- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 23 avril 2017

Oscar Wilde ne manquait certes pas d'esprit







“One should never trust a woman who tells one her real age.
A woman who would tell one that would tell one anything.”

Oscar Wilde

(Il ne faut jamais avoir confiance dans une femme qui vous dit son âge véritable.
Une femme capable de vous dire cela serait capable de vous dire n'importe quoi.)

Oscar Wilde,
16 octobre 1854 – 30 novembre 1900
























Bonjour à toutes et tous!



Dimanche dernier, dimanche de Pâques, nous avions traité de deux mots particulièrement de circonstance: résurrection et ressusciter.
Pour découvrir, d'ailleurs, qu'ils n'avaient vraiment pas grand-chose en commun, étymologiquement parlant.


Mais je vous avais promis aussi...
- non non, je ne l'oublie pas (sachez-le, je n'oublie jamais rien) -
...que nous parlerions d’une racine évoquant le Grand Esprit


Cette racine indo-européenne, je vous la livre, la voici:

*ansu-


Le sens qu’on pourrait lui attribuer, en comparant celui de tous ses dérivés?

Esprit”, tout simplement.

Entendez par là “entité immatérielle”.
À ce titre, elle devait peut-être aussi désigner des entités maléfiques, des démons.


On va taper immédiatement très fort, sans beaucoup de précautions ; ça risque d’être un peu brutal, donc, préparez-vous:

Cette racine apparaît (ou plutôt, on la devine) dans des expressions de l’avestique, comme Ahura Mazda.

- Maisje?
- Oui, mais j’avais prévenu.


Si ça peut vous aider, sachez que Ahura Mazda a été également connu, en fonction des langues et des époques, comme Ohrmazd, Ahuramazda, Hourmazd, Hormazd, Harzoo, ou carrément - soyons fou - Hurmuz.

C’est par une forme suffixée basée sur son degré zéro *n̥su-, *n̥su-ro-, que la charmante *ansu- nous a donné le proto-indo-iranien *asuras, sur lequel se construira le Ahura de Ahura Mazda.


Mazda? mais ouiiii, c’était le Dieu des mazdéens.
Ce qui, ma foi, tombait incroyablement bien.Vraiment, le hasard n'existe pas.

Et l’avestique, c’est l’iranien ancien dans lequel a été rédigé ... l’Avesta, leur livre sacré, à ces mazdéens.
Ça y est, le franc est tombé? (belgicisme!)

On en parlait brièvement ici, de l’Avesta et de Mazda:
être séquestré par une secte peut causer de graves séquelles


Mais avant de parler de Ahura, permettez-moi quelques mots sur Mazda.

Qui est un bien bel exemple d’emploi concret de racines indo-européennes.

Car le mot Mazda peut se décomposer de la sorte:

*mn̥s - dhē-









Oui, madame, oui monsieur,


on n'y trouve pas une racine,


mais bien DEUX!









*mn̥s- était le degré zéro de *men-s, une forme allongée de *men-1, “penser”.
Et là, je me rends compte, sidéré, ébahi, que je ne vous ai JAMAIS raconté *men-1! 
On y reviendra bientôt, à mon avis…
(Oui, on a déjà parlé de *men-3, “rester, demeurer”, à qui nous devons maison, ou manoir.
histoire de famille
mais jamais, au grand jamais, de l’illustre *men-1
J’ai probablement dû la zapper tellement elle est présente, tellement est nous est indispensable…)

Quant à *dhē-, on la connait bien, “mettre, placer, mettre en place, poser…”
On l’a déjà rencontrée, elle et sa longue, longue descendance, dans…
du facteur au préfet, tous des fétichistes, tous des fashion victims moi que j'dis
La bibliothécaire se livrait à la prostitution dans une bodega... - Une bodega??
et…
La confiture, ça dégouline.


*mn̥s-dhē-, en tant que phrase verbale, pourrait se comprendre comme “placer la pensée” (là où elle doit être).

