- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 20 octobre 2013

j'irai beurrer sur vos tombes


article précédent: des truffes sous le tumulus



Bonjour à toutes et tous!


OUI, continuons sans délai sur la racine *teuə-₂ que nous avions lâchement abandonnée la semaine dernière

Une version suffixée en *-ro- de notre racine proto-indo-européenne *teuə-₂, au degré zéro: *tū-ro-, se cache derrière le grec τυρός, tūros: fromage.

Surprenant?

Oui et non…

Cela devient en tout cas un plus compréhensible si l'on pense à l'idée du lait qui coagule, qui "enfle" pour donner le fromage

Bon, maintenant, je peux parfaitement en convenir: que notre racine *teuə-₂ ait donné le grec tūros, tout le monde s'en tape.

Oui, jusqu'au moment où, pantois, vous découvrez que le mot grec βούτυρον, boúturon, composé de βοῦς, boûs ("vache") et de notre τυρός, turόs ("fromage") - donc, littéralement: "fromage de vache", s'est dérivé dans le latin butyr, qui nous a donné … … … beurre!!



La Motte de beurre, Antoine Vollon, 1833 - 1900


Et il est également possible que ce soit cette variante *tū-ro- (ou précisément le participe *tūros-: enflé, coagulé, bouché) qui ait donné le latin -tūrāre, que l'on retrouve associé à ob- (autour) dans le verbe obtūrō, obtūrāre: obturer.

Obturer, c'est en quelque sorte, et étymologiquement boucher en gonflant

Obturateur


And now, for something completely different:
Connaissez-vous les paradoxes sorites?

Appelés ainsi car le premier desdits paradoxes est le paradoxe du tas.
Et que l'adjectif sorite est dérivé de sõros qui en grec ancien signifie, ben... "tas").

Ce paradoxe fut formulé au IVème siècle av. J.-C. par Eubulide, affilié à l'École mégarique, et tend à démontrer l'impossibilité qu'il y a à constituer un tas par l'accumulation de grains.

Bon, faut pas lui en vouloir. Etre baptisé Eubulide ne présage rien de bon, mais c'est surtout le signe d'absence d'amour de la part des parents.

Alors voilà, vous savez comment ça se passe: on commence à fréquenter les petites crapules du coin, on va graver son nom dans le pli des tuniques des Caryatides de l'Érechthéion, on jette de la pâtée pour chien aux Cyniques - ah ça c'est vraiment comique - et on finit, par dépit d'avoir lamentablement raté ses études, par entrer dans une soi-disant école (une boîte à bac pour les dévoyés, d'où son nom, basé sur "je m'égare") dont la seule vocation est de soutirer un maximum de pognon à des tribus de gogos, et à passer son temps à emm. son monde avec des paradoxes à la con.

Les Caryatides


Un paradoxe sorite s'appuie sur le raisonnement par récurrence et sur le flou sémantique inhérent aux définitions des mots du langage usuel.

- Maisje?
- Oui, le monsieur veut juste dire que dans ce genre de paradoxes, l'astuce est de jouer avec les mots, ou plutôt leur manque de précision: "c'est quoi un tas?"
"Voici un grain, isolé. Et j'entasse grain sur grain: à partir de quand a-t-on un tas de grains?"
"Combien de grains faut-il pour constituer un "tas de grains"?"

Vu que la définition de "tas" n'est pas précise, on ne peut jamais dire qu'on a, à un certain moment, affaire à un tas de grains, malgré le nombre de grains que l'on entasse...

L'énoncé du paradoxe:
  • un grain isolé ne constitue pas un tas.
  • l'ajout d'un grain ne fait pas d'un non-tas, un tas.

On en déduit que:
  • l'on ne peut constituer un tas par l'accumulation de grains

Si l'on postule maintenant que:
  • Un tas reste un tas si on lui enlève un grain.

Alors, considérant un tas, on peut en déduire par récurrence que:
  • un grain unique ou même l'absence de grains constitue toujours un tas.

C'est proprement fascinant.
Et vraiment utile.

Tout ça pour vous dire que le grec sõros (le tas, la pile) nous arrive d'une variante suffixée de *teuə₂-: *twō-ro-.


