- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 21 octobre 2018

Le comté serait-il un fromage fait à base de Hobbits?







As for the Hobbits of the Shire, with whom these tales are concerned, in the days of their peace and prosperity they were a merry folk. They dressed in bright colours, being notably fond of yellow and green; but they seldom wore shoes, since their feet had tough leathery soles and were clad in a thick curling hair, much like the hair of their heads, which was commonly brown. Thus, the only craft little practised among them was shoe-making; but they had long and skilful fingers and could make many other useful and comely things. 

Quant aux Hobbits de la Comté, dont il s'agit dans ces récits, ils étaient, du temps de leur paix et de leur prospérité, de joyeuses gens. Ils se vêtaient de couleurs vives et affectionnaient particulièrement le jaune et le vert, mais ils portaient rarement des chaussures, leurs pieds ayant la plante dure comme du cuir et étant revêtus d'un épais poil frisé, très semblable à leur chevelure, communément brune. Ainsi le seul métier manuel qui fût peu en honneur chez eux était-il la cordonnerie, mais ils avaient les doigts longs et habiles, et ils savaient fabriquer bien d'autres objets utiles et agréables à l'œil.



The Lord Of The Rings:

The Fellowship of the Ring, 1951

Prologue, 1. Concerning Hobbits,

John Ronald Reuel Tolkien
J. R. R. Tolkien, 3 janvier 1892 – 2 septembre 1973,
passionné de vieux norois et de moyen gallois...

Je suis né, jour pour jour, 70 ans
(“soixante-dix ans” pour mes amis Français,
ou encore, s'ils préfèrent, cinquante-vingt ans,
ou même quarante-trente ans. Ou trente-quarante ans?)
après lui...




“Hobbitoutai

Stromae



Bonjour à toutes et tous !


La semaine dernière, je vous avais exprimé mon parfait désintérêt pour la racine indo-européenne 
*kom-“avec, que l'on retrouvait absolument partout, au point que finalement, elle en perdait tout son charme (en eût-elle été dotée)...


La seule chose qui puisse m'émouvoir, ce sont ces mots où, si l'on creuse un peu, elle refait surface alors qu'on ne l'y attendait pas. C'était bien entendu le cas de contrée, étudié dimanche dernier. 



Mais voilà.

Voilà qu'une fidèle lectrice du blog, un peu trop rapide sur le coup, croit lire, dans l'article de la semaine dernière, au lieu de ce contrée, ... comté !

Bon, il faut lui pardonner. Quand, dans sa famille proche, on parle de “ankrrrrre” pour désigner le beurre, il est évident qu'on a droit à des circonstances atténuantes.

(Tout est là: vous voulez l'extrême-onction, avant le kouign-amann?)

Et voilà cette fidèle lectrice me lancer sur comté.

Et là, qu'est-ce que je dois faire, moi ?

Bonne âme, bonne poire... Oui, je retourne au charbon, et reprends mon dictionnaire étymologique, pour nous intéresser à ... comté.




Retenons les deux premières acceptions du mot, selon Le Grand Robert de la langue française:



  1. Domaine dont le possesseur prenait le titre de comte. Terre érigée en comté.
  2. Subdivision territoriale, en Grande-Bretagne et dans les pays anglo-saxons (traduit l'angl. county).


Vous l'aurez compris, point de comté sans comte.
Donc, en toute logique étymologique
- et dans étymologique, il y a logique -,
commençons par nous intéresser à ce dernier: comte.


L'infatigable Grand Robert de la langue française - toujours lui - nous apprend qu' ...

à la fin de l'empire romain et dans le haut moyen âge, comte était le nom de certains dignitaires (officier du palais, commandant militaire, gouverneur d'un territoire).
Ou encore, qu'à l'époque féodale, comte désignait le seigneur d'un fief.
Et qu'enfin, il s'agit toujours d'un titre de noblesse qui, dans la hiérarchie nobiliaire, prend rang après le marquis, et avant le vicomte.



Les Chants de Maldoror furent une révélation
pour l'ado que j'étais...

Portrait présumé d'Isidore Ducasse,
connu sous le nom de plume de
Comte de Lautréamont


Quant à son étymologie...


Ce nom masculin est issu

- oh, on est aux alentours de l'an mil -
du latin comitem, l'accusatif singulier de comes.