Quelqu’un qui arrive à “bien placer sa pensée”, à “poser son esprit”, c’est quelqu’un qui “pense bien”.
Bon, bienveillant, d’une certaine façon, mais aussi clairvoyant, et surtout ... raisonnable

En un mot? Sage.


le vieux sage
(source)
J'aime beaucoup ce type de sage, aussi...

(- Pardonnez-nous, Monsieur, avez-vous un moment
pour parler de Jésus?
- Bien sûr, qu'aimeriez-vous savoir?)

Mazda - ou plus précisément l’avestique mazdā, signifiait ainsi, littéralement, “sage”.


Si nous considérons que Ahura, qui était donc…
- ceci à l’adresse des poissons rouges éventuels qui liraient également le blog -
ben quoi?
… basé sur une forme allongée du degré zéro de notre *ansu-: *n̥su-ro-,
pouvait se traduire littéralement par “Esprit”,
nous pouvons donc comprendre l’expression entière Ahura Mazda comme “Esprit Sage”.

Ou même… Seigneur sage.

Oui, car pour les Mazdéens, Mazda était leur Seigneur et Maître.
Leur Grand Esprit. Leur Dieu, quoi.
À pas mal de dérivés de *ansu- est attachée d'ailleurs l'idée de seigneur, maître... 
Ahura Mazda serait ainsi, encore, le Seigneur de la Sagesse…

Cette petite Mazda est peut-être divine, mais non, rien à voir.
C'est LUI, Ahura Mazda.

- Ouais, bon. Pour être franc, tout ça, on s’en fout. Tu vas quand même pas nous bassiner avec des vieux machins, et en plus qui ne sont même pas de chez nous! Et qui n’ont rien à voir ni avec la culture française, ni avec la culture européenne. 
- Bonjour! Laissez-moi deviner: et pour vous, en toute logique, la France n’est pas responsable de la rafle du Vél’ d’Hiv? Et vous voulez aussi, dans la même veine, sortir LA FRANCE de cette saleté d’Europe un peu trop cosmopolite?
(je blague, hein, il faudrait être complètement maso, ou alors solidement tordu, si pas schizophrène, pour d'un côté lire et apprécier ce blog et ce qu'il tente de véhiculer comme valeurs humaines, et de l'autre voter extrême-droite).

Mais c’est vrai, débattre de l’étymologie de l’avestique Ahura Mazda, ça ne va pas nécessairement intéresser grand monde.

Heureusement, *ansu- nous a donné des mots plus près de chez nous. 


C'est arrivé près de chez vous, 
Rémy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde, 1992

Car on la retrouve dans le proto-germanique… *ansu-, tout simplement.

De là, le vieil anglais ōs, “dieu”.
Dieu, certes, mais dans des noms propres.
Comme le vieil anglais Ōsgār.  

Ōs - gār.

Gār dérivait du proto-germanique *gaizaz-, lointain descendant de la racine proto-indo-européenne *ghaiso-, “lance, bâton”.

Ōs-gār signifiait ainsi “la lance de Dieu, la lance divine”

Et vous l’aurez compris, on en a fait notre moderne… Oscar.
(J'avais une copine qui m'appelait Oscar. Maintenant je comprends pourquoi.)

Oscar, Édouard Molinaro, 1967.

Attention, il y a deux Oscar: l’un d’origine anglo-saxonne, celui dont je viens de vous parler, et un autre, d’origine gaélique irlandaise, correspondant au prénom, dans les légendes irlandaises, du fils d'Ossian et petit-fils de Finn Mac Cumaill.  
Cet Oscar gaélique, lui, aurait vraisemblablement signifié quelque chose comme “l’ami du daim”.

Oh, on en avait déjà parlé, du germanique *gaizaz-, il y a un peu plus d’un an…
Dans…
Walter, héraut d'armes à Vladivostok
À l’époque, nous traitions de la racine *wal-, “être fort”. 

Qui, par une forme *wold(h)-, s’était retrouvée dans le proto-germanique *waldan-, “gouverner, régner, exercer de l’autorité sur”.

Nous découvrions alors, charmés, que le prénom Gérald (Gēr-ald / Gēr-wald), construit sur ce fameux proto-germanique *gaizaz-, pouvait se traduire par “le pouvoir de la lance”.