Et ça, c'est pas un tas de grains, peut-être?


Et c'est toujours cette forme *twō-ro- qui est à l'origine du mot pour fromage blanc dans pas mal de langues slaves et germaniques:

L'anglais quark (sorte de fromage blanc; il faut suivre) provient du moyen haut-allemand Quark, qui s'écrivait quelques siècles auparavant sous la forme Quarck, mais aussi appelé twarc, dwarg, quarc, quargel ou même zwarg.

Et qui provient du vieux slavon d'église tvarogŭ: lait caillé, fromage blanc.

En bas-lusatien (oui, c'est assez pointu), le quark est connu comme le tvarog.
En polonais? Twaróg.
En russe? творог ("tvarog").
En tchèque ou en slovaque: tvaroh, désignant toujours le "lait caillé".

Au Danemark vous pourrez demander du kvark (enfin, si vous le voulez vraiment).
En Norvège et en Suède, ce sera du kvarg.

Quark


Mais notre racine *teuə-₂ n'a pas encore fini de livrer ses trésors, et de nous étonner…

Une forme suffixée en *-mn̥- de la racine: *twō-mn̥ nous l'a fait passer dans le grec σῶμα, sỗma!!
Oui, sỗma le corps!

Le corps, c'est ce qui est constitué de matière, qui est solide, tangible ; soma c'est le corps dans sa notion de réalité physique, fait de chair, épais
Et bon, parfois, oui, il est aussi enflé.
(chair épais, c'est pas un roman de Tolstoï ça?)

De sỗma nous avons tiré, bien entendu, l'adjectif somatique: "relatif au corps dans sa dimension physique, par opposition à sa dimension psychique".


Allez, c'est pas fini!

Une forme allongée et au degré zéro de *teuə-₂: *twə-wo- se retrouve dans le grec saos, sōs: sain, en bonne santé.

Oui, la racine véhiculait aussi une notion de "force", associée à ce qui est épais, massif, trapu.
Un verbe s'est créé sur saos, sōs: sōzein, avec comme signifié "sauver, protéger".
(Qui sauve ou protège parce que "fort")

La créosote est une substance découverte entre 1830 et 1832 par le chimiste allemand Karl von Reichenbach.

Karl von Reichenbach, 1788 – 1869

On la trouve par exemple dans le dépôt croûteux déposé par les fumées circulant dans une cheminée ou contre une paroi froide.

Créosote

Le mot créosote vient de l'allemand Kreosot, formé sur sōzein accolé au grec kréas (chair, viande), la créosote se présentant comme une matière pâteuse, épaisse, aidant - notamment - à conserver le bois.

La créosote de goudron de houille (non, ne cherchez pas la contrepèterie) a été le conservateur du bois le plus utilisé dans le monde!
Principalement pour les poteaux téléphoniques et les traverses de chemin de fer ou des bois de marine.

Traverses créosotées

L'immonde Mister Creosote, dans
Monty Python's The Meaning of Life, 1983


En théologie chrétienne, il existe un mot pour désigner l'étude des différentes doctrines du salut de l’âme:

La sotériologie!

Du grec ancien σωτηρία, sôtêria ("salut"), composé de sôtêr, σωτήρ ("sauveur") avec le suffixe -ία.
Sôtêr, σωτήρ ("sauveur", donc), à rapprocher de notre verbe σῴζω, sốizô ("sauver"), basé comme nous l'avons vu sur la variante *twə-wo-.


Enfin (oui, là, on aura vraiment fait le tour de *teuə-₂!!), c'est probablement par une forme allongée et nasalisée: *tu-m-b(h)-, ou alors tout simplement par une forme allongée au degré zéro *tum-, que *teuə-₂ nous a donné, par le grec tumbos, le mot ... tombe.

Le mot grec ne désignant pas une fosse, un trou, mais bien une levée de terre, une colline, un monticule. Un tumulus, quoi!


Ca devait arriver...



Je vous souhaite, à toutes et tous, un très bon dimanche, une très bonne semaine!

A dimanche prochain!




Frédéric

Enregistrer un commentaire

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...