- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 27 septembre 2015

oh ne t'éveille pas encore (berceuse tirée de l'opéra Jocelyn, de Benjamin Godard)





C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.


Arthur Rimbaud, 













Le Dormeur du val, sonnet en alexandrins, octobre 1870



Bonjour à toutes et tous!


J’ai un peu la flemme.
Oh, ça fait partie du personnage, ne vous inquiétez pas.

L'éternelle flemme, je connais.



Et ce n’est certainement pas pour rien qu’un de mes films préférés - comme certains d’entre vous devraient à présent l’avoir compris - reste …












Mais voilà, c’est comme ça, le week-end dernier fut un vrai délice londonien, et maintenant, il faut reprendre la bride.

Et c'est dur.










Alors, un sujet de circonstance.

La racine proto-indo-européenne …

*drem-


Ce qu’elle devait signifier?
Tout simplement… dormir!


Par sa forme au degré zéro *dr̥m-
- PSSS! Ce curieux r pointé *a valeur de /r/, mais les linguistes l'emploient pour indiquer que sur base des règles de mutation consonantique, il va se dériver en une structure syllabique (de type r+voyelle, ou voyelle+r, ou même voyelle+r+voyelle ou voyelle+voyelle+r). On sait ainsi qu'il donnera...: ar en arménien, or en latin, ar en hittite, ra en grec, ərə en avestique, aúr en gotique... -
suffixée en *-yo-
- ce qui nous donne *dr̥m-yo-, nous sommes tous d’accord? -,
elle se retrouve dans le latin dormiō, à l'infinitif dormīre.

Qui, je ne vous le cache pas, pourrait assez bien se traduire par dormir.


Le latin dormiō, dormīre, qui donnait dormītum au supin, nous a laissé quelques beaux mots…

Le participe présent dormant a été adjectivé dès le XIIème siècle, au figuré.

Comme dans eau dormante.

mare, bel exemple d'eau dormante

superbe illustration de Gustave Doré pour La Belle au bois dormant
(On avait déjà parlé de la Belle au Bois dormant, et surtout de sa quenouille: de la quenouille à la Lune)


En botanique, on utilise le terme dormance à propos de végétaux qui ferment leurs feuilles, leurs pétales pour la nuit (moooh comme c’est tout mimi), ou qui, d'une façon générale, ralentissent leur croissance lors une période déterminée.

Dormance et persistance
(source: http://fredericsaia.org/dormance-et-persistance)


Il y a bien entendu l’adjectif dormeur, dormeuse.

Le dormeur, substantivé cette fois, désigne la personne qui dort beaucoup, ou qui aime dormir.

Dormeur
(source)


Mais le dormeur, c’est également ainsi qu’on appelle le tourteau, en Bretagne ou en Normandie.
Pourquoi donc? Tout simplement en raison de son inertie lorsqu'il est capturé.

dormeur (source)


Quant au substantif dormeuse, employé au pluriel, il désigne des boucles d’oreilles qui s’y fixent (aux oreilles) par un écrou.

Le rapport entre une boucle d’oreille et le sommeil?
A l’origine les dormeuses étaient portées la nuit, car elles servaient à éviter que les trous du perçage ne se referment.

dormeuses


Dormition, lui, est essentiellement utilisé pour désigner, au sens théologique, la mort de la Vierge, dans la mythologie chrétienne.

Le terme exprime ici la croyance selon laquelle la Vierge est morte sans souffrir, dans un état intense de paix spirituelle.




Mais le terme dormition est également employé dans la mythologie celtique, pour désigner cette fois l'état du roi Arthur après son dernier combat, où il fut blessé mortellement et son corps conduit dans l'île d'Avalon.
Avalon? On en parlait ici: Ceci n'est pas une pomme
J'aime bien, moi, le cycle arthurien... J'en ai fait plusieurs fois mention, notamment dans Siegfried était-il téméraire?

Ici, la dormition désigne un état qui n'est ni la vie ni la mort, plutôt un état de transition.
Hors de ce monde. Mais pas non plus dans l'au-delà.
Ailleurs, mais pas ici.

Car un jour, mes amis, le roi Arthur reviendra, il récupérera Excalibur et la brandira à nouveau, et redeviendra l’axe du monde.

Et alors, mes amis, le monde sera à nouveau en ordre, et l’harmonie régnera enfin.

Quoi? Quoi?
On peut rêver, non?

Le passage d’Arthur vers Avalon
("Cutler King Arthur Passing”, Stella Langdale - source)



Savez-vous ce qu’est la forme spécifique?

En philosophie, il s’agit de la forme commune à tous les individus d’une même espèce.
Ainsi, on dira que la forme spécifique de l’Homme est la rationalité par exemple.
Ou la bêtise plutôt, non?

Le concept de forme spécifique (sûra naw’iyya) sera surtout développé par Avicenne (980-1037).

Avicenne


On pourrait aller jusqu’à dire que la forme spécifique, c'est ce par quoi une chose est ce qu'elle est.

C’est de ce genre de concepts certes très élevés, brillants, mais surtout passablement creux dans la bouche d’idiots, que se moque Molière tout à la fin de l’acte III de son Malade imaginaire, où il fait dire en latin de l'époque à un bachelier aspirant médecin que si l’opium fait dormir, c’est parce qu'il y a en lui une vertu dormitive, dont la nature est d'assoupir les sens.

Ce qui permet à l'assemblée des médecins, la bouche en coeur, de reconnaître que l'aspirant est clairement prêt à exercer.

BACHELIERUS
Mihi a docto Doctore
Domandatur causam et rationem, quare
Opium facit dormire ?
À quoi respondeo,
Quia est in eo
Virtus dormitiva.
Cujus est natura
Sensus assoupire.


Dormitif, donc, dérivé savant (1544) du supin dormitum.


Et puis, nous avons dortoir, du latin dormitorium, ellipse de dormitorium cubiculum “chambre à coucher”, de l'adjectif dormitorius créé sur dormitor, le dormeur.

Le latin dormitorium est encore devenu dormitory en anglais, ou dormitorio en espagnol…


Mais n’allez surtout pas croire que seuls des mots latins dérivent de notre proto-indo-européenne *drem-!

(Si c’était le cas, déjà, on ne pourrait pas parler de racine proto-indo-européenne, hein, si vous voyez ce que je veux dire?)

Car nous retrouvons toujours *drem- ...
  • en grec ancien, où δαρθάνω, darthano signifait dormir
  • dans le sanskrit classique द्रायति, drayati (“il dort”), 
  • dans le sanskrit védique द्राति, drāti (toujours “il dort”)
  • dans l'arménien տարտամ, tatarm (“languide”), 
  • ou dans le (Aaaah [soupir]) vieux slavon d’église дрѣмати, drěmati, lui-même à l’origine des polonais drzemać, russe дремать (“dremátj”), slovène dremati, ou tchèque dřímat.

- Et dans l’anglais dream, évidemment!
- NON, absolument pas! Mais alors, pas du tout.

Mais ça me donnerait bien une idée de sujet pour la semaine prochaine…



Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine, et vous propose de nous retrouver… voyons voir... dimanche prochain?




Frédéric


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