...

Mais?

Euh??

Aïe aïe aïe...

Mais ... je dois me reprendre:

C’était d’ailleurs dans ce même article du 21 février 2016 que je vous racontais que le Os du prénom Osweald, devenu Oswald, et qui se traduirait littéralement par “pouvoir de Dieu”,
était basé sur une racine proto-indo-européenne … euh... *ansu- désignant le Grand Esprit, le Créateur, la Divinité. 

Et je poursuivais, encore, sereinement:
Faudra d’ailleurs qu’on en parle un de ces quatre…

Bon. Là, je suis fait. Fait, refait et confus.
J'avais complètement oublié que je l'avais déjà abordée, *ansu-.
Et que je m'étais dit, en plus, qu'il fallait rapidement la traiter. Mince.



Et évidemment, vous, vous ne m’avez rien dit.
Vous attendiez tranquillement que je me ridiculise, c’est ça, mmmh?
Mwouais…

Mais donc, même si plus d’un an s’est écoulé depuis, je peux vous le re-dire: le Os de Oswald et de Oscar - du moins l’Oscar anglo-saxon - descend bien de *ansu-.



Puisqu’on y patauge (enfin, surtout moi), restons encore dans les vieilleries

Il y a un peu plus de cinq ans (CINQ!), nous avions parlé de la délicieuse *gher-saisir, “ceindre”, “clôturer". 
jardins, courtisans, choeurs et ortolans
Chouette article! Qui avait bien plu, en tout cas.
Nous évoquions alors l’Asgard, le jardin, la demeure des Dieux dans la mythologie nordique.
Asgard, du vieux norois āsgarðr.

Alors que la deuxième partie du mot, -gard, provient du vieux norois gardhr, ”enceinte, jardin”, je peux à présent vous révéler que sa première partie...
(As- pour les cérébralement moins gâtés d’entre nous)
...provient de notre chère *ansu- par le vieux norois āss, “dieu”.


Vieux norois āss qui donnait au pluriel æsir.
En français: les Ases.

Dans la mythologie nordique, il y avait deux groupes de dieux. Si si, deux panthéons.

Les Æsir, ou Ases, formaient le groupe des dieux principaux, ceux qui étaient apparentés - ou du moins associés - à Odin, et habitaient l’Asgard.

Tous de grands malades mentaux.

ici, les æsir rassemblés autour de la dépouille de Baldr

Quant aux autres, c’étaient les Vanir (les Vanes), nettement plus civilisés, cultivés et sympathiques, liés, eux, aux cultes de la fertilité, de la fécondité, de la sagesse

La charmante Freyja, déesse de la beauté et de l’amour, en faisait partie.

Allez, on va dire qu'elle ressemblait à ça

(attention, spoiler: après une guerre cosmique dantesque entre les deux panthéons, les Vanir seront finalement absorbés dans le panthéon des Æsir, et l'unité primordiale sera enfin retrouvée)



Dans l’alphabet runique, qu’on appelle aussi le vieux futhark, “Elder Futhark”

vieux futhark
(il s’agit simplement de l'acrostiche construit sur les six premières lettres de l’alphabet en question, qui en contenait vingt-quatre en tout):
ᚠ / f,
ᚢ / u,
ᚦ / þ (“th”),
ᚫ / a,
ᚱ / r, et
ᚲ / k, 
la quatrième lettre, ᚫ, se serait appelée (prudence: on ne fait que le déduire ; le mot n’est pas attesté) *ansuz, du nom des æsir.

traduction littérale de ces inscriptions runiques:
"(je dis) - [idée d'une déjection, de saleté, de matière fécale] -
[envers / dirigé vers] - homme - qui lit - dans le -
[idée de moment présent / maintenant] - ça."

Tentative de traduction bien approximative: "merde à celui qui lit" 

Le vrai texte et la vraie traduction de ces runes?
(elles sont reprises sous la référence N 182 (N182) - Hafstad, si jamais ça vous tente)

fuþork hnias tlbmy ¶ --- þeir ÷ gærþo ÷ runar þæsar ¶ finr ÷ auk olafr 

Qu'en vieux norois occidental - la langue d'origine -, on comprendrait...
〈fuþork hnias tlbmy〉 ... Þeir gerðu rúnar þessar, Finnr ok Ólafr. 