Comes ? Mais c'était le compagnon, le camarade, le partenaire. Ou alors le domestique, le serviteur...


Sur le nominatif comes s'était créé à la même époque l'ancien français ... cuens, cons.

Psss ! L'ancien français, descendant du latin, était encore une langue flexionnelle, et comptait deux cas, qui à eux deux reprenaient l'ensemble des anciens cas latins, à savoir les nominatif, vocatif, accusatif, génitif, datif et ablatif. 
Mais quels étaients donc ces deux cas ? Mais certainement:
  • Le cas sujet, qui reprenait le nominatif et le vocatif latins, et 
  • le cas régime, qui reprenait ben... tout le reste !
En d'autres termes, l'ancien français cuens, cons était un cas sujet.
Le cas régime du même mot, créé lui sur l'accusatif comitem, c'était, selon ses premières transcriptions, compte, qui évoluera rapidement en contes, puis - forcément - en comte.

Deux mots pour exprimer la même chose...

À un certain moment, à mesure que la langue perdait son caractère flexionnel hérité de son illustre ancêtre, il a bien fallu choisir, et n'en garder qu'un. 
Ce fut - nous le savons - le cas régime, contes, qui l'emporta !

Notez déjà qu'emprunté à l'ancien français comte et à l'anglo-normand conte, naîtra l'anglais count.

Count qui ne sert pratiquement, en anglais qu'à translater notre comte français ou ses cognats indo-européens, comme dans The Count of Monte Cristo; l'anglais ayant son propre mot d'origine germanique, earl, pour désigner les comtes britanniques. 
On y retrouve malgré tout notre comte dans le féminin de earl: countess.

Quant à ces cognats indo-européens, sachez que du latin comes dériveront notamment également, à côté du français comte, l'italien conte, ou encore le portugais et espagnol conde.




Bon, et ce comes latin, si on l'examinait d'un peu plus près, mmh?


C'est un composé.


De cum-

- m'enfin?? ça alors !!!? - 
et de .


Cum, “avec”, et eō, “aller”.

Pour être très précis, on le fait remonter à une forme italique *kom-i-t-“allant ensemble”, ou, au pluriel, “qui vont ensemble”.
Comes, au sens littéral, désignait celui qui va avec: qui va de pair, qui accompagne.

Eh oui, encore une fois, l'insipide, l'insignifiante, la plus que banale indo-européenne *kom-“avec” a réussi à s'imposer dans un de mes articles...

Pour ce qui est du latin eō, īre, sachez que lui descend, par le proto-italique *eō, de la racine indo-européenne *ei-aller, sortir, que j'avais mentionnée en un froid dimanche de 2011, précisément le 25 décembre, dans l'article que voici:

du passage des ans.



Mais revenons à comes.


Oscar Bloch et Walther von Wartburg...




- ce dernier bien meilleur linguiste que créateur de voitures - 


une de ces infâmes Wartburg est-allemandes...
...nous expliquent que dès le règne de Constantin, comes prit le sens de haut personnage faisant partie de la suite de l'Empereur (Constantin, on se ressaisit)“délégué plénipotentiaire que l'Empereur envoyait dans les provinces”. 

Constantin le Grand, 280 - 337


Par la suite, les Mérovingiens et les rois visigoths conservèrent le titre pour désigner leurs propres envoyés - on ne change pas une équipe qui gagne.

Et c'est sous les Carolingiens que le développement de la féodalité finira par faire de comte un titre de noblesse. 


Voilà pour comte.



Quant à comté, que l'on connaissait d'abord (nous sommes au début du XIIème) sous la forme cunté, conté, on le soupçonne d'avoir dérivé du latin médiéval comitatus, qui désignait notamment un “territoire administré par un - je vous laisse un peu chercher ?.... OUI !! - comte”.


Comitatus pouvait cependant désigner d'autres choses... Comme une cour de justice (fin du Xème). 


Tout en vous signalant qu'à l'origine, le latin comitātus était la substantivation du participe passé de comitoraccompagner... , construit sur ... comes, et désignait notamment une troupe de soldats, une escorte... 



L'anglais a emprunté notre ancien français comte ?

Bah, pourquoi s'arrêter en si bon chemin?

