- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 5 février 2023

j'ai vu que mon instructeur de vol allait avoir un accident en survolant Monument Valley...






“So this is where God put the West.”

C'est donc ici que Dieu a placé l'ouest (américain). »)


Citation attribuée à John Wayne,
quand il vit pour la première fois Monument Valley.


Monument Valley




Chers lecteurs, bonjour.



En ce dimanche, la campagne de fouilles



autour du latin moneō se termine.


Ce latin moneō qui
- je ne vous l'apprends plus -,
signifiait « faire savoir, faire se souvenir, faire songer à », « avertir, recommander, instruire, annoncer, prédire, conseiller... », et qui était issu de notre remarquable racine proto-indo-européenne...

*men-« penser ».






Psss, tout à fait entre nous :
pour retrouver le résumé des articles précédents de cette étude, voyez :



En ce froid dimanche de février, je vous proposerai, Madame,


non pas UN, ni DEUX, mais bien... TROIS dérivés frrrrrançais de moneō !


Le premier ? 

Ce mot français est un emprunt, de la moitié du XVème, à un substantif latin
(un nom d'agent, pour être précis)
construit lui-même sur le supin de notre moneō, monitum. 




L'avez-vous deviné, ce nom d'agent

Ouiiii ! Monitor, qui donnait par ailleurs, au génitif, monitōris
Oui, tout comme clitor. C'est malin, et tellement subtil.

Le monitor latin, sans surprise, était celui qui vous conseillait, voire vous avertissait. Il pouvait être aussi votre précepteur.




Vous l'aurez compris, le mot français qui en dérive, c'est moniteur.

ici, celui de l'auto-école



Je ne vais pas vous faire l'injure d'énumérer toutes les acceptions de notre moniteur, mais sachez toutefois que son premier emploi en français s'appliquait au souffleur, dans un théâtre.

Remarquez comment se retrouveraient dans la description de travail d'un souffleur,
comme par enchantement,
quelques-unes des meilleures définitions de son lointain étymon moneō :

« Comme souffleur, vous devrez :
  • aider l'acteur sur scène à se souvenir de son texte ;
  • idéalement faire preuve d'anticipation, en prévoyant les défaillances de mémoire des acteurs (...) »

Ah oui, le souffleur, l'ancêtre du prompteur, du téléprompteur.




Souffleur, à ne pas confondre avec ventilateur...


Comme, ci-dessus, dans cette infâme traduction, où l'anglais fan devient ventilateur en français, ce qui est parfaitement exact, mais dans un tout autre contexte.

Ça me fait penser : en ce moment circule sur FB un de ces machins réducteurs et péremptoires, pétri de si belles intentions, 
(celles dont l'enfer est pavé),
que l'on s'empresse de partager, dénonçant les anglicismes.
On y explique qu'il ne faut pas dire cluster mais foyer.

Certes, dans, à ma connaissance, un seul et unique cas, pour moi très discutable : celui d'une épidémie comme celle du coronavirus.

Car jamais (JAMAIS) l'anglais cluster ne désigne un foyer, mais bien un petit groupe, une grappe, un petit ensemble, un agglomérat...
En jargon informatique, un cluster correspond à un groupe de ressources agissant comme un seul et même système (pour garantir la haute disponibilité des services) : on parlera ainsi de clusters de serveurs (et je vous défie de trouver un mot en français qui lui corresponde parfaitement. Quoique, finalement... foyer, c'est pas mal, non ?).

On parle parfois d'un cluster of bananas pour, plus formellement, a hand of bananas : un régime de bananes.
À quand la publication FB expliquant qu'il ne faut pas dire cluster mais régime ?

Apprenez l'anglais, avant de vous plaindre des anglicismesabrutis gens de peu d'instruction.

Enfin...





