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dimanche 13 octobre 2013

des truffes sous le tumulus


article précédent: reliques, délits et lipogrammes



Bonjour à toutes et tous!


Dimanche dernier, nous avions entamé un sujet sur les "laissés-pour-compte": toutes ces racines proto-indo-européennes évoquées dans l'un ou l'autre billet, mais pas vraiment traitées


Aujourd'hui, je me penche sur une racine abordée dans des mille et des cents

*teuə-₂

Rappelez-vous: c'est elle qui est derrière le thousand (mille) anglais, via le proto-germanique *thūs-hundi: "cent gonflé".

*teuə-₂ (ou *teu-) véhiculait l'idée de "gonfler, enfler".

Cette racine est extraordinaire! 
(Même si, comme vous allez le voir, nous nous serions volontiers passés de quelques-uns de ses descendants tirés du vocabulaire médical)

Encore une fois, vous allez être surpris de tous les mots que nous lui devons, qui n'ont de prime abord aucune relation - mais alors aucune! - entre eux…


Commençons par un mot issu de *teuk-, une forme allongée de la racine *teuə-₂.


Forme allongée, Agustin Cárdenas


En proto-germanique, cette forme *teuk- est devenue *theuham, pour virer à thēoh en vieil anglais, et donner enfin… thigh en anglais moderne. 

Thigh: la cuisse, cette partie enflée de la jambe.

Un des incroyables dessins sur cuisse de
Jody Steel


Dites-moi, connaissez-vous le tolet
Si oui, c'est peut-être que vous avez tâté de l'aviron: le tolet, ou échaume, c'est cette tige en fer ou en bois que l'on enfonce de la moitié de sa longueur sur le plat-bord d'une embarcation, dans un renfort nommé très subtilement toletière, pour servir de point d’appui à l’aviron.

Je n'ai hélas pas pu retracer l'étymologie de tolet en tant que tel, mais je peux vous dire que son pendant et cousin anglais thole, lui, provient d'une forme suffixée au degré zéro de notre racine *teuə-₂: *tu-l-, transmise par le germanique *thul-, pour donner le vieil anglais thol(l): "gonflement, grosseur".

On peut, me semble-t-il, supposer que notre français tolet vient du germanique *thul-, en passant peut-être par l'anglais, langue de longue tradition maritime…

Tolets


De cette même forme *teuk-, nous avons hérité tylose, basé sur le grec tulos: callosité, cor.


Mais une variante de *teuk-, allongée et au degré zéro: *tūm-, par le germanique *thūmōn-, s'est dérivée dans ce mot anglais qui désigne étymologiquement "le gros doigt": thumb: le pouce! 
Via le vieil anglais thūma, de même sens.





Le proto-indo-européen *tum-ē- était, lui, une forme suffixée de *tūm-, utilisée comme verbe d'état (en d'autres termes exprimant un état, pas une action).

Le latin tumēre: gonfler, ou être gonflé, ou même, au sens figuré, être fier, en est issu.
Et c'est sur tumēre que nous avons créé ces termes médicaux que sont tumescent, tuméfaction (le gonflement anormal d'un tissu ou d'un organe), tuméfier, ou ...

tumeur.

Quel horrible mot… 
Comment voulez-vous apprécier un mot qui ne cesse de vous dire "tu meurs"?? Brrr…


Mais bon, dans un autre registre (quoique…), une autre forme de la variante *tūm-, cette fois suivie du suffixe *-olo- pour donner donc *tum-olo- nous a offert un mot pour désigner une excroissance, certes, mais cette fois dans le paysage: le tumulus
Du latin … tumulus, et désignant une éminence artificielle, circulaire ou non, recouvrant une sépulture.

Et puis, il y a encore une autre forme allongée de *teuk- au degré zéro, *tūbh-, qui s'est dérivée dans le latin tūber: bosse, grosseur

C'est de tūber que nous vient protubérance, mais aussi ... ... tubercule!
Le diminutif tuberculum signifiant à l'origine une petite protubérance.

D'ailleurs, pour en revenir au vocabulaire médical, tuberculose, c'est littéralement la maladie de la petite tumeur...

Mais passons vite à tubercule:
Ce n'est qu'au début du XIXème siècle que tubercule en est venu à désigner une racine enflée, bombée

En botanique, les tubercules sont des organes de réserve, généralement souterrains, assurant la survie des plantes pendant la saison d'hiver ou en période de sécheresse. C'est pour cela qu'il sont renflés: par l'accumulation de substances de réserve.

Tubercules de topinambours


Et c'est aussi du latin tūber que nous arrive truffe
Par l'expression terrae tuber, que l'on pourrait traduire littéralement par "enflure de terre"!

Je ne peux m'empêcher d'imaginer un dialogue entre un fermier et un marinier, tous les deux bien entamés:
- Va t' faire voir, marin d'eau douce!
- Ta g*l', enflure de terre!

Truffe désignant bien entendu ce champignon si particulier, et au goût tellement prenant...

Truffe noire

... ou aussi, bien évidemment l'appendice nasal du chien

Mon chien et sa truffe


Le saviez-vous?
Le mot truffe a aussi été utilisé pour désigner … la pomme de terre
Mais oui, au XVIIème siècle, par les botanistes!

En fait, la pomme de terre, originaire des Andes, a débarqué en Espagne au XVIème siècle.
Et de là s'est progressivement répandue en Europe.
C'est évidemment à sa ressemblance avec la truffe qu'elle doit d'avoir été appelée la petite truffe en italien: tartuffoli, dérivé de tartufo, la truffe.

Par la Suisse, l'italien tartuffoli est passé à l'allemand Tartuffel, pour devenir Cartoffel, et enfin ... Kartoffel!

Et, à noter, on retrouve encore la dénomination cartoufle dans certaines régions françaises!!

Quant au russe картофель (cartofil'), pomme de terre, il n'est que la pâle copie de l'allemand Kartoffel, il faut bien l'admettre…

Pommes de terre...


Mais nous n'avons pas encore tout tiré de notre racine *teuə-₂…!

Eh oui, le plus surprenant reste à venir!!
Car une version suffixée en *-ro- de notre racine … 

Mais bon, ça, ce sera pour dimanche prochain, où l'on parlera notamment de paradoxes et de produits laitiers...





Bon dimanche à toutes et tous, 
Et à dimanche prochain, donc!





Frédéric

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