Et hop, de l'ancien français conté, l'anglais, par l'anglo-normand conté, fera, via le moyen anglais countee, counte, conte, l'anglais moderne... county.



quelques-uns des counties anglais


Depuis la fin du XVIIIème, le français - soyons fous - a emprunté ce county anglais, pour en faire une nouvelle acception à comté: 

circonscription administrative des pays de langue anglaise
Le mot est même institutionnel en français du Canada, excusez du peu.

Le genre de notre français - ou plutôt ancien puis moyen français - comté a mis du temps à se fixer...

Ben oui. L'analogie était trop forte avec des mots féminins en -té, comme société, parenté...
C'est ainsi qu'on le retrouve encore au féminin, dans le toponyme... Franche-Comté.

La Franche-Comté, ancienne province de France provenant de la division de la Bourgogne en 1381.



Besançon, préfecture du département du Doubs,
siège de la région Bourgogne-Franche-Comté, et surtout...
résidence de quelqu'un qui m'est cher, qui se reconnaîtra,
sans qui ce blog improbable ne serait connu que de quelques-uns...


Et c'est aussi au féminin que la première traduction française de l'oeuvre de Tolkien a choisi de mettre Comté, pour traduire l'anglais Shire.

Peut-être, très intelligemment, pour y placer une notion historique, temporelle, qui renvoie le lieu et son histoire à un lointain passé? Qui l'inscrit ainsi dans la réalité ?
Si vous en savez plus, contactez-moi !

Shire qu'on peut traduire par, voyons... comté.


Fondée au milieu du Troisième Âge, la Comté, The Shire, est une région du Nord-Ouest de la Terre du Milieu (Middle-earth), au cœur de l'Eriador, connue principalement pour être infestée de Hobbits.



The Shire


The Shire, en plus de grouiller de Hobbits, nous donne le mot de dimanche prochain...

Eh oui, on parlera de Shire.


Hobbits


Une p'tite récap', pour la route ?


racines indo-européennes *kom-“avec et *ei-aller, sortir
composé proto-italique *kom-i-t-, “allant ensemble”, 

composé latin comes [cum, “avec” + eō, “aller” ] au nominatif, comitem à l'accusatif

-----


nominatif latin comes


cas sujet ancien français cuens, cons 

élimination par comte


-----

accusatif latin comitem


cas régime ancien français compte

contes

ancien français, moyen français, français comte

---

accusatif latin comitem


cas régime ancien français compte

contes

ancien français comte

emprunt

anglo-normand conte

emprunt

vieil anglais, moyen anglais, anglais count, “comte

-----



racines indo-européennes *kom-“avec et *ei-aller, sortir
composé proto-italique *kom-i-t-, “allant ensemble”, 
composé latin comes [cum, “avec” + eō, “aller” ]

comitoraccompagner...

participe passé comitātus

substantivation

comitātus, “troupe de soldats, escorte...

latin médiéval comitatus“territoire administré par un comte”, “cour de justice”...

XIIème, ancien français cunté, conté

ancien français, moyen français et français comté

-----


ancien français conté


emprunt

anglo-normand conté

emprunt

moyen anglais countee, counte, conte

anglais county

emprunt

nouvelle acception au français comté:
circonscription administrative des pays de langue anglaise






Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une très, très belle semaine !

À dimanche prochain ?




Frédéric



PS: dans ces articles, les passages de texte en bleu, vous l'aurez compris, traitent d'éléments de linguistique.

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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
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Et pour nous quitter, 

en hommage à cette pauvre *kom-“avec
qui essaie tant de me plaire, mais sans trop y parvenir,

Le Plat Pays,
d'un des plus grands chanteurs, compositeurs et interprètes francophones,
le grand, l'immense Stromae.

Quoi ? Ce n'est pas de lui ? Ah bon ?
Non, c'est d'un certain Brel, apparemment.



Et puis, Belge je suis.
Autant *kom- me laisse de marbre et Stromae m'exaspère, 
autant je vénère les Snuls, qui ne font vraisemblablement rire que les Belges.

Avec,
les Snuls




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Vous voulez être sûrs (sûrs, mais vraiment sûrs) de lire chaque article du dimanche indo-européen dès sa parution ? Hein, Hein ? Vous pouvez par exemple...
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dimanche 14 octobre 2018

'jour m'sieur, dame, z'avez rien contre la country ?





