non plus retrouvé tous les morceaux d'Échembrote, dont le corps fut découvert, haché menu, sous un trépied de bronze.

 
  • Θεόμβροτος, Theómbrotos, littéralement “dieu des mortels (?)θεός, theós, signifiant “dieu”. 
Théombrote était un philosophe cynique, que l'on confond souvent avec Cléombrote d'Ambracie qui, même si platonicien, était encore plus cynique que Théombrote : après avoir lu ce que Platon faisait dire à Socrate sur l'immortalité de l'âme dans le Phédon, Cléombrote en conclut que lui-même serait nettement mieux dans la vie d'après, et alla se jeter dans la mer.
 
Mais j'y pense : voilà peut-être aussi ce qui poussa Échembrote, affublé dans cette vie d'un prénom disons... difficile, à offrir un trépied de bronze à Héraclès ?

La Mort de Socrate,
David, 1787

La mort de Socrate, de David,
revue par le dessinateur Renaud
(source)


  • Cléombrote, vous avez dit Cléombrote ? Κλεόμβροτος, Kleómbrotos. Vous devriez pouvoir traduire cet anthroponyme si vous avez lu Entre Anticlée et Euryclée, Ulysse ne savait pas trop à quel sein se vouer, puisqu'il se compose de κλέος, kléos, “gloire” et de βροτός, brotós, “mortel”, pour donner... “glorieux mortel”. Outre le platonicien Cléombrote d'Ambracie, nous pourrions citer Cléombrote Ier, régent de Sparte de 480 à 479 av. J.-C., et frère de Léonidas.
les Manons de Léonidas, une tuerie.
Il y a même la version sans noisettes,
pour les plus spartiates.


On connaît une variante (attestée) à Κλεόμβροτος, Kleómbrotos, qui ne devrait pas trop vous surprendre : Κλεομρτου, Kleomórtou... (dans le cas contraire, ben, il suffit de lire ou relire Ambroise Paré s'était-il vraiment préparé à l'immortalité ?).


  • Στησῐ́μβροτος, Stēsímbrotos, s'est construit, lui, sur ἵστημι, hístēmi, et βροτός, brotós. 
Hístēmi, “placer, mettre en place ; être / se mettre debout, arrêter, établir…”, on en parlait ici : - Et la Stasi, alors ? - Non, RIEN à voir., et nous pourrions peut-être traduire ce composé par l'homme qui se tient debout, ou l'homme établi 
  
Un Stēsímbrotos célèbre ? Bof... Allez, il y a bien ce bon Stésimbrote de Thasos, écrivain grec né vers 470 av. J.-C. et mort vers 420 av. J.-C., ce qui en fait un contemporain de Périclès. Il aurait écrit plusieurs ouvrages aujourd'hui perdus, dont un pamphlet contre Périclès, justement. 
Ah, le grand Périclès, immense homme d'État athénien, qui aura (littéralement) marqué son siècle, et était notamment connu pour faire avaler leurs oeuvres à ses détracteurs.

 

Périclès,
Περικλῆς, Periklễs,
circa -495 - circa -429


Et il y en a encore 
plein d'autres, d'anthroponymes. Une cinquantaine, je vous dis !


Nous terminerons cette courte revue par deux épithètes divines, rapportées par Homère...

  • τερψῐ́μβροτος, terpsímbrotos, composé homérique, épithète d'Helios, créé cette fois sur τέρψῐς, térpsis, “délice, plaisir” et‎ βροτός, brotós, “mortel, être humain” : “qui met en joie le coeur de l'homme”.
(pour les Belges uniquement)

Ne confondons évidemment pas terpsímbrotos, épithète d'Helios,
“qui met en joie le coeur de l'homme”,
et
c
e pauvre Elio, dont le coeur saigne.
(source)


  • Enfin, l'une des épithètes d'Arès, Ἄρης, Árēs, le dieu de la guerre, était Βροτολοιγός, Brotoloigos, “le fléau des mortels...
Arès.
On ne dirait pas, comme ça






Je vous souhaite, à toutes et tous,

un excellent dimanche, une heureuse semaine.






Frédéric



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on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…)

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Et pour nous quitter,

Un motet.

