- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 7 septembre 2014

vous pouvez m'épeler "Expelliarmus"?





When you taught me how to dance
Years ago, with misty eyes,
Every step and silent glance,
Every move, a sweet surprise.
Someone must have taught you well,
To beguile and to entrance,
For that night you cast your spell,
And you taught me how to dance.

Katie Melua - When You Taught Me How To Dance
chanson tirée de la bande originale de Miss Potter, 2006, 
film de Chris Noonan,
avec notamment Renée Zellweger, Ewan McGregor,
Peter Rabbit, Mrs Tiggy-Winkle & Mrs Tittlemouse




Peter Rabbit

Mrs Tiggy-Winkle

Mrs Tittlemouse














Ah, si vous ne connaissez pas l'oeuvre de Beatrix Potter, vous ne pouvez pas vraiment apprécier...!

(Idem si vous n'êtes jamais allés dans le Lake district!)







Bonjour à toutes et tous!


Nous en sommes toujours à retrouver l’étymologie des mots relatifs à la magie, aux magiciens!

L'univers magique de Beatrix Potter, et les paysages ensorcelants des Lakes devraient nous y aider...


Nous avions vu, dans les sorties du Prince consort, deuxième volet de notre thème actuel, que le français sort, tout comme d’ailleurs sorcier, ou sortilège, provenait de la racine proto-indo-européenne *ser-3:aligner, ordonner, insérer, relier, mettre ensemble”.



Peut-être le savez-vous? En anglais, sort se dit spell.

To cast a spell, c’est jeter un sort.


Je vous propose donc de nous intéresser à cet anglais spell.

Dans le sens qui nous intéresse ici, spell peut signifier le sort, mais aussi la formule magique, l’incantation, le sortilège, le charme…

Expelliarmus est ainsi le disarming spell: le Charme de Désarmement, dans Harry Potter...


Le mot descend du vieil anglais spel / spell: le discours, l’histoire.
Quant à ce vieil anglais spell, il provenait du proto-germanique *spellam, toujours dans le sens de raconter.

Et OUI, bien sûr - sinon je ne me serais pas amusé à en parler - ce *spellam germanique nous vient d’une racine proto-indo-européenne:

*spel-2 


Son champ sémantique? Oh, il correspondait à quelque chose comme dire à haute voix, réciter

Ici, c’est précisément une forme suffixée *spel-no- qui est à l’origine du *spellam proto-germanique.


Mais *spel-2, n’ayez crainte, se retrouve dans pas mal d’autres langues indo-européennes, dans des dérivés dont la signification est toujours liée à l’énoncé, la prise de parole

Des exemples? Oh, mais il y en a plein!

  • En vieux norois, spjall signifiait le discours, l’histoire, et le verbe spjalla correspondait à parler, narrer.
  • En gotique (oui, sans h, pour désigner cette langue morte parlée par les Goths au Moyen Âge), nous avions par exemple *spill pour le mythe.
  • En letton, pel̃t désigne le ragot, la calomnie.
  • En grec ancien, απειλή, apeilí désignait la menace.
  • En arménien, aṙa-spel, c’est la fable.

Il y en a encore...

  • En albanais, flas, descendant du proto-albanais (si si ça existe, ne riez pas) *spala, signifie toujours parler.
  • Quant à l’albanais fjalë, descendant lui du proto-albanais *spelā (ce qui nous permet de savoir qu’il y avait au moins deux mots en proto-albanais), il désignait le ...mot!


Pour les quelques perverts polyglottes qui me suivent, sachez encore qu’en tocharien A, faire l’éloge se disait päl-, et qu’en tocharien B - je sais que vous l'attendezc’était devenu pāl-.

Enfin, sachez que c’est encore *spel-2  que l’on retrouve - amis François et Pierre, vous apprécierez (private joke) - dans l’allemand Beispiel: l’exemple, comme dans zum Beispiel, par exemple.
On retrouve le mot en vieux haut-allemand sous la forme bīspel (“proverbe, exemple”).

- Eh oh, et Zum Beispiel, ça veut dire quoi?
- Eh ben je l'ai dit: par exemple.


Mais le germanique *spellam est également à l’origine d’un mot anglais dont on n’établirait pas nécessairement la parenté avec spell:

gospel!

Oui, pour nous francophones, il désigne plutôt un genre musical religieux noir-américain où on oblige les choristes à se balancer tous ensemble alternativement vers la gauche puis vers la droite en frappant dans les mains, mais surtout, à l’origine, il désigne …

l’évangile.


Le Mississippi Mass Choir


Evangile”, soit-dit en passant est un mot emprunté au lapin latin chrétien euangelium « bonne nouvelle » (entendez « bonne nouvelle de la parole du Christ ») basé sur le grec εὐαγγέλιον, euaggélion: « récompense, action de grâces, sacrifice offerts pour une bonne nouvelle », puis dans le sens chrétien: « bonne nouvelle, évangile », composé de εὐ « bien » et de αγγέλιον, aggélion « porter une nouvelle »).
[Notez que αγγέλιον provenait de ἄγγελος, ággelos, le messager, qui donnera notre ange...]

Et gospel, ben, c’est littéralement la bonne nouvelle, version germanique!

Good Spell

Vous y retrouvez good: bon, et spelll’histoire que l’on raconte, et ici, plus précisément ... la dernière histoire en date: la nouvelle!


= Évangile selon Jean

Pour l’anecdote, sachez que - c’est l’Oxford English Dictionary qui nous l’apprend - lorsque l’on adopta en vieil anglais l’expression gód spel comme traduction acceptée du latin evangelium, l’ambiguité de sa forme écrite fit qu’on l’interpréta comme le composé gŏd-spel, goddieu” et spelle discours, l’histoire”, donc: l’histoire de Dieu!

Ce qui, il faut le dire, pouvait parfaitement se comprendre…

Le souci, c’est que le mot en vieil anglais, par l’évangélisation des peuples germaniques depuis l'Angleterre, passa dans leurs langues, à ces peuples germaniques.

Sous cette forme-là!

C’est ainsi qu’en vieux saxon on retrouve godspell, en vieux haut-allemand gotspell, en vieux norois guð-, goðspiall
Et que dans chacun de ces cas, le premier élément du composé renvoie à Dieu, et non à la notion de “bon”.

En islandais moderne, c’est toujours cette vieille imposture qui a survécu jusqu’à nos jour, guðspjall - l’histoire de Dieu désignant toujours les évangiles.


évangile islandais



Quand, au début de ce dimanche, je vous précisais que l’anglais spell peut signifier le sort, la formule magique…, il s’agit effectivement d’une acception du mot.

Car il en existe une autre: 

To spell, c’est aussi épeler: donner l'orthographe d'un mot, lettre par lettre et grouper les lettres par syllabes.

Dans ce sens, l’anglais spell provient ... du français!
Ou plus précisément d’un verbe en vieux français: espeller.

Vous l’aurez compris, espeller est devenu notre épeler, évidemment.

Et ce bon vieux français espeller venait, lui … du francique!
*spellôn: « raconter, expliquer », dérivé du verbe dénominatif proto-germanique *spellōn.

Qui, OUI, provenait bien de notre racine *spel-2.

(ou Pari-eeeaan, selon une cocasse prononciation locale)



Donc, pour résumer, l'une des acceptions de l'anglais spell, bien que provenant du proto-indo-européen par le proto-germanique, a été teintée par le contact avec l'ancien français...




Bon dimanche à toutes et tous, passez une excellente semaine et…


A dimanche prochain!




Frédéric


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