Et c’est le même secret que je t’enseigne. Ton passé tout entier n’est qu’une naissance, de même que, jusqu’aujourd’hui, les événements de l’empire. Et si tu regrettes quelque chose, tu es aussi absurde que celui-là qui regretterait de n’être point né à une autre époque ou petit alors qu’il est grand ou dans une autre contrée, et qui puiserait dans ses absurdes rêveries son désespoir de chaque instant.


Antoine de Saint-Exupéry,












Citadelle (1948)





















Bonjour à toutes et tous !



Et moi, où je puise mon inspiration ?



nettement moins connues que les autres, et pourtant, c'est plus
souvent elles que nous implorons...


Où je puise mon inspiration ? C'était ça, la question ?


Oh, ben, parfois, je cherche dans le dictionnaire, ou je pioche dans un de mes dictionnaires d'étymologie indo-européenne préférés, par racine ou étymon (Watkins, ou Leiden, pour faire court).


Ou alors, bien sûr, je réponds à une suggestion, à une demande précise.


Ou moi-même je sèche devant un mot, et me demande vraiment quelle en serait l'origine...


Pour ce dimanche, c'est ce dernier scénario qui l'a emporté. 


Je me demandais ce que pouvait bien vouloir dire notre français contrée.
Et quels étaient ses liens avec l'anglais country.



At the British countryside...

Alors, qu'en est-il ?


Pour tout vous dire, j'avais déjà traité de la racine indo-européenne à l'origine du mot, mais jamais dans un article qui lui était dédié. 


Pourquoi ? Mais parce qu'on la retrouve PARTOUT, et qu'en soi, et à mes yeux du moins, trop commune, trop courante, elle ne présente que peu d'intérêt. 


Ouais... Si ce n'est dans ces mots comme contrée, où vraiment, on ne l'attend pas, où elle surgit sans qu'on l'ait invitée.


Honnêtement, je ne faisais pas le lien entre elle et contrée...


















Oui, oui, oh, on y vient !!

Cette racine indo-européenne à l'origine de contrée, c'est ...



*kom-“avec”.
- Et vraiment, c'est pas demain la veille que je lui dédierai un article -

Oui, bien sûr, *kom-, qui nous a donné le latin cum, et à sa suite cette multitude, cette masse, cette déferlante, cette flopée, ce fatras de mots follement passionnants, de commun à comprendre, de compatriote à comparse...


Pfff.

Vraiment - c'est peut-être strictement personnel -, mais je n'y trouve aucun intérêt
C'est comme ça.

D'où ma grande surprise, précisément, en découvrant cette même *kom- derrière contrée...


C'est curieux, j'ai l'impression que vous trépignez...


Non ?
















Allons-y.


Nous retrouvons notre contrée attesté sous les formes cuntretha et cuntrede, mi-XIème, pour évoluer en contree fin de ce même XIème siècle.


Et c'est de l'adjectif féminin bas latin (non attesté) *contrāta que tout ce petit monde descendait.


*contrāta, ellipse de contrāta regio, ou contrāta terra, désignant la région, ou la terre, là, en face... 










Ce lopin de terre, cette étendue de terre, ou carrément ce pays, tant qu'à faire, qui

- étymologiquement -
vous fait face.

Vous l'aurez deviné, l'adjectif *contrāta s'est créé sur le latin contrā“en face de, vis-à-vis, au contraire de, en sens contraire de, par opposition à”.


C'est bien évidemment lui

- faut-il vraiment le préciser ? -
qui nous a légué notre français “contre”, via, au IXème, la forme latine contra, évoluant, fin du XIème, en cuntre et enfin contre, vers 1170.


Et donc,

ça aussi, vous l'aurez compris,
le latin contrā s'est construit, lui, sur cum.


Sur cum ? Ah bon ?

Mais oui ! 


Un mot, peut-être, avant d'aller plus loin...


Nous assistons ici, mais en un léger différé de quelques millénaires, au même processus qui a donné le latin extrā à partir de ex, ou intrā à partir de, de ... in (bravo si vous aviez trouvé). 



Aaah [soupir], Ernout et Meillet en parlaient déjà. 