Interprété par... VOCES8.


Voici, de circonstance, 

du compositeur allemand Heinrich Schütz,
(1585 - 1672),

Selig sind die Toten
(Bénis sont les morts),
SWV 391 (1648),



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dimanche 25 juillet 2021

Ambroise Paré s'était-il vraiment préparé à l'immortalité ?

       
article précédent : dob'i sidhe cēd-marbh Erenn diob




Je ne vous demande pas si vous êtes catholique ou protestant, riche ou pauvre, mais : quel est votre mal ?


Je le pansay, Dieu le guarist (Je le pansai, Dieu le guérit).


Citations d'Ambroise Paré,
qui résument magnifiquement bien son humanité, sa modestie, et sa philosophie.


Ambroise Paré,
circa 1510, Bourg-Hersent, Mayenne - 20 décembre 1590, Paris,
chirurgien et anatomiste français, sans qui plein de CHU seraient anonymes




Bonjour à toutes et tous.


Oui, nous poursuivons en ce jour notre étude des dérivés de la racine proto-indo-européenne...

*mer-mort”.


La tombe de Mel Blanc
(de son vrai nom, 
Melvin Jerome Blank),
30 mai 1908 - 10 juillet 1989,
qui interpréta les voix originales de nombreux
personnages de dessins animés créés par Tex Avery


Les dessins animés de la série Looney Tunes se terminaient
invariablement par le désormais célèbre
That's all Folks, C'est fini, les gars !





Allez, faisons le point.

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C'est le 4 juillet 2021 que nous avons débuté cette étude de la racine proto-indo-européenne *mer-mort”, avec quelques dérivés italiques et particulièrement latins, notamment morior, morīmourir” dont est issu notre français mourir.

Ce jour-là, nous avons également parlé...
  • du datif singulier vénète 𐌌𐌖𐌓𐌕𐌖𐌅𐌏𐌝, murtuvoi, mort”,
et
  • d'autres dérivés latins de morior, morīmourir” :
  • mortuusmort”, qui a cessé de vivre”, “où rien ne se passe ; qui demeure sans vie, dont la vie s'est retirée”, dont est issu notre français mort,
  • mors, mortis, “(la) mort”, dont est issu, par son accusatif mortemle substantif français (la) mort
  • mortālispérissable, sujet à la mortd'où... humain”, et son antonyme immortālis, que nous emprunterons pour en faire nos mortel et immortel,
ou encore
  • le composé moribundus, que nous emprunterons sous la forme moribond.
Heyr himna smiður, 4 juillet 2021

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Le 11 juillet 2021, nous nous sommes penchés sur ses dérivés germaniques, au nombre desquels nous citerons...
  • le vieux norois morðmeurtre”, d'où...
    • l'islandais morðle norvégien mordle suédois mordle danois mordou le féroïen morð.
  • le vieil anglais morðmeurtre” (ou dans un emploi poétique, mort, crime”), d'où le moyen anglais morth, murth, d'où l'anglais... murder, meurtre”,
  • le vieux frison morthd'où le saterlandais Morde, Moort, meurtre” et le frison occidental moard, meurtre”,
  • le vieux saxon morth, d'où le moyen bas allemand mōrt, d'où le bas allemand mort,
  • l'ancien haut allemand, mordd'où le moyen haut allemand mort, d'où l'allemand Mord, meurtre”,
  • le francique (non attesté) *murth, *morth, qui explique le vieux néerlandais morth, et à sa suite, le moyen néerlandais mort, dont sera issu le néerlandais moord,
  • le vieux norois myrðaassassiner”, d'où l'islandais myrðaassassiner”, le danois myrdeassassiner”, le norvégien Bokmål myrdeassassiner”, le féroïen myrðaassassiner”,
  • le gotique 𐌼𐌰𐌿𐍂𐌸𐍂, maurþrmeurtre”,
  • le vieil anglais morðor, meurtre”,
  • le vieux francique *murthrjan-, assassiner”, d'où l'ancien français meurtrir, murtrir, assassiner”, d'où nos meurtre et meurtrissure.

