- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 11 septembre 2016

A Hard Day's Night






It's been a hard day's night, and I'd been working like a dog
It's been a hard day's night, I should be sleeping like a log
But when I get home to you I find the things that you do
Will make me feel alright


A Hard Day's Night

The Beatles






Bonjour à toutes et tous!


C’était quand, encore?

Euh… oui, voilà: c’était ce 28 août, à l’occasion de “L'évident est journellement l'étendard des imbéciles. Le doute est la foi gênée de celui qui sait.” - Abraham Chlonsky.

J’écrivais très précisément, en parlant du composé francique *standhard ...
- oh oui, je n’ai pas la mémoire des dates, mais je suis capable de restituer un texte à la virgule près :
Pour ce qui est de la deuxième partie du composé (“-hard”, pour les moins-bien-comprenants), elle provient d’une gentille racine proto-indo-européenne *kar-1, “dur, ferme…”, qui s’est matérialisée pour l’occasion, par sa variante *ker-, dans le proto-germanique *-hart, *-hard, à notamment valeur de “ferme”.  
Elle aussi, elle mériterait bien un bel article...

Si si, vous pouvez vérifier: à la virgule près.


Bon ben voilà, on va s’attaquer à …
*kar-1

Racine proto-indo-européenne que l’on pourrait donc traduire par… “dur, ferme”.
C’est l’idée, en tout cas. On y retrouve aussi une sémantique évoquant la puissance.


Pfff, franchement, c’est vraiment pas une mince affaire, vous savez, de parler de *kar-1.

On y consacrera plus d’un dimanche - au moins deux -, d’autant que j’ai encore pas mal d’activités diverses - et c’est tant mieux, je ne vais pas m’en plaindre -, qui m’empêchent de passer beaucoup de temps sur le “dimanche”.

Ce qui veut dire aussi un article un peu plus court pour aujourd’hui.


Bon.

*kar-1, on la connaît surtout pas sa forme au timbre zéro (donc, où la voyelle-pivot a disparu), ou encore par une variante *ker-.

Eh bien, commençons par *ker-.

Comme le colonel.
- Mmmh?
- Mais oui, le colonel Parker. Oui, je sais. Même moi j’en ai honte.

Le colonel Parker, manager de Elvis, ici avec son poulain


On s’accroche: une forme *kor-tu- (que Guus Kroonen retranscrit lui *kort-ú-),
que l’on peut comprendre comme étant le degré O de *ker-, *kor-, suffixé en *tu-, 
se retrouve dans le proto-germanique *hardu.

De là, quelques beaux dérivés…

Comme l’anglais hard, évidemment, “dur, ferme, difficile, pénible, sévère…”
Ou encore l'anglais hardly: à peine.

C’est toujours bien *hardu- qui se cache derrière tous ces mots germaniques:

  • le néerlandais hard,
  • le … OUI!!! … vieux norois harðr (dur, tranchant, sévère…),
  • le - ah, je l’aime bien aussi, celui-là - vieux saxon hard,
  • l’allemand hart,
  • le vieil islandais harðr
  • le vieux suédois harþer devenu en suédois moderne hård, 
  • le vieux danois harth, devenu lui hård


Je vous propose à présent deux prénoms français, assez courants, provenant de notre *kar-1 par son descendant germanique *hardu.

Une idée?

Allez, le premier se traduirait littéralement par “fort comme un lion”.

Trouvé?

Mais oui, facile: Léonard.

Ce prénom était porté par un saint du XIème siècle (Saint Léonard, pour les comprenants-bien-mais-beaucoup-plus-lentement).

Selon la légende
- oui, car on le suppose totalement légendaire -,
avant d’être canonisé, ce brave Léonard de Noblat aurait été un noble franc qui fréquentait la cour de Clovis.

Le voici ici devant Clovis

On raconte qu’il aurait obtenu de Clovis, justement, le droit de visiter, mais aussi - et surtout - de libérer les prisonniers qu'il jugerait dignes de l'être (libérés, on suit), et cela à tout moment.

C'est ainsi que Léonard libéra un grand nombre de prisonniers et devint leur saint patron.

Saint Léonard et deux prisonniers

Je ne veux pas être méchant, mais ça ou scier la branche sur laquelle on est assis
Forcément, plus il en libérait, moins il y avait de prisonniers. C'est mathématique.
Et donc moins il était saint patron.