Mais oui, et je savoure toujours autant la science de Messieurs Ernout et Meillet, ou Chantraine, qui avaient déjà compris l'importance des racines indo-européennes dans la reconstruction étymologique du latin, ou du grec...


Et donc, dans leur fameux, célèbre et indispensable dictionnaire étymologique de la langue latine, ces incroyables érudits qu'étaient Alfred Ernout et Antoine Meillet avaient déjà établi le parallèle formel entre le latin contrā (ou plus exactement son masculin contrō) et l'osque contrud


L'osque ehtrad étant, lui, le pendant du latin extrā. 

Même procédé, terminaison équivalente
Remarquez la concision de l'osque. On parle d'ailleurs souvent de l'osque court
Au secours
(source)

Ernout et Meillet allaient même jusqu'à proposer une sémantique à ce suffixe, qui, selon eux, devait probablement marquer l'opposition de deux notions... 


Et ils avaient même été un peu plus loin... 

En remarquant que ce suffixe latin -trō/-trā,
présent donc sous la forme -ōd/-ud en osque, allez, on suit,
devait être d'origine indo-européenne, car c'était vraisemblablement toujours lui que l'on retrouvait terminant l'adverbe gotique aljaþrō“d'ailleurs”, ou qui terminait les sanskrits अत्र (“atra”), ici, et तत्र (“tatra”), là...


Ça ne vous dit rien, un suffixe indo-européen marquant l'opposition ?

Mais oui, oh !!!

Allons, allons, réfléchissez...







Si du moins vous une meilleure mémoire que la mienne




- et ça, c'est facile -,



et que vous suivez ce blog depuis au moins le 2 septembre de cette année

(2018, pour les générations à venir),
vous vous souviendrez que nous avons évoqué, dans
Épenthèseuh, épenthèseuh, est-ce que j'ai une gueule d'épenthèseuh?,
le suffixe contrastif *-t(e)ro- (ou *-t(e)ros-).


Ouiiii! Bingo. C'est bien de lui qu'il s'agit ! 


En ce 2 septembre 2018, nous en avions présenté un bel exemple en grec ancien, où, combiné à l'adjectif δεξιός, dexiós, littéralement “de droite, à droite”, il avait donné δεξιτερός, dexiterós, littéralement “ne concernant exclusivement que le côté droit (par opposition au côté gauche)”, d'où son très, très lointain dérivé, notre français ... “dextre”.



Eh oui ! Ernout et Meillet avaient eu le nez creux.

Respect. 



En revanche, 

et ici, c'est Michiel de Vaan qui parle, 
nous n'avons rien retrouvé qui permette d'affirmer que ce suffixe indo-européen *-t(e)ro-ait été associé à la racine *kom- ailleurs que dans le groupe italique.

De là, la proposition selon laquelle la reconstruction italique *kom-tero- est une innovation propre au proto-italique, car non-existante en indo-européen commun.



Bon, voilà pour ce qui est de l'étymologie de ce beau contrée.

Oui, car je ne l'ai pas dit, je trouve ce mot réellement beau. Particulièrement évocateur, doté d'un charme délicieusement suranné et désuet qui a tout pour me ravir...
le charme délicieusement suranné et désuet du Windsor Hôtel Cairo


Mais...

Reprenons le sens de contrée, tel qu'il nous est transmis par son étymologie, voulez-vous ?

Redisons-le, il serait donc issu d'une forme italique innovante, mariant deux racines indo-européennes que personne n'avait visiblement jamais imaginé associer:

  • *kom-“avec”, 
et
  • ce fameux suffixe contrastif *-t(e)ro-.

Quant à son sens original, comment faut-il l'interpréter ?


La terre d'en face, certes, mais pensons à cette ingénieuse construction italique d'un “avec” opposécontrasté


En opposition, oui, mais par rapport à quoi ?


Au reste. À tout ce qui n'est pas “avec.  


En d'autres termes - et c'est bien ce que l'on retrouve dans notre français contre -, implicitement

mais l'étymologie nous rend cela explicite -,
la relation que vous établissez entre un objet et ce contre quoi il [se trouve, est adossé, est posé, est appuyé...] - que sais-je -, est une relation absolue, d'un objet à l'autre, à l'exception de tous les autres.

Selon cette logique, seul un objet (ou un seul ensemble d'objets, on va pas chicaner) peut être contre celui que vous désignez. 