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Le 18 juillet, nous nous baladions parmi les dérivés celtiques de notre racine *mer-mort”, dont notamment...
  • le vieil irlandais marbd'où l'irlandais marbhle manxois marroole gaélique écossais marbh,
  • le gallois marw,
  • le moyen breton marf, maru, d'où le breton marv,
  • le cornique marow,
  • le moyen gallois marwd'où le gallois marw.

Nous avions également traité des composés...
  • moyen irlandais marbnad, d'où l'irlandais marbnath,
  • moyen gallois marwnad, d'ou le gallois marwnad,
  • moyen breton marvnad, d'où le breton marvnad, toujours élégie”,
dont on pourrait retrouver la trace dans certains noms gaulois, avec...
  • Vonatorix, qui désignerait un Maître des chants”, 
ou
  • Vanatactus, qui serait celui qui mène ou dirige les chants”.
Enfin, nous avions parlé de deux noms gaulois non plus apparentés à *mer-mort”, mais vraisemblablement construits sur le terme celtique *-natuVanatus et Vanata, peut-être  antonomases de la fonction de pleureur lors de funérailles.


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En ce 25 juillet 2021, je vous propose de passer à présent au... grec ancien.


Et, pour nous guider, deux guides particulièrement sûrs, Messieurs... 

Robert Beekes 
et

Pierre Chantraine.



Quand je pense qu'un abruti s'était permis de m'assimiler à un facho au vu d'une de mes publications dans un groupe consacré au grec ancien. En réduisant les études de linguistique indo-européenne à une théorie raciste, était-il conscient, pauvre tache, qu'il salissait aussi la mémoire de ces deux linguistes hors du commun, qui ont permis à la linguistique comparative de faire des pas de géant ?

Ah ça, la lecture de J.P. Demoule n'est pas à recommander aux esprits simples et/ou fragiles. 

Je suis même surpris que la mouvance woke /cancel culture /antiracisme / inclusivisme ne soit pas encore montée au créneau pour dénoncer l'horreur de ces études. Ça ne devrait pas tarder.

Taré·e·s·x, va.

 

En grec ancien, tout le bagage hérité de notre redoutée *mer-mort”, pourrait se résumer en un seul mot :

βροτός, brotósmortel”.


Beekes le fait remonter à cette forme indo-européenne que nous avons déjà rencontrée à deux reprises, l'adjectif verbal *mŕ-to-mort”.


Ce qui nous donne :

racine proto-indo-européenne (degré plein, timbre e) *mer-, “mort”
adjectif indo-européen (degré zéro) *mŕ-to-mort
germanique *murþa-meurtre”,
celtique *marwo-mort”,
grec ancien βροτός, brotósmortel”



Le mortel dont il est question, ben oui, c'est l'Homme. L'être humain. D'ailleurs, βροτός est généralement employé comme substantif. Et bien souvent, au pluriel.

Qui plus est, il s'agit d'un terme poétique. Homérique, au sens premier. Et très ancien.


ὢ πόποι, οἷον δή νυ θεοὺς βροτοὶ αἰτιόωνται.
(ṑ pópoi, hoîon dḗ nu theoùs brotoì aitióōntai).

[c'est Zeus qui parle] Ah ! combien les hommes accusent les Dieux !


L'Odyssée, 1.32



Et tant Chantraine que Beekes l'identifient comme étant une forme éolienne...  

oui, bon, je sais, c'était facile


Mais oui, oooh ! le grec éolien est un ensemble de dialectes du grec ancien au nombre desquels on rattache le béotien, le thessalien, mais surtout le lesbien, ce qui fait de l'éolien l'une des fondations de la culture LGBTTQQIAAP
(Enfin !! Il faut vraiment vous expliquer ? OK Boomers !)
LGBTTQQIAAP pour lesbian, gay, bisexual, transgender, transexual, queer, questioning (des personnes qui se questionnent sur leur sexualité), intersex, asexual, allies (les alliés hétérosexuels de la cause) et pansexuels (qui revendiquent une attirance pour n'importe quel genre). 
Cette façon particulièrement étroite de classer les personnes par leur seule sexualité dénote bien son origine puritaine américaine, alors qu'au contraire, ces braves gens de la culture LGBTTQQIAAP prônent l'inclusivité. Je les adore. Si on suit leur discours, votre personnalité, votre humanité, tout se résume... au cul.

