- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 25 septembre 2016

un fauteuil pour (*steh) deux





“Non, les accidents de la route ne sont pas dus à l'alcool, ils sont dus à la voiture. La preuve : mettez un alcoolo dans un fauteuil roulant, il ne tuera personne.”

Luis Rego, in C'est à ceux qu'on aime qu'on ment le plus 


















Bonjour à toutes et tous!

(Oui, vous l'aurez remarqué, le blog a quelque peu changé d'apparence: sur Chrome, il ne donnait plus rien de bon, j'ai donc procédé à un reset (une sorte de grand nettoyage), et j'en ai profité pour changer quelques détails).


Je vous propose, en ce beau dimanche, de démarrer l’étude d’une racine que nous avons déjà aperçue à plusieurs reprises, mais que jamais je n’avais traitée à sa juste valeur.


Nous en avions parlé dans …

  • du passage des ans, où on la retrouvait dans solstice, 
  • exister, se redresser, transmettre, où nous la retrouvions dans exister, 
  • troïka, sitar et trèfle, où nous découvrions, charmés, qu’elle se retrouvait encore dans le latin testis (témoin, qui donnera testament, testifier…), via une forme *st- ; la forme proto-indo-européenne sur laquelle se basant le latin ressemblant à quelque chose comme *tri-st-i-, désignant, littéralement, le troisième debout: le troisième homme en présence, celui qui témoigne.
Mais oui, comment ne pas tomber sous le charme de cette superbe petite racine??? Hein, hein?

Et puis, et puis, enfin, nous en reparlions il y a quelques semaines, le 28 août précisément, dans L'évident est journellement l'étendard des imbéciles. Le doute est la foi gênée de celui qui sait.” - Abraham Chlonsky, où nous découvrions qu’elle était encore et toujours là, dans standard, étendard.


Vous l’avez reconnue: il s’agit de la racine proto-indo-européenne …

*stā-, “être debout”.



Je ne peux que vous encourager à relire ces remarquables articles, qui sont une excellente mise en matière pour ce qui va suivre.

Je vous le dis tout de suite: *stā- va nous accompagner pendant plusieurs semaines.

Car cette racine est incroyablement prolifique, et va nous emmener aux quatre coins du monde indo-européen.

(source)

J’oserais même dire que *stā- est une de ces racines élémentaires, essentielles, sans qui nos langues indo-européennes modernes ne seraient pas tout à fait les mêmes…

Et je le promets, elle va vous surprendre…!






























Pff… Oui, alors, j’ai encore une fois peu de temps à consacrer à ce dimanche
Il sera donc plus court que d’habitude, mais plus bref aussi. 


*stā-… Avec un a comme voyelle? N’est-ce pas un peu surprenant? 

Oui, assurément.

Mais si vous suivez le blog depuis déjà quelque temps, vous savez que,
selon la théorie des laryngales,
un *a proto-indo-européen, ou plus exactement un *a long, un donc, proviendrait d’un h voisé et non aspiré, datant d’un état bien plus ancien de la langue.

Ce h voisé et non aspiré est restrancrit, par convention, h2.
Un léger doute sur la théorie des laryngales, mmmh?
Mais relisez donc Un coup de souvláki et on se retrouve avec des points de suture. C'est cousu de fil blanc.

Tout ça pour vous dire que la forme la plus ancienne que nous pouvons reconstruire de la racine *stā, c’est … *steh2.

Cette forme se colorera par la suite en *stah2-, pour se contracter enfin en *stā-.
Et nous, on part de là.
J'ai découvert il y a peu un site trèèèès intéressant, vous permettant de représenter graphiquement la descendance - ou l'ascendance, soyons fou - d'une langue indo-européenne: http://new.multitree.org/trees/id/19655
Voyez ci-dessous les trois grands états de l'indo-européen tels que Wolfgang Meid, professeur émérite de l'Institut für Sprachwissenschaft, Université de Innsbruck, les conçoit, et qui permettent de diviser d'une façon plus fine, plus précise, l'histoire de notre proto-langue bien aimée. 
Wolfgang Meid 
Pour lui, proto-indo-européen et indo-européen commun ne sont pas la même chose, les trois stades (théoriques) de notre proto-langue adorée s'étendant du cinquième au troisième millénaire avant notre ère, avec, par ordre chronologique:
  • le proto-indo-européen,
  • le moyen-indo-européen, et 
  • l'indo-européen tardif (qui correspond à l'indo-européen commun).
En ces pages, nous traitons surtout du dernier état de langue, commun à la plupart des langues dérivées: situez-y *stā-, alors que *stehse situerait, elle, au premier stade.




Or donc!

Commençons, si vous le voulez bien, par nous pencher sur la forme de base de la racine,
j’ai nommé *stā-,
et particulièrement, pour ce qui sera de ce dimanche, sur une forme étendue basée sur *stā-, *stādh-.

On la retrouve dans les langues germaniques.
Les toutes premières langues germaniques...

Avec tout d’abord, selon Watkins, le proto-germanique *stōd-jōn-.

Dont dériverait le vieil anglais stēda, qui donnera plus tard l’anglais… steed: l’étalon.

Oh, le mot est aujourd’hui, dans son sens premier du moins, désuet.

Mais il s’emploie encore dans le sens - littéraire - de “cheval de grande valeur”, ce que l’on pourrait traduire par destrier, coursier, monture

toi, mon fidèle destrier...

C’est par ce vocable si évocateur de hauts faits d’armes que vous entendrez peut-être certains cyclistes britanniques appeler leur modeste vélo! 




