- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 6 mars 2016

"Je veux, sans que la mort ose me secourir, Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir"





Un gros freux râblé, de vol mou, qui s'empêtra dans une liane de vent, trébucha des deux ailes et tomba comme une épave dans le vide du vallon.

Jean Giono, Solitude de la pitié (1930)

Jean Giono,
30 mars 1895 – 8 octobre 1970
















Bonjour à toutes et tous,


Dimanche dernier, nous avions découvert que le latin crĕpo, -āre, celui-là même qui nous avait donné crépiter, était à l’origine de notre français crever.

Et que derrière crĕpo “claquer, fendre…” se profilait l’ombre d’une lointaine racine proto-indo-européenne:
*ker-2.

Racine qui ne véhicule pas de sens à proprement parler, mais qui est dite expressive, ou imitative: elle évoque l’idée d’un claquement, d’un bruit sec, intense


Son degré zéro, à *ker-2, en d’autres termes: *kr-, devint le germanique *hr-.

Selon Watkins
- je suis prudent, car je n’en ai pas confirmation par Guss Kroonen (“Etymological Dictionary of Proto-Germanic”) -, 
c’est ce *hr- que nous retrouvons dans une forme proto-germanique (donc non-attestée) *hringan- ou *hringijaną: résonner, sonner, “émettre un son clair”.


Eh!
Ce qui est certain, en tout cas, c’est que c’est à ce proto-germanique que l’on fait remonter des mots comme le vieil islandais hringja, le vieux suédois ringia (d’où le suédois ringa), le vieux danois ringe (et le danois ringe), ou encore le moyen néerlandais ringen.

En anglais, vous l’avez deviné, le verbe est devenu tout simplement ...ring (sonner, retentir...).
(ne confondons pas ring “le cercle” et ring “sonner”: rien à voir)



A présent, toujours en germanique, un mot ... bien ... particulier.
Je n’en connais pas d’équivalent en français.
Et c'est peut-être tant mieux.

Le mot en question (il s’agit d’un verbe), c’est l’anglais retch.

C’est loin d’être le mot le plus usité de la langue anglaise, il faut bien le dire.
Retch, on pourrait le traduire très élégamment par le très politiquement correct “avoir des haut-le-coeur”.

En fait, retch renvoie - si je puis dire - à une imagerie plus… précise.
Imagerie visuelle et sonore.
Retch, c’est plutôt se racler la gorge, faire des efforts pour vomir.
Je crois qu’ainsi, c’est plus clair pour tout le monde. Désolé pour l’image, et le son.

Mais vous comprenez ainsi que le son de l'action correspond assez bien au mot en lui-même.
Á ce que le mot évoque.









Ce serait une forme germanique *hraik- (*hrēkijaną- correspondant à “se racler la gorge”‎) qui serait à l’origine du mot.

On la retrouve - mais ce n’est peut-être pas vraiment surprenant - dans l’islandais hrækja ‎(“cracher ; se racler la gorge”).



Restons encore en germanique…
Vous connaissez le substantif anglais rook? 

Il désigne un oiseau. Pour être précis, une espèce de corbeau: le freux.
Qu’on appelle aussi corbeau freux.

Wikipedia nous raconte que (et je n'invente rien)...
le freux croaille, croasse ou graille.  
Que l’animal est plutôt loquace, et de croassements différents ;  le plus fréquent étant 
« Kah » ou bien « Krah », souvent employé pour la reconnaissance entre partenaires.  
Dans une situation d’agression le croassement sera alors plus long et plus aigu: 
« krèèèèh ». 
Au printemps, les croassements les plus longs se mêlent d'un roucoulement adouci (kiou, kiou).  
Les poussins et les oisillons poussent eux-mêmes des cris forts, leurs grincements sont bien audibles. En grandissant, ils en viennent à articuler une ébauche de ce qui deviendra un croassement: 
« Rrrah ».

freux

C’est clair:
Si vous aimez les grillons, vous a-do-re-rez les freux.

L’anglais rook provient d’un proto-germanique *hrōkaz- (“oiseau qui croasse, corbeau”), dont dérivent également le néerlandais roek, l’islandais hraukur ou le féroïen rókur.

Tiens, une question, comme ça: "l’islandais hraukur et le féroïen rókur, ils sont passés par QUOI (par QUELLE langue) pour provenir ainsi du proto-germanique *hrōkaz-?" Hein?

OUI!!! Par le vieux norois (aaaah): hrókr.
Qui ne désignait pas à proprement parler le corbeau, ni le freux, mais plutôt le choucas.

choucas


- Eh, oh! T’as pas bientôt fini, avec tous tes mots germaniques?? Tu ne penses pas qu’un peu de français serait bienvenu, hein?
- Oh, bonjour! Vous allez bien??
Vous auriez peut-être dû attendre quelques lignes de plus….
Car je voulais revenir à notre français, tellement de souche,  freux!

C’est un mot bien français, hein!
Qui fleure bon la campagne frrrrançaise, ma bonne dame!
C’est pas un mot étraaanger, ça, Monsieur!