Sachez encore qu'il est un reptile saurien carnivore, apparenté au varan, que l'on appelle tout simplement monitor car, de son cri, il est supposé avertir l'homme de la présence de crocodiles. À vérifier, mais... vous d'abord.

un lézard monitor



L'anglais a créé sur le latin monitor... monitor, qui existe tant sous forme de verbe que de nom, et qui évoque plutôt le contrôle qu'exercerait un moniteur qui vous suit de près.
D'où son emploi technique, comme dans heart monitor, qui est devenu en français
- c'est comique -,
moniteur cardiaque
Même si pour moi, un moniteur cardiaque serait plutôt un précepteur qui souffre du cœur.

En anglais, encore, on parle de monitor pour (notamment) qualifier un de ces récepteurs de télévision utilisés dans un studio pour vérifier - et éventuellement choisir - les images en train d'être transmises à partir de telle ou telle caméra.




Comme ce monitor se présente sous la forme d'un écran, de gros malins n'ont rien trouvé de mieux que l'employer pour nommer tout écran d'ordinateur, même s'il n'intervient pas dans le contrôle de l'image et
- tant qu'à faire -
de franciser le mot anglais en moniteur,
ou parfois même de le parisiasiner en moniteuraaaan.

Évidemment, avoir devant soi un moniteur plutôt qu'un vulgaire écran d'ordinateur, mais quelle ascension sociale !

ah mais ouaiaaaan




Toujours dérivé de monitum
- ouiiii, le supin de moneō, bien !! -,

il y avait encore le latin... monitio, que l'on traduirait par « avertissement, conseil... ».


Le bas latin lui a adjoint le préfixe prae-« avant, devant...... », pour en faire donc le bas latin praemonitio« avertissement... préalable ».
 
C'est du côté du XVème que praemonitio fut emprunté en français, pour donner
- évidemment -
prémonition.

bonne question


 
Mais le sens premier de ce prémonition évoquait un avertissement donné par les dieux.
Oui, un peu comme le mōnstrum latin ; vous avez raison.
Le mot n'était guère utilisé
- vous en connaissez beaucoup, vous, des avertissements donnés par les dieux ? -,
et fut même assez vite qualifié de vieux et hors d'usage par les dictionnaires.


Là où les affaires reprirent pour prémonition, c'est fin du XIXème, avec l'apparition du spiritisme.

Séance de spiritisme.

Non, n'y pensez même pas ;
l'homme en avant-plan à gauche ne s'apprête pas à
émettre une flatulence.



C'est avec l'apparition du spiritisme que son sens glissera, pour devenir celui que nous lui connaissons toujours : « avertissement inexplicable relatif à un événement à venir ».

Si vous lisez l'anglais, que vous aimez une langue précise, un vocabulaire choisi, l'emploi de l'ablatif absolu (si si !) et que vous ne dédaignez pas un roman d'épouvante, je ne peux que vous recommander la lecture de Haunted (1988), le premier tome d'une trilogie (centrée autour de son personnage David Ash) de l'excellent écrivain anglais James Herbert, qui nous a quittés en 2013.
James Herbert,
8 avril 1943 – 20 mars 2013
Le roman fut très joliment - et librement - adapté au cinéma par Lewis Gilbert en 1995, pour donner Haunted, où figurent de splendides acteurs, comme Aidan Quinn, la toute jeune et fraîche Kate Beckinsale, la formidable Anna Massey et ce monument qu'est John Gielgud.

 




Le dernier de ces trois dérivés ? 

Mais oui, bien sûr, pensez à John Gielgud : monument.

De notre décidément prolifique moneō, « faire penser, faire se souvenir de... » s'est dérivé le nom monumentum, qui s'applique, en toute logique, à tout ce qui rappelle quelqu'un ou quelque chose, qui commémore le souvenir, la mémoire d'un défunt.

Ainsi le monumentum latin pouvait désigner tant une inscription qu'un tombeau, ou une statue (et j'en passe).


Le français a une nouvelle fois emprunté ce mot, vers 980, mais dans le sens spécialisé de tombeau.

Et c'est enfin au cours du XVIIème

- oh, merci, merci, Alain Rey, de me prêter à titre posthume vos outils d'archéologue ; vos pioche, tamis, niveau à bulle... -,

que notre monument commence à désigner un ouvrage d'architecture ou de sculpture qui transmet un souvenir à la postérité.