Ce sens de l’auto-dérision poussé à ce point (auto, pour un vélo?), je ne le connais personnellement que chez certains Britanniques, et chez certains Belges… 
Chez ces derniers, probablement parce qu’ils n’ont pas vraiment le choix: vivre dans un si petit pays, avec autant de gouvernements différents, aussi ridiculement mal géré, avec autant de risibles soucis belgo-belges... Ou bien vous vous pendez, ou bien vous développez votre sens de l'humour. 
Bref.   
Mieux vaut rire de soi-même que de laisser les autres s’en charger.
Surtout quand les autres le font avec un “humour” si remarquablement médiocre, si merveilleusement plat.
Je ne vise personne.

Le rapport, entre steed l’étalon et *stā-, “être debout”?
Très bonne question, assurément!

Ce que je ne vous avais pas dit...
- il faut savoir ménager sa monture, mais aussi ses effets -,
... c’est que pas mal de dérivés de *stā- évoqueront sémantiquement un emplacement, ou encore une chose qui est debout.

Ici, en l'occurence, il s’agirait de l’endroit ... où l’on élevait les chevaux.


John Steed, évidemment.
Patrick Macnee, qui nous a quittés il y a un tout petit
plus qu'un an.

Un autre dérivé proto-germanique de *stā- / *stādh- serait encore *stōdō- (ou *stōda- selon la retranscription de Guus Kronen).

Ce qu’il désignait? La même chose, en fait: le lieu où l’on élève des chevaux.
Ou plutôt, selon Guus Kronen, le troupeau de chevaux, la horde.

Mais oui, c’est ce à quoi correspondent tant le vieux néerlandais stoti que le vieux ‎haut allemand stuot: “horde de chevaux”.

- Oui mais quoi? Lieu d'élevage, ou troupeau?

Ah, c’est parfois difficile de retrouver le fil logique, l’explication étymologique.

En plus, on n'a pas toujours tous la même logique

Mais ce que l’on sait, c’est que dans les langues slaves, cette fois, le proto-slave *stado,...
évidemment descendant de notre *stā-, sinon je n’en parlerais pas ici,
...désignait à l’origine les écuries, l’endroit où l’on s’occupe des chevaux, et que par la suite, il a désigné le troupeau.

un peu de langues slaves, mmmh?

Ceci devrait nous éclairer sur l’évolution du sens du mot: désignant le lieu d’élevage, il en est passé à désigner ses occupants essentiels, l’ensemble des chevaux qui y séjournaient.

pour une horde, ça c'est une horde...

Et le dérivé du proto-slave *stado en russe, ста́до ‎(“stádo”) signifie toujours bien troupeau, horde.

En vieil anglais, le germanique *stōdō- / *stōda- est devenu stōd, pour devenir enfin l’anglais … stud. L’écurie, le haras. 

Ici, on a clairement relevé le niveau.



Une forme suffixée de *stā-, *stā-lo-, donnera quant à elle le germanique *stōlaz-.
Oui: “siège, chaise…

*stōlaz- donnera stōl en vieil anglais (“chaise, siège, trône”), puis stool, stole, stol en moyen anglais, et enfin stool en anglais moderne, que l’on traduirait plutôt par tabouret, marchepied.

Mais *stōlaz- ne s'arrêtera pas à l'anglais, et donnera aussi...
  • stoel en frison occidental et en néerlandais, 
  • Stuhl en allemand, ou 
  • stol en suédois, en danois et en norvégien: toujours chaise, siège

Alors oui, on retrouve bien *stā-lo- dans le groupe balto-slave, mais il ne s’agit ici que d’un simple emprunt au germanique.

Citons par exemple:
  • le lituanien stálas “table”, 
  • le russe стол ‎(“stol”), toujours “table”, ou 
  • le russe стул ‎(“stoul”), “chaise”, 
  • le serbo-croate stol, “table”, ou 
  • le slovène‎ stol, ‎“chaise”.

Toutes ces formes dérivent du proto-balto-slave *stolos.
Emprunté donc au germanique *stōlaz-.


- Bon, c’est bien, hein, ton article, mais euh… honnêtement, moi je serais plutôt francophone, alors, le germanique, le slave ou le balte, hein…
- Bonjour! Oui, c’est votre droit, d'être francophone, vraiment.
M’enfin, ici, on parle de proto-indo-européen, donc par définition d’une série de langues dérivées…

Mais bon, grand prince, je vais exaucer votre souhait, en vous parlant du composé germanique *faldistōlaz!

Composé donc de *stōlaz-, et de, en première position, *faldiz- ‎(“ce qui est plié, pliant”), qui descend lui de la racine proto-indo-européenne *pel-3 “plier”.

- Mais enfin, tu te fous de ma balle??
- Oui, sans doute, et pourtant…
… ce *faldistōlaz, littéralement “chaise pliante”, est passé dans le francique *fadistôl de sens équivalent: “siège pliant”.

Au XIème, *fadistôl apparaît en français sous la forme faldestoel, dans la chanson de Roland.
Au XIIIème, il deviendra faudesteuil, puis, fin du XVIème… fauteuil!

Le mot désignait originellement un siège pliant, richement décoré, transporté en voyage par les grands personnages.



Et voilà pour ce dimanche!

Pas mal, comme début, non, de constater que l'anglais steed et le français fauteuil sont des cousins si proches...


Ces deux images résumeront l'article: John Steed dans un fauteuil.


Dimanche prochain, on passera en revue d’autres dérivés de *stā-, mais cette fois par le latin
Pas sûr que vous les deviniez tous…



Je vous souhaite, à toutes et tous, un très bon dimanche, une très belle semaine!



Frédéric


Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).




Oui, le Requiem de Mozart.
Une petite picouze de rappel:
1. C'est sublime
2. On est pas éternel

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