Eh bien, freux nous vient du vieux francique *hrôk-.
Oui, basé sur le proto-germanique *hrōkaz-, tout comme l’anglais rook.



Vous me permettez de revenir pour quelques instants dans le groupe germanique?

Vous connaissez certainement le mot anglais pour corbeau (le grand corbeau, cette fois): raven.

Raven descend, par le vieil anglais hræfn, du proto-germanique *hrabnaz-, corbeau.

Dont découle (de *hrabnaz-, je veux dire) une foison de dérivés dans le groupe germanique.

Quelques-uns?
Allez, hop:

  • Le vieux frison ravan
  • Les vieux saxons hravan, hraƀan, ravan
  • Le bas allemand Raav, Roov
  • Le vieux néerlandais ravo, *ravan, d’où le néerlandais raaf
  • L’allemand Rabe
  • Le luxembourgeois Ramm
  • Là, c’est nettement moins courant: le... proto-norois(!) ᚺᚨᚱᚨᛒᚨᚾᚨᛉ ‎(“harabanaz”)
  • D’où le vieux norois (aaaah) hrafn, corbeau,
  • l’islandais hrafn
  • le féroïen ravnur


Et ainsi de suite…


corbeau


- Ouais bon, admettons. Mais et corbeau alors?
- C’est bien, vous suivez!


Alors, pour parler du français corbeau, nous devons aborder une autre forme de notre proto-indo-européenne *ker-2.
Une forme au timbre o: 
*kor-

Oui, le latin corvus viendrait d’une forme *kor-wós, qui devait désigner le corbeau, ou tout oiseau du même type (noir, moche, et qui hurle comme un pété).
(le suffixe *-wós permet de créer des adjectifs à partir des radicaux verbaux ; c’est lui que l’on retrouve dans le sanskrit -व ‎(-va), l’ancien grec -ός , -ós, le slave *-vъ, le germanique *-waz, le celtique *-wos…)

Maintenant, je dois bien vous le dire - et c’est pour cela que j’utilise le conditionnel dans le cas de corvus -, il se pourrait que le mot ne soit pas d’origine proto-indo-européenne, mais seulement d’origine italique.






















En effet, comme Michiel de Vaan l’avance (in “Etymological Dictionary of Latin and the other Italic Languages”), il est bien ardu de le rapprocher d’autres mots hors du groupe italique.
(Mais oui, tous ces mots ne sont que d’origine onomatopéique ; on peut parfaitement imaginer, pour certains d’entre eux en tout cas, qu’ils ne dérivent pas d’une racine commune, mais qu’ils ont été créés indépendamment d'autres mots de même sens.)
"Le corbeau croasse de la même façon partout…" (oui oui, vous pouvez prendre note)

Mais si jamais(prudence!)

... Alors on pourrait lui trouver quelques cognats, à corvus, comme le moyen irlandais crú, qui aurait pu désigner le corbeau (mais c’est même pas sûr!).


En revanche, il semble qu’il y ait un peu plus de chances de rapprocher un autre mot latin,
qui lui aussi désigne, rassurez-vous, une saleté d'oiseau à l’insupportable cri, 
d’autres mots d’autres groupes indo-européens.

Ce mot latin, c’est cornix.
Oui, la corneille.
Et ça tombe bien, car c’est bien de lui que nous arrive notre français corneille.

Et nous pourrions ainsi le rapprocher…

du lituanien šárka ‎(“pie”)
du serbo-croate svrȁka ‎(“pie”),
de l’ancien grec κόραξ, kórax (notamment corbeau),
du russe сорока (“saroka”), “pie”,
ou carrément …
du sanskrit कारव, kArava:le corbeau”, littéralement “l’oiseau qui fait ‘ka’”.

corneille
pie


Et ces deux divins alexandrins que j'ai repris en titre sont de Corneille, évidemment.

Suréna, I, 3
"Je veux qu'un noir chagrin à pas lents me consume,  
Qu'il me fasse à longs traits goûter son amertume ; 
Je veux, sans que la mort ose me secourir,  
Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir"

Suréna, la fameuse scène dite de l'amour bestial


Avant de poursuivre, et de passer à une autre variante du degré 0 de notre sémillante *ker-2, nous devons encore nous intéresser à notre corbeau, je pense…

Oui, il y a encore des choses à en dire…

Et qui risquent de vous surprendre…

pom pom pom.



Moi, je vous laisse là pour ce dimanche! Eh oui, j'ai encore un emploi du temps un peu trop chargé.

Mais vous promets la suite - et fin - de notre étude de *ker-2 pour ... dimanche prochain!


Je vous souhaite, à toutes et tous, un très bon dimanche, et une très bonne semaine!





Frédéric



Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: 
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

C'est dingue.

(Mais de toute façon, 
avec le dimanche indo-européen, 
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).




Forcément, La gazza ladra, la Pie voleuse, de Rossini.

Bon, un peu trop pompier pour moi, mais voilà...
Toujours mieux que des grillons


Enregistrer un commentaire

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...