Vous l'aurez compris, un Fernand Ucon
(ou alors une influenceuse, un·e·x taré·e·x d'inclusiviste, ou un hipster ?)...

(un hipster s'est emporté après que sa photo ait été utilisée
dans un article affirmant que tous les hipsters se ressemblaient,
pour se rendre compte après coup qu'il ne s'agissait pas de lui)

... a dû passer par là et s'arrêter aux apparences, pour ne plus percevoir dans un monument l'hommage qu'il rend à un glorieux ancêtre, mais ne distinguer qu'une construction massive. Monumentale.

Ça fait peur, non ?


Allez, la suite des dérivés latins
- il y en a encore plein !! -
de l'illustre indo-européenne *men-« penser », au prochain numéro.

Portez-vous bien, et... à la semaine prochaine !





Frédéric






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Et pour nous quitter…

- Le saviez-vous ?
William Byrd est allé attendre Bach et Mozart de l'Autre Côté
il y a 400 ans cette année. -

En mémoire de l'immense (monumental ?) William Byrd,

William Byrd,
circa 1543 – 4 juillet 1623

VOCES8 nous interprète l'hymne

- un divin contrepoint -

que composa Byrd sur une adaptation du texte des psaumes 117,

Praise Our Lord

tiré d'un recueil qu'il publia en 1611.


Praise our Lord all ye Gentiles,
praise him all ye people,
Because his mercy is confirmed upon us,
and his truth remaineth for ever.
Amen

(l'original étant :)
Praise the Lord, all you nations;
    extol him, all you peoples.
For great is his love toward us,
    and the faithfulness of the Lord endures forever.
Praise the Lord

Louez l'Éternel, vous toutes les nations,
Célébrez-le, vous tous les peuples !
Car sa bonté pour nous est grande,
Et sa fidélité dure à jamais.
Louez l'Éternel !


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dimanche 29 janvier 2023

“Le fanatisme est un monstre qui ose se dire le fils de la religion.” - Voltaire





Le prodige et le monstre ont les mêmes racines.


Et ce n'est pas moi qui le dis, mais...

Victor Hugo,

dans

La Légende des siècles,
Le cycle pyrénéen,



Illustration (plume, lavis d'encre, fusain et aquarelle)
réalisée pour La Légende des Siècles
par Victor Hugo lui-même, en 1860





Chers lecteurs, bonjour.



Nous continuons aujourd'hui à creuser, creuser...


autour du latin moneō« faire savoir, faire se souvenir, faire songer à », « avertir, recommander, instruire, annoncer, prédire, conseiller... », issu de notre belle racine proto-indo-européenne...

le grand architecte espagnol Rafael Moneo, pensif

*men-« penser ».


Psss, tout à fait entre nous :
pour retrouver le résumé des articles précédents de cette étude, voyez :



Je vous l'avais dit : le latin moneō n'a pas fini de nous étonner...

Il était un terme latin du vocabulaire religieux, construit sur moneō, qui désignait un signe divin qu'il vous fallait déchiffrer. 

Vous comprendrez mieux le lien sémantique qui pouvait exister entre ce mot et notre moneō si je vous dis que ce signe des dieux, ce présage, était supposé... avertir les hommes de la volonté des dieux.

Prêtre romain à qui un signe divin annonce
qu'il va se brûler les doigts, et prévient aussi de l'incendie de Rome



Et ce mot latin par lequel on définissait un avertissement des dieux, c'était... mōnstrum.

Oui. Vous devinez déjà ce que mōnstrum nous a donné en français...

Mais pour comprendre les méandres sémantiques par lesquels est passé ce mōnstrum latin, sachez qu'il perdra progressivement sa nature de présage divin, pour finalement désigner tout objet de caractère exceptionnel.

Il s'appliquera encore particulièrement, dans la langue chrétienne, aux démons.




Et NON, n'y pensez même pas, il n'existe aucun lien étymologique entre mōnstrum et démon.


Vers 1120,
et grâce à Alain Rey,
je peux vous dire que le français a emprunté ce beau mōnstrum, pour en faire monstre, et l'a tout d'abord utilisé dans son sens de « prodige, miracle ».

