- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 4 janvier 2015

Zorro, Dingo et Fredo vous souhaitent une très bonne année!






Une langue maternelle : cela n'existe pas.
Nous naissons dans une langue inconnue.
Le reste est une lente traduction.

Ulises Drago


Chaque langue voit le monde d'une manière différente.

Federico Fellini


Mal nommer les choses, c'est participer au malheur du monde.

Albert Camus




Bonjour à toutes et tous!

Avez-vous passé un bon réveillon? Et bien commencé l’année?
Je vous le souhaite, de tout coeur…

Ici, du côté du dimanche, il m’a semblé opportun de traiter, au début de ce nouveau cycle, d’un mot qui finalement a sa place ici depuis le début.

J’aurais dû d’ailleurs en parler bien plus tôt.

Car il s’impose de lui-même.

Sans ce mot, on ne peut tout simplement plus parler de linguistique!
En fait - c'est même plus simple - sans lui et ce qu’il représente, on ne peut plus parler … du tout!

Oui, ce mot, c’est …




Langue.


Et ce blog n’est finalement qu’un grand cri d’amour à la langue, aux langues, à la Langue.
Oh, comme c'est bien dit...

Langue, le français langue, est issu du latin lingua, qui a déjà en son temps les deux acceptions que nous connaissons à notre moderne langue:

  • l’organe dans la bouche (la sienne ou non), et
  • le système d’expression commun à un groupe.



C’est dommage, non, que ce mot qui exprime l’idée de communauté, de conversation, d’échanges, soit si différent d’une langue à l’autre…

Pour ne le citer que dans quelques langues:

En anglais ...
- oui, je vous le concède, il y a bien language, mais qui n’est que la transposition du lingua latin, via l’anglo-normand langage / language -
... on dira tongue.


En russe, c’est язык (“yazeuk”): RIEN à voir!


Et ne parlons pas du sanskrit: जिह्व (“jihva”) (et de son expression dérivée “jihva-ti jihva-ti pah”).


Pfff.

Mince alors!
Pour un mot aussi universel, pourquoi si peu de concordances entre les langues indo-européennes?

Hein?
Je vous l’demande!?


Et c’est là qu'un cavalier sort de la nuit, que la linguistique comparative entre en jeu…

linguiste comparatif


C’est là que l’on découvre qu’en fait, TOUS ces mots si différents sont bien… dérivés d’une SEULE ET MEME RACINE PROTO-INDO-EUROPEENNE:


*dn̥ghū-: langue


(Faites comme moi, pensez à l’ami de Mickey, et vous retiendrez la racine très facilement)



Quelques mots d’explication, peut-être??
Allez, d’abord un chouia de théorie minimaliste sur la transformation des voyelles et des consonnes proto-indo-européennes dans certains groupes linguistiques (et je vous offre mes moyens mnémotechniques pour les retenir):

Ce *d du début de la racine *dn̥ghū- peut devenir…

  • d, ou dh en sanskrit,
  • d en latin, et
  • t en gotique (d’ailleurs, on ne dit pas godique)


Ce si curieux n: *n̥, qui est en fait plutôt une voyelle, peut devenir …

  • un a en sanskrit,
  • un en ou un an en latin, et 
  • un un en gotique


Quant au *g, il peut se transformer en …

  • z en vieux slavon d’église (parce que s'il l'on marche sur un vieux slavon d'église, za glisse)
  • g, ou “dj”, gh ou h en sanskrit, 
  • g en latin, et
  • k en gotique…


Ceci étant,
Vous le savez, ou pouvez le supposer, les langues slaves descendent d’un dialecte du proto-slave, lui-même dérivé du proto-indo-européen.

Eh bien, en proto-slave, notre belle racine *dn̥ghū- a dû évoluer pour ressembler à quelque chose comme *jeng’h, puis *jenz-, et devenir *jezykū en slave commun (langue que l’on suppose hypothétiquement avoir été parlée par tous les Slaves avant le IXème siècle).

Un petit passage par le vieux slavon d’église językъ, et … hop, plus qu’un petit pas vers le язык (“yazeuk”) russe moderne!


Pour ce qui est de l’anglais, nous pouvons retracer la racine comme devenant *tungôn- en vieux germanique, puis tuggô en gotique.

En vieil anglais, elle deviendra tunge, pour finalement s’imposer comme tongue en anglais moderne!

C’est toujours elle que nous retrouvons dans le néerlandais tong, le vieux saxon (je l’aime bien aussi, celui-là) tunga, l’allemand Zunge, ou le vieux norois tunga, d’où par ailleurs dériveront les danois et norvégien tunge, ainsi que le suédois tunga

Vieux Saxon



Alors, maintenant, venons-en au latin!
Ce l de lingua est assez curieux, non?
En tout cas, incompatible avec les lois de transformation des consonnes...

 Eh ehm...

Oui, mais…
Avant cette forme lingua du latin classique, il y a eu une forme archaïque ... dingua!
Et à partir de là, ça marche!

Surprenant, ce d chrysalide qui devient un papillon en forme de l?
Oui et non…

Car par exemple, nous retrouvons le même phénomène dans la formation du latin lacrima (larme), qui était à l’origine … dacrima



Quelques autres cognats de langue, pour la route?

Allez, je ne peux vraiment pas m’empêcher de vous donner les transmutations tochariennes de la racine:

  • en tocharien B: käntwā, “langue
  • en tocharien A: käntu: langues (au pluriel)



Et donc, oui, l’anglais tongue, les français langue, bilingue, languette (ben oui: “petite langue”), linguiste, ou encore le russe язык, sont bien tous les descendants d’une seule et même racine
Même si, à première vue...


Ah là là! Trop fort le proto-indo-européen!


Ah oui! Avant de nous quitter, citons encore la ligule,
Petite languette d'un végétal, en particulier pétale unique des fleurs ligulées, ou demi-fleuron des plantes composées ; cette fleur ligulée elle-même.
ligule, là où pointe la flèche



Chères lectrices, chers lecteurs,

Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très bonne semaine, et puis et puis…

Une merveilleuse année 2015, 
pleine de mots
pleine de découvertes
pleine d’échanges et de rencontres

Pleine de langues, quoi!







Frédéric


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