- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 19 juin 2016

- Et donc, c'est Antoine, qui a coulé le Titanic, depuis un sous-marin, hein? - Bon... comment te dire?





- Bon... comment te dire?
(je VOIS Lino Ventura
prononcer ces mots)

















“Moi je n’ai pas d’idée, j’ai des associations de mots, comme les surréalistes ; carence d’idée. Ça cache un vide absolu, je suis sous vide. Je serai fusillé d’une balle rouillée et mourrai du tétanos.”

Pensées, provoc et autres volutes,

Serge Gainsbourg











Bonjour à toutes et tous!


Nous en sommes toujours à passer en revue les dérivés de notre fascinante racine proto-indo-européenne *ten-.

Dimanche dernier, on parlait musique! Chouette!!!




Ce dimanche, on parlera… médecine.




Attendez-vous donc à des mots nettement moins amusants, qui vous provoqueront des images moins… harmonieuses?

Je tiens à vous mettre en garde, au cas où vous en auriez besoin.


Alors, “besoin”.
Oui, partons de là.

Notre premier dérivé de *ten-, passé par la forme suffixée *ten-yo-, se retrouve dans le grec ancien τεινεσμός, teinesmós.

τεινεσμός, basé sur le verbe τείνω, teino « étirer, tendre ».

Comme d’hab’, les Romains ont repris le terme pratiquement tel quel: tēnesmos. 
Et en latin médiéval, on l’a, pour faire bonne figure, un peu plus latinisé (mais à peine), en tēnesmus.

Nous l’avons nous-même emprunté, sous la forme ténesme.

Ténesme? 

Vous voulez vraiment savoir ce quoi il s’agit?

VRAIMENT?

Bon.

Ténesme:
Tension douloureuse de la région anale ou du col de la vessie.
Ou encore…
Contraction douloureuse donnant envie d'aller à la selle, dans les inflammations du gros intestin.
l'illustration la plus politiquement correcte que j'ai pu trouver



Comme vous l’aurez compris - enfin, je l'espère -, *ten-, par sa forme *ten-yo-, nous a légué le verbe grec τείνω, teino « étirer, tendre ».

Mais ce n’est pas tout! 

Nous allons également retrouver notre adorable *ten- en grec, cette fois par son degré o *ton-. 
(nous avions déjà épinglé ton, baryton: relisez 'suis exténué, moi, à force de tendre cette [censuré-censuré-censuré] de corde de sol.)

Soyons fou, notre délicieuse *ten- sera encore présente en grec par une forme nominale créée par suffixation en *-ti- de son degré zéro: *tn̥-ti-

- …? Maisje?
- Bon, le monsieur te dit que le degré zéro de la racine *ten- - donc sans son “e”, sa voyelle pivot, 'a p'us la voyelle! -, eh ben on lui a accolé le suffixe substantivant *ti-, ce qui en a fait un nom

L’idée du suffixe substantivant coince-t-elle? 
Pensez au suffixe latin -io, qui transformait une forme verbale en substantif: 
Pour former par exemple le substantif latin admiratio (“admiration”, pour les vraiment-moins-bien-comprenants), on a pris “admirat-”, le radical du parfait (admiratus) du verbe admirari, et on lui a accolé le suffixe substantivant -io.

Quoi qu’il en soit, cette forme proto-indo-européenne *tn̥-ti- donnera le substantif grec … τασις, tasis “tension, étirement, intensité”.


Voici donc quelques dérivés médicaux de ces formes *ten-yo-, *ton- ou *tn̥-ti-:


Celui-ci, devinez-en sa version française: il désigne l’expansion ou la dilatation d’un organe.

Oui, non?

Il nous arrive du grec ἔκτασις, ektasisdilatation ») par son emprunt latin, ectasis.

Ectasie!
Notez qu’en linguistique, l’ectasie désigne l’extension, l'allongement d’une syllabe habituellement brève.

Alors, pensez donc! Quand tout organe non susceptible de se dilater, se dilate, on parle d’ectasie. 
Il y en a pour tout le monde:

s’agit-il …
  • d’une artère ou d’une veine? angiectasie.
  • des bronches? bronchectasie.
  • du coeur? cardiectasie.
  • des intestins? entérectasie.
Et ainsi de suite…

Mais c’est pas fini! 

Parfois, justement, vous attendez d’un organe une extension complète. 
Comme du poumon, par exemple.

Si cette extension complète ne se présente pas, il n’y a peut-être pas de remède, mais au moins il y a un nom à votre souffrance: l’atélectasie. 
Atélectasie, 
du grec ancien ἀτελής, atélês, « incomplet » et ἔκτασις, ektasis, « extension », littéralement “absence d’expansion”: réduction de volume de tout ou partie du poumon.

Allez, continuons notre visite médicale des dérivés grecs de notre chère *ten-.

la visite médicale


Quand je disais “soyons fou”…

Vol au-dessus d'un nid de coucou (One Flew Over the Cuckoo's Nest),
Miloš Forman, 1975. 