Mais j'y pense : le lesbien, voilà peut-être la raison pour laquelle les béotiens de la cancel culture...

(béotien ? la définition leur colle parfaitement : personnage lourd, peu ouvert aux lettres et aux arts, de goûts grossiers ; merci Le Grand Robert de la langue française)

...n'ont pas encore dénoncé le grec ancien et son ascendance indo-européenne ? 

Je blague. Homère est déjà mis à l'index (source). Taré·e·s·x, va.
 
 
L'éolien se parlait principalement en Béotie, sur l'ile de Lesbos (eh !) et dans les colonies grecques de l'Anatolie.

l'éolien, en jaune
(source)



Autrement dit et pour le moment,

racine proto-indo-européenne (degré plein, timbre e) *mer-, “mort”
adjectif indo-européen (degré zéro) *mŕ-to-mort
éolien βροτός, brotósmortel”
grec ancien βροτός, brotósmortel”



Nous en reparlons bientôt à l'occasion d'un prochain article, et je ne vais quand même pas déflorer le sujet... Mais... sachez déjà que cette forme βρoτός, brotós, a son pendant en sanskrit, l'adjectif... मृत, mṛtámort”.

Encore mieux ! Nous pouvons une nouvelle fois le constater, la construction lexicale du sanskrit et du grec ancien peut les rapprocher étroitement - et permet de leur reconnaître une langue-mère commune, ce qui, avouons-le, arrange assez bien l'auteur si modeste


de cet improbable (mais vraiment remarquable) blog consacré aux racines indo-européennes.



Eh oui, le sanskrit amṛtá, “immortel” (le a- initial faisant fonction, comme en grec, de privatif), correspond très précisément au grec ancien ἄμβροτος, ámbrotos, de même sens : “immortel”.

Je dis ça, j'dis rien, mais retenez cet ἄμβροτος, ámbrotos, il nous resservira très bientôt. 
Pom pom pom...
 

Ah oui ! J'allais oublier... cette forme éolienne βροτός, brotósne fut pas la seule en grec ancien au sens de mortel”. Ouh là non, que nenni ! Car l'on atteste une autre forme grecque ancienne, μορτός, mortós. De même sens.

Ô surprise, nous en trouvons un parfait équivalent en sanskrit, avec मर्त, marta, le mortel, l'homme”.

- Mais ?? Mais c'est quoi ce bordel brotós, mortel” ?? Je pouvais difficilement admettre ce βροτός, mais si toi-même, Blondieau, tu me dis qu'il y a eu un μορτός, mortós !!? 
 
Il est limpide, ce μορτός, mortós. On voit bien qu'il provient de *mer-. 
Mais franchementbrotós !! Bro - tós !! 
Brrrrrrrro - tós !!
C'est du grand n'importe quoi, oui. 

Fernand Ucon

 

- Monsieur Ucon, bien le bonjour ! Je dois le reconnaître, curieusement, cette remarque est excellente.

Oui, il y a bien eu (au moins) deux formes, de même sens : βροτός, brotós et μορτός, mortós.

Et μορτός, mortós, qui se rapproche formellement de notre adjectif indo-européen *mŕ-to-, doit en toute logique être la plus ancienne des deux. 
(En réalité, ce n'est pas tout à fait exact ; Beekes fait remonter μορτός, mortós, à une autre forme indo-européenne dérivée de *mer-, de degré plein au timbre o *mór-to-.)

Quant à ce βροτός, brotós, d'origine éolienne, 
qui s'emploiera donc surtout en poésie - ce dont Homère ne se privera pas (mais bon, il n'avait que ça à f**tre, aussi) -,

 on pourrait supposer qu'il est le produit d'une altération de μορτός, mortós. 


Allons donc un tout petit peu plus loin dans l'explication de ce surprenant bro en lieu et place d'un attendu... mor.


Hein, bro !

- Mais, mais ? Je ne vous permets pas ! 
 

Car, admettons-le, c'est bien à une forme possédant un μ-, m, à l'initale que nous devrions nous attendre.