Suis-je clair ? Peut-être pas, hein... 


Ce que je veux dire, c'est qu'étymologiquement, le terme contrée ne peut faire référence qu'à une étendue de terre proche, voisine, immédiatement face à vous. 

Littéralement juxtaposée.

En totale opposition avec d'autres étendues, éloignées car non-attenant à l'endroit où vous êtes.


La contrée ne peut-être qu'un lieu que vous connaissez, où vous vivez, que vous pouvez contempler là, précisément devant vos yeux, à l'exclusion d'autres terres.


Il y a là, au cœur même de la sémantique du mot contrée, une formidable, une puissante notion d'appartenance, ou en tout cas de localisation


L'expression en nos contrées si l'on part du sens originel du latin contra, serait ainsi un vilain pléonasme, ce nos étant dès lors parfaitement superflu ; en ces contrées pouvant amplement suffire.


De même, parler de contrées lointaines serait une pure hérésie, un oxymore de derrière les fagots...


Bon, bon, oui, peut-être, il n'y a que de grands malades comme moi qui peuvent trouver passionnant ce genre de considérations...


Mais bon, on n'se r'fait pas, mon bon monsieur.






Ah oui, j'allais oublier... 


Et donc, l'anglais nous a emprunté

- pour faire simple -
le moyen français contree via
- forcément -
l'anglo-normand, précisément contré, countré, cuntré, pour créer country.


Country qui, remarquons-le, a étendu le sens original, “localisé, du mot, pour désigner un pays, une région, ou la campagne, mais en a parfois conservé, malgré tout, un sens restreint, comme dans l'expression “to die for one's country”, que l'on pourrait parfaitement traduire par “mourir pour la patrie”.



Et je finirai en beauté, en vous donnant un exemple édifiant de cette notion d'appartenance, de localisation encore bien palpable dans un autre dérivé roman du latin contrāta...


Je veux parler de l'italien contrada, au pluriel contrade, qui désigne encore, à Sienne

- pour citer un exemple bien connu, mais il y en avait ailleurs -
des subdivisions territoriales correspondant à des regroupements culturels particulièrement marqués au sein des quartiers médiévaux de la ville.

L'appartenance à l'une ou l'autre de ces contrade vous conférait, à l'époque de Sienne cité-État rivale de Florence sur la Toscane, une véritable identité, qui teinterait - le mot est faible... qui définirait, scellerait ! - votre vie tout entière.





Et voilà !


Mes remerciements sincères à Ernout et Meillet, Michiel de Vaan, Alain Rey et à l'Oxford English Dictionary pour leur aide précieuse dans la conception de cet article. 




Récap' ?


racine indo-européenne *kom-“avec suffixe contrastif *-t(e)ro-
proto-italique *kom-tero- 
osque con-trud, latin con-trō, con-trā, “en face de, par opposition à...

IXème, latin postclassique contra

fin du XIème, ancien français cuntre

vers 1170, ancien français contre

moyen français contre
français contre

---

racine indo-européenne *kom-“avec suffixe contrastif *-t(e)ro-
proto-italique *kom-tero- 
latin con-trō, con-trā, “en face de, par opposition à...
adjectif latin contrāta dans contrāta regio / contrāta terra
ellipse
mi-XIème, ancien français cuntretha et cuntrede
fin XIème, ancien français contree
moyen français contree
français contrée

---

fin XIème, ancien français contree

moyen français contree

anglo-normand contré, countré, cuntré
anglais country






Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une très, très belle semaine !

À dimanche prochain ?




Frédéric



PS: dans ces articles, les passages de texte en bleu, vous l'aurez compris, traitent d'éléments de linguistique.

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CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
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Et pour nous quitter, 

un peu de musique de la campagne,

de la musique ... Country.

Maren Morris, jeune et talentueuse auteur/compositrice/interprète dont j'ai découvert le premier album il y a peu, qui mélange habilement Country et Rock/Pop,
dotée d'une superbe voix, et d'un sens de la mélodie irréprochable...

Ici, dans une version acoustique, épurée - minimaliste comme on dit dans la presse intello-branchouillarde - d'un morceau que j'ai pratiquement écouté en boucle pendant les dernières vacances:

Company You Keep



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