Et qu'on traduirait littéralement par: 
... Ils ont fait ces runes, Finnr and Ólafr.  

Vous avez bien lu: “Ce sont Finnr et Ólafr qui ont écrit ça

Transcendant, non?

Oui, les inscriptions runiques, une fois décodées, perdent bien souvent de leur attrait. Et leur vraie traduction est encore plus saugrenue que n'importe qu'elle autre fausse traduction qu'on pourrait en faire.

J'en citais déjà quelques-unes ici, à la suite d'un beau voyage sur Orkney:
Un Anglais roulant en Jeep Wrangler (et non en Land-Rover) ? Wrong. Simplement wrong.


Allez, restons encore un peu en germanique

Nous l’avons vu, le proto-germanique *ansu- donnera en vieil anglais cette forme ōs, “dieu”, employée dans des noms propres.

En vieux haut-allemand, ans-, lui aussi basé sur *ansu-, remplissait la même fonction.

Un nom propre, basé sur ans-?

Ansehelm.
Qui donnera l’allemand Anselm, et bien évidemment le français ... Anselme.

La seconde partie du mot, -helm, découlait de la racine indo-européenne *kel-2, “couvrir, sauvegarder, garder, dissimuler…”
Il faudra AUSSI qu’on en parle, d’ailleurs, de cette jolie *kel-2
(Je dois impérativement noter ça quelque part.)
Ans-, “dieu”, helm, “protection”: Ansehelm, c’était celui qui bénéficie de la protection divine.


Saint Anselme de Cantorbéry


On a démarré cet article sur les chapeaux de roue, avec une expression avestique?
Retournons par là, vers l’Orient, pour le terminer.


Sur notre route, passons par le hittite: on y trouvait ḫassu, “roi”.

Et poussons enfin une pointe jusqu’en sanskrit, où असुर, asura peut se comprendre comme dieu, maître, l'esprit suprême.



Allez, une p'tite récap:

*ansu-, *n̥su-ro-, "esprit"
proto-indo-iranien *asuras
⇓ 
avestique Ahura (dans Ahura Mazda) et sanskrit असुर, asura, "dieu, maître, l'esprit suprême"

********************************************************************

racines *men-1 (*mn̥s-, *men-s), "penser" + *dhē-, “mettre, placer, mettre en place, poser…”
composé avestique Maz-da, "sage"

********************************************************************

*ansu-, "esprit"
germanique *ansu-
vieil anglais ōs et vieux haut-allemand, ans-, “dieu” dans des noms propres

********************************************************************

germaniques *ansu- + *helm ⇐ *kel-2, “couvrir, sauvegarder, garder, dissimuler…”
composé vieux haut-allemand Anse-helm
allemand Anselm
français Anselme, "protégé par Dieu"

********************************************************************

*ghaiso-, “lance, bâton”
germanique *gaizaz-
vieil anglais Gār

********************************************************************

vieil anglais ōs-Gār: Ōsgār, "la lance de Dieu" 

anglais, français ... Oscar

********************************************************************

*ansu-, "esprit"
germanique *ansu-
vieux norois āss, “dieu” - æsir "les dieux", français Ases

********************************************************************

*gher-, “saisir”, “ceindre”
vieux norois gardhr, “enceinte, jardin”

********************************************************************

*ansu-, "esprit" + *gher-, “saisir”, “ceindre”
composé vieux norois āsgarðr
Asgard, "jardin des Dieux"



Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une très belle semaine!




Frédéric


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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
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Et pour nous quitter, 

Non pas du classique, ou du baroque - noooon, pas encore du Bach! -
mais du jazz


Un bel hommage à Bach, par ... Ōsgār Peterson.

Je pense que tant les amateurs de jazz que ceux de l'illustre Kapellmeister apprécieront.


Salute to Bach - Oscar Peterson Trio




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