Catatonie!

Emprunt récent (1888) à l’allemand … Katatonie (1874).

C’est le psychiatre allemand Karl Ludwig Kahlbaum, 1828-1899, qui inventa ce mot, composé des grecs κατά, katá (“en dessous”, comme dans “catastrophe”), et τόνος, ‎tónos: tension, ton, tonus… (ce dernier, j'espère ne pas vous l'apprendre.)

Karl Ludwig Kahlbaum


La catatonie est un ...
désordre psychiatrique caractérisé par une alternance d’inactivité psychomotrice complète et un comportement violent hyperactif, sans raison apparente.
La catatonie est donc l’inverse de … l’hypertonie.


John Forbes Nash Jr., 1928 – 2015.
Ce grand, immense, mathématicien américain,
souffrait de catatonie
Évidemment, vous adorez comme moi "A beautiful mind" (2001),
le superbe film que Ron Howard a tiré de la vie de Nash,
avec Russell Crowe et Jennifer Connelly


Allez, encore un mot du vocabulaire médical.

À vous de le trouver.

En anatomie, 
“Membrane séreuse qui tapisse les parois intérieures de la cavité abdominale et pelvienne et qui recouvre les organes contenus dans ces cavités, à l'exception de l'ovaire”

Oui?

Je vous aide?

Prenez un bout de chacun des mots illustrés, assemblez-les, et ...hop.
















OUI!

... Péritoine.

Nous l’avons repris du latin peritonaeum, lui-même emprunté au grec ancien περιτόναιον, péritonaion.

περιτόναιον, péritonaion, qui désignait déjà en grec la...
...membrane qui recouvre intérieurement le bas-ventre, 
est le neutre substantivé de peritonaios,tendu tout autour”, 

dérivé du verbe περίτείνειν, períteínein, composé de... 
  • περί, períautour ») et de … (dois-je VRAIMENT vous le dire???) 
  • τείνειν, teínein

Qui dit péritoine, dit parfois péritonite, l’inflammation du péritoine. 
(Curieusement, la péritonite est toujours aiguë.)





- Et donc, Antoine était à bord d'un sous-marin, c'est ça hein?
- ... [Lino se contente de le regarder dans les yeux, en silence]














Un dernier dérivé médical pour ce dimanche:

Vous le devinez?
Maladie provoquée par le bacille de Nicolaïer - sale type! - qui sécrète au point où il végète - le bacille, pas Nicolaïer - (en général une plaie extérieure) une toxine dont l'action sur le système nerveux détermine une contracture douloureuse débutant ordinairement au niveau des muscles masticateurs et s'étendant progressivement à la nuque (avec un “/k/”, sinon on parle de ténesme), au tronc et aux membres, avec des crises convulsives sous l'influence de la plus légère excitation.”
ou encore…
“Maladie toxi-infectieuse, tellurique, de l'homme et des animaux, généralement mortelle, caractérisée par la contraction convulsive, la rigidité d’un plus ou moins grand nombre de muscles, puis par l'opisthotonos
du grec ancien ὄπισθεν, ópisthenen arrière ») et 
τόνος, tónostension »),
due à la toxine du bacille en question lorsque ses spores pénètrent dans une blessure.

Oui?

Ben oui: tétanos.

Mot du XVIème, qui nous arrive du grec ancien τέτανος, tétanos (« crampe, contraction »).

τέτανος, tétanos n’était que le participe passé substantivé de τείνειν, teínein.

Derrière ce τέτανος, tétanos se cache sournoisement une forme rédupliquée, au degré zéro (et suffixée en *-o-, tant qu'à faire), de notre *ten-: *te-tn̥-o-.


Arthur Nicolaier, 1862 - 1942


Sur tétanos, nous avons créé ...

Tétanique (atttesté dès 1544 dans des expressions comme “contraction tétanique”)
Propre au tétanos, de la nature du tétanos. Rigidité, convulsions, crispations tétaniques. — Atteint de tétanos. — Un tétanique.
Ou même...

Tétaniser (nettement plus récent: 1862)
En physiologie: mettre en état de tétanos physiologique (“un muscle qui se tétanise).
Par extension, figer, paralyser.  “L'angoisse / la peur le tétanise.

Leonardo DiCaprio tétanisé de froid dans Tétanique Titanic


- Et donc, c'est Antoine, qui a coulé le Titanic, depuis un sous-marin, hein? 
- Bon... comment te dire?


Bon, voilà, on en restera là pour ce dimanche!



Au menu de dimanche prochain?

Encore et toujours *ten-, et ses dérivés!
On ne s'en lasse pas!




Je vous souhaite à toutes et tous, un TRÈS beau dimanche, et une super bonne semaine!




Frédéric

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Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen 
CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…)
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Un morceau très court, pour terminer, 
et pour rester dans la tonalité "médecine" de ce jour:


un air de ballet,
composé par Marc-Antoine Charpentier pour
Le Malade imaginaire
(H.495a), Musiques et danses pour la comédie de Molière (Paris, 1673)
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