Et c'est le grand - et regretté - linguiste et helléniste Michel Lejeune qui vient ici à notre secours,

Michele Lejeune,
30 janvier 1907 - 27 janvier 2000.

par l'intermédiaire d'un ami très cher qui m'a déniché son explication, limpide, et que je remercie chaleureusement.


Précisons tout d'abord que la forme μορτός, mortós, est elle-même déjà l'évolution d'une forme précédente, non attestée, *μροτός, *mrotos.

Les anciens, vous connaissez la chanson.

Quant aux nouveaux : c'est par métathèse que l'on est passé de *μροτός, *mrotos, à μορτός, mortós.

La métathèse, en linguistique, est une permutation par laquelle les lettres d’un mot s'inversent. En français, nous connaissons l’aréoport et son contraire l’aréopage.


Mais... reprenons à *μροτός, *mrotos, car c'est elle, la forme sur laquelle se développera βροτός, brotós.

En grec ancien, au contact de la consonne liquide, dans les anciens groupes consonnantiques "*mr", "*ml", "*nr", la fin de la nasale (m/n) perd sa nasalité, pour se réduire à l'explosion d'un "b" (ou d'un "d").

C'est ainsi que ces groupes *mr, *ml, *nr se transformeront respectivement,

si entre voyelles,

en 
-μϐρ-, -mbr-, 
-μϐλ-, -mbl- 
et 
-νδρ-, -ndr-,

et

se réduiront,

si à l'initiale du mot

en 

βρ-, br-, 

βλ-, bl-,

et 

δρ-, dr-.


Ce qui explique magnifiquement ces formes ἄμϐροτος, ámbrotos (*mr ⇒ -μϐρ-, -mbr-) et βροτός, brotós (*mr ⇒ βρ-, Br-), créées sur l'original *μροτός, *mrotos.


- Mais euh, mais pourquoi ? Pourquoi ces transformations ?

- Décidément, excellente question. 

Cette adjonction/insertion d'un "b" s'explique pour des raisons d'euphonie.


Oh, ne jouez pas les vierges effarouchées.


Pas avec moi.

Ce même phénomène s'est présenté souvent en... français.

Comment pensez-vous qu'on soit passé du latin numerus au français nombre ?
Amusez-vous à prononcer numre, ce qu'aurait dû donner le latin numerus...

Eh. Voilà, vous avez tout compris.

Pareil en grec ancien, où ce *μροτός, *mrotos, jugé imprononçable, ou à tout le moins, moche, subit un traitement identique à celui que nous ferions plus tard subir à nomre

Certes, comme nous le savons tous, les anciens Grecs étaient philosophes. Ils auraient parfaitement pû s'accomoder de ce mot imprononçable / moche.

Mais là, non, ils ont préféré y rajouter un b épenthétique (tout en abandonnant le m de départ).

Ce qui tombe assez bien, car l'épenthèse

- c'est de cela qu'il s'agit, qui consiste à insérer dans la parole un son supplémentaire pour clarifier, faciliter, ou rendre plus naturelle l'élocution -,

l'épenthèse, donc, tire son nom d'un calque du... grec ancien ἐπένθεσις, epénthesis, qui signifiait insertion.

Les anciens Grecs, pas encore contaminés par la cancel culture, et qui comprenaient toujours le sens de ἐπένθεσις, epénthesis, ornèrent donc *μροτός, *mrotos, d'un joli β, b, pour en faire un mot enfin euphonique, et prononçable sans devoir systématiquement se laver la bouche après coup.




Cette explication, mine de rien, nous permet également de préciser et compléter le schéma d'évolution depuis *mer-, “mort” vers βροτός, brotósmortel” :

racine proto-indo-européenne (degré plein, timbre e) *mer-, “mort”
adjectif indo-européen (degré zéro) *mŕ-to-mort
ancien grec (non attesté) *μροτός, *mrotos
épenthèse
éolien βροτός, brotósmortel”
grec ancien βροτός, brotósmortel”


Quoi qu'il en soit, sur ἄμβροτος, ámbrotos, “immortel”, s'est créé l'adjectif grec ancien ἀμβρόσῐος, ambrósios, “immortel”, donc aussi... “divin

ἀμβρόσῐος, ambrósios, épithète de TOUT ce qui concerne les Immortels : cheveux, robes, sandales, huile... (habit vert, épée...)