En 1541, on le retrouve, sous la plume de Calvin, au sens d' « action monstrueuse, criminelle ».

Illustration victorienne : Jack l'éventreur



Mais toujours au XVIème, un peu plus tard (1580), il est toujours attesté au sens de « chose prodigieuse, incroyable ».



Et c'est encore du latin mōnstrum qu'est issu cette fois
- et non plus emprunté, hein -,
via le latin populaire mostrare / monstrare, notre français... montrer, qui, à partir du bas latin mostrare / monstrare, a été repris, avant 950 !, sous la forme mostrer.





Le latin mostrare / monstrare, en passant de la langue religieuse à la langue
- pardonnez-moi, ma nausée revient -

commune

avait
- évidemment, c'est tellement convenu -

perdu tout sens religieux, et ne signifiera plus que « désigner, indiquer », voire « conseiller ». 


« Conseiller » ? Oui, on peut au moins le lui reconnaître, en passant du sacré au profane, il a cependant conservé cette acception héritée de son illustre ancêtre le latin moneō.

Quant à notre ancien français mostrer, il prendra comme sens premier,
et à la suite du sens profane de mostrare / monstrare,
« mettre devant les yeux, exposer aux regards ».

Sens que l'italien mostra a par ailleurs conservé (salon, exposition...).
Ici, la célèbre Mostra de Venise



Nihil novi... La vanité du monde n'est pas nouvelle, loin s'en faut...
Et il est intéressant de noter que dès le XIIème, se montrer a pris le sens de « paraître en société ».

des influenceuses (avant, on aurait parlé de pét*sses),
ou le règne de la vanité et des apparences



Et donc, OUI, monstre et montrer sont étroitement apparentés, mais pas comme l'étymologie populaire peut nous le raconter, qui fait de monstre un dérivé du verbe montrer (dans ce sens-là !) -, le monstre étant celui qu'on montre du doigt.

Disons que c'est... gentillet.




Montre ? Ouiiii, la montre, cette horloge portative, prend son nom du cadran de l'horloge, que l'on appelait, entre la fin du XVème et la fin du XVIème, « montre » tout simplement parce qu'il... montrait l'heure.
Parfois, l'étymologie est tellement simple quand elle ne nous fait pas chercher midi à quatorze heures. (Pardonnez-moi cet humour de trop bon aloi.)
ah oui, ça aussi c'est bien : porter une montre vintageaaaan,
simplement pour paraîtreeeaaaan


Vous l'avez compris : si notre montrer descend de moneō, il en sera de même pour... démontrer.




Le latin avait déjà créé le verbe composé dē-mōnstrō, dē-mōnstrāre, au sens de « montrer, faire voir, indiquer, désigner » où, remarquez-le, nous retrouvons la voix causative indo-européenne dont était empreint moneō

Mais dans un sens abstraitdemōnstrāre pouvait également signifier « exposer, décrire ».
Oui, c'est ce sens abstrait que l'ancien français conservera.

Notons encore que notre français démonstration, bien que très ancien
- il est déjà attesté vers 1225 ! -
est lui un emprunt savant au latin dēmōnstrātiō« action de montrer, d'indiquer, description... ».




- Et donc, monstre, montrer, démonstration... ?
- Eh oui, ils proviennent tous, par le latin moneō, de notre racine proto-indo-européenne *men-« penser ».



Portez-vous bien, et à la semaine prochaine, pour la suite des aventures de moneō.





Frédéric






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CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
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Et pour nous quitter…

non, pas de baroque, pas de motet, pas de Bach...

Mais une chanson tellement insouciante, gaie, entraînante ; réellement
d'un autre temps.

Une musique de film.

En effet, ce morceau, interprété par le groupe australien The Seekers,
servit de thème à une comédie dramatique de Silvio Narizzano tournée dans le Londres des années 60 - le Swinging London -,

Georgy Girl,

avec dans les rôles principaux,
Lynn Redgrave, Charlotte Rampling, Alan Bates et James Mason.

Et le titre de la chanson ?
Tout simplement...

Georgy Girl.


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