Et on s’étonne qu’il n’est pas plus connu que ça! C’est bien, d’être saint patron des prisonniers, mais enfin, à quoi bon, s'il n'y en a plus un seul??

Clovis, ayant eu pitié de ce pauvre bougre à la logique disons… surprenante, lui donna des terres, sur lesquelles, évidemment - on est saint ou pas - Léonard fonda une ...
- Allez, qu'est-ce qu'un saint pourrait bien fonder sur des terres??? -
... abbaye.

(Mais c'est vrai qu'il aurait pu tout aussi bien y fonder une prison)


Un village s’établit non loin de là, que l’on nomma, en son honneur, Saint-Léonard-de-Noblat.

Ce qui n’était peut-être pas très original, mais bien sympathique quand même.

Et c'est très beau, Saint-Léonard-de-Noblat.
Ici, la superbe église romane


Ce prénom Léonard dérivait du vieux haut-allemand Leonhard, composé de levon ("lion") et de … hardu (“fort, courageux…”).
Notez qu’il se pourrait aussi que ce léo dérive du latin leo, le lion, tout simplement.

*kar-1, se retrouvant dans Léonard, le nom du saint patron des prisonniers?

Surprenant, non?

(pour ceux qui n'ont pas eu la chance de voir cette énigmatique série qui,
moi, m'aura simplement marqué à vie, il s'agit d'un bout du générique de 
The Prisoner, de et avec Patrick McGoohan, 1967 - 1968).

Moi, c'est déjà en rediffusion que j'ai pu la découvrir ; ça devait être dans les
années 70...

Reste maintenant à expliquer le 20C de la fin de la plaque.



Pour le deuxième prénom à trouver, vous devez pensez au roi.

À la racine proto-indo-européenne qui nous a donné ce mot roi: *reg-1.

C’est elle que vous trouvez dans le hindi महा राजा, mahārāja, les français reine, ou riche, le latin rex.

Rex, chien flic (celui au regard intelligent, à gauche)

C’est elle encore, qui termine ces Vercingétorix ou autres Frédéric

Alors, ça y est, trouvé?

Pour vous aider, le mot descend du francique, et se décompose en *rīkô (Macias, oui, c’est bien), “seigneur, chef…” et *harduz, “dur”.

en *rīkô Macias

Oui?

...

...


OUI!!!

Richard!

Le mot nous arrive du francique *Rīcohard, et se traduirait littéralement par “chef courageux”.


Richard Cœur de Lion. Lui, on peut dire qu'il cumulait.

Tiens, à propos de roi / reine: ces mots descendent tous les deux de la même racine proto-indo-européenne, *reg-1, ça saute aux yeux.

Vous pourriez donc parfaitement supposer que, de la même façon, les anglais king et queen descendent tous deux de la même racine.

Non, pas de *reg-1. C’est pas ce que je veux dire.
Vous ne seriez pas un peu obtus aujourd’hui?



Eh bien, il n’en est RIEN. Les mots king et queen ne sont en aucun cas étymologiquement liés
Et si vous aviez lu The Queen, une femme comme les autres, vous le sauriez déjà…
pom pom pom…
Oui, l’étymologie nous réserve parfois quelques formidables surprises.


Alors, on continue?

On retrouve probablement aussi notre racine *kar-1 en grec, et même en sanskrit

Mais ça, ce sera pour dimanche prochain.


Pour le moment, restons en français, avec …
- vous l’aurez deviné -
hardi!

Oliver Hardy,
18 janvier 1892 – 7 août 1957

Oui, la première occurrence connue de hardi, on la situe dans La Chanson de Roland, 1080.

Le mot n’était que le participe passé d’un ancien verbe, hardir: “rendre / devenir dur”.
Non, ne cherchez pas le lien avec hardeuse. 
D’où “rendre courageux”.

le sacre de Philippe III le Hardi

Ce hardir, n’en doutez pas, provenait en droite ligne du francique *hardjan, “rendre dur”, dérivé, évidemment, de notre *hardu germanique.

Si hardir a disparu, nous utilisons encore enhardir, formé lui vers la moitié du XIIème…





Et là-dessus, je vous laisse!


Je vous souhaite, à toutes et tous,
un excellent dimanche, et une superbe semaine!





Frédéric


Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).



Françoise Hardy, bien sûr,
ici, dans ce sublime "Des ronds dans l'eau", 1967
paroles de Pierre Barouh, musique de Raymond Le Sénéchal


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