Les Immortels.
Ici, Erik Orsenna devisant avec Alain Finkielkraut

D'où le substantif... ἀμβροσία, ambrosía, que nous avons emprunté via le latin ambrosia, pour en faire notre ambroisie, cette nourriture d’un goût et d’un parfum si délicieux, qui était destinée aux divinités de l’Olympe, et qui en outre donnait l’immortalité aux mortels qui en goûtaient.

On pense à présent qu'il pourrait s'agir de miel sauvage, ou de graisse animale liquéfiable, voire d'huile d'olive, son équivalent en sève végétale.

Intéressant, non, ce pouvoir divin - ici, même, divinisant ! - de la graisse, de l'huile... Qui n'est pas sans rappeler l'onction

Oui, nous en avons déjà parlé : vous voulez l'extrême-onction, avant le kouign-amann ? 

La nourriture des dieux de l'Olympe,
attribué à Nicola da Urbino, 1530,
Musée Boijmans Van Beuningen, Rotterdam

(euh, d'expérience, pour les Néerlandais, deux infâmes sandwichs mous
dotés d'une minuscule tranche de gouda, sans beurre ni salade,
consommés avec un verre de lait,
c'est déjà de la nourriture divine, donc, méfiance)


Le prénom Ambroise (Ambrosius) renvoie à l'ambroisie, bien évidemment. 

L'un des plus célèbres Ambroise, c'est bien Ambroise Paré, considéré comme le père de la chirurgie moderne.


Je ne veux pas faire mon intéressant, et encore taper sur le même clou

- Delenda Carthago, comme disait l'autre -,

mais bon, le grec ancien ἀμβροσία, ambrosía, possède un remarquable cognat, tant par la forme que le sens, le... sanskrit...

ouai-eeeuh, je sais

...अमृत, amṛ́ta, dont nous avons vu qu'il signifait immortel, mais qui est à prendre ici au sens d'“élixir de vie, immortalité, nourriture et nectar des dieux”.


Allez, un dernier mot en grec ancien pour aujourd'hui : 

βρότος, brótos.

- Mais enfin !? Tu viens d'en parler, Blondieau, tu n'as fait que ça !

- Ben non. Ici, il s'agit de βρότος, brótos, pas de βροτός, brotós. 

Mais au moins, me voilà rassuré sur votre santé. Je commençais à m'inquiéter ; je suis heureux de retrouver le Fernand Ucon que j'ai toujours connu.


Et βρότος, brótos désignait le sang.

Oh, pas n'importe lequel ! Le sang qui coulait des plaies infligées par l'ennemi, le sang des guerriers, celui, pur ou impur, susceptible d'abreuver les sillons.


Beaucoup ont essayé de rapprocher βρότος de βροτός. 

Bah, pourquoi pas ? Le sang répandu sur le champ de bataille évoque clairement les morts, non ?

Mais NON, aucune étymologie sérieuse ne va dans ce sens.

Pour les linguistes modernes, l'étymologie du grec ancien βρότος, brótos“le sang verséest tout simplement inconnue, voire

- et ça, c'est dans le meilleur des cas -

incertaine.


Et moi là-dessus, je vous laisse.

On parlera encore de grec ancien dimanche prochain.



Je vous souhaite, à toutes et tous,

un excellent dimanche, une heureuse semaine.






Frédéric



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Et pour nous quitter,

une louange des mortels adressée au monde divin.

Un Te Deum (si pas LE Te Deum),

celui en ré majeur de Marc-Antoine Charpentier, qu'il composa entre 1688 et 1698.


En voici en tout cas le prélude...


Dans les manuscrits anciens, on donne parfois au Te Deum, hymne latin chrétien,
le titre de... 
hymnus ambrosianus (hymne ambrosienne),
par allusion à l'un de ses auteurs (présumés, hein !),

Ambroise de Milan.

Décidément, tout se tient.

Ce bon Ambroise de Milan (Aurelius Ambrosius),
339 - 397,
qui, de fait, devait avoir l'oreille.


https://youtu.be/I3LIlzPtsmw

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