- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 25 mars 2018

Et ce livre de Lermontov, vous l'avez lu ?




“(...) А ты сам ступай, детинушка,
На высокое место лобное,
Сложи свою буйную головушку.
Я топор велю наточить—навострить,
Палача велю одеть—нарядить (...)


(...) mais toi, jeune fils de marchand,

tu iras sur la place du supplice,
tu monteras sur le haut échafaud
pour livrer au repos éternel ta tête qu’agitent les orages.
Je ferai aiguiser une lourde hache,
j’ordonnerai au bourreau de revêtir son costume (...)


Le chant du tsar Ivan Vassiljevitch, de son jeune garde du corps et du hardi marchand Kalachnikov

(Песня про царя Ивана Васильевича, молодого опричника и удалого купца Калашникова), 1838


Mikhaïl Lermontov

(Михаил Юрьевич Лермонтов)


Mikhaïl Lermontov
(Михаил Юрьевич Лермонтов),
1814 — 1841
  


















Traduction de Saint-René Taillandier,
parue dans Le Poète du Caucase, Michel Lermontof,
Revue des Deux Mondes, nouvelle période, 2ème série, tome 9, 1855




Bonjour à toutes et tous !


“Livre”.



des livres, des livres, et moi.
(Des livres, délivrez-moi...
Y aurait-il là un un appel au secours inconscient ?)


Nous savons que “livre” nous vient - par le latin, bien évidemment - d'une lointaine racine indo-européenne, *lubʰ-, “peler, écorcer”.


L'article qui l'expliquait - point de départ d'une longue quête -, c'était le libraire livrait des livrets tôt et des librettos tard...,

Nous avons ensuite passé en revue les dérivés celtiques et germaniques de notre charmante petite *lubʰ-.

j'ai emprunté un livre d'André Breton. Que je lis au jardin. Excellente médecine!
C'est juste ! D'ailleurs, dans "fromage", il y a "mage". 
le vol Lufthansa eut l'air de frôler la canopée... 
Vous préférez le hall, le cloître, ou la tonnelle, pour qu'on "discute affaires"?

En ce jour d'hui, nous commencerons l'étude des dérivés ... balto-slaves de la ravissante *lubʰ-.



Alors !


Vous allez bien ? Ici, ça va, nous avons enfin eu du soleil ! 

En balto-slave, tout comme en germanique, plusieurs étymons à nous mettre sous la dent...

Commençons, si vous le voulez bien - même si, entre nous, vous n'avez pas trop le choix -  par un étymon balto-slave que l'on hésite à reconstruire, car on doute de sa forme précise, mais qui devrait ressembler à *lubum-.

(Et c'est d'une forme au timbre o, suffixée en -o- de notre *lubʰ-*loubʰ-o-, que descendrait *lubum-, à l'instar du proto-germanique *lauba-, “feuille, feuillage”...)

De cette forme dériveront deux couples d'étymons, chacun d'eux composé d'un slave et d'un ... ... balte, oui, bravo !

Le premier de ces deux couples ?

Le couple proto-slave *lъbъ- / proto-balte *luba-.



Autrement dit...



racine indo-européenne *lubʰ-peler (écorcer)
forme suffixée au timbre *loubʰ-o-
balto-slave *lubum-
proto-slave *lъbъ- et proto-balte *luba-



Commençons par ses dérivés slaves...

À votre avis, que pouvait bien vouloir dire le proto-slave *lъbъ- ? Mmmh ?

Écorce, feuille, plante, poison, potion, abri sous le feuillage... ?

Ben ... rien de tout ça. lъbъ désignait ... le crâne !

crâne humain

crâne de Mickey


Le rapport ? Excellente question !
On pourrait l'expliquer par la métaphore du bois. L'écorce, la planche: le crâne est dur comme du bois (parfois plus, parfois moins, tout dépend de la violence du coup), et sert, en quelque sorte, d'écorce au cerveau.

Ouais... 

Serguei Sakhno, 

Serguei Sakhno (au micro)
(source)


















dans son

Dictionnaire russe - français d'étymologie comparée

y va de sa propre proposition, qui ma foi, me séduit pleinement.






Je dois d'abord vous dire, pour que vous puissiez vous aussi savourer l'explication, qu'en russe, lъbъ- est devenu, par un léger glissement de sens, лоб (“lob”),  “front”.




C'est bon ?
Allons-y.

En faisant appel au russe луб 
(“loub”)
“teille”...

Quoi, vous ne connaissez pas la teille ?  
La teille (ou tille, car le mot est issu de tilleul), est l'écorce de la tige de chanvre. Le ... liber du tilleul, dont on fait des cordes, des nattes.
Oh merci, ©Grand Robert de la langue française !
Le shinafu, l’art du tilleul tissé,
non pas chinois, comme son nom semblerait l'indiquer, mais japonais
En Chine, ils l'appellent japonafu, probablement.
(source)

En faisant appel au russe луб“teille”, forme très proche de лоб, donc, Serguei Sakhno suggère qu'à лоб, au sens ancien de “boîte cranienne, crâne, se rattachait une métaphore, qui en faisait un panier, ou une boîte en teille... 
Moi,  j'aime bien ! Je trouve ce rapprochement avec liber particulièrement bienvenu...
Avant de revenir au proto-slave *lъbъ-, terminons-en avec le russe лоб (“lob”),  “front”.

Je vous parlais de son sens ancien
- au russe лоб,  “front”, on suit -,
boîte cranienne, crâne”...

C'est précisément ce sens que l'on retrouve dans le nom de l'ancien échafaud, lieu de supplice sur la Place Rouge, Лобное место (“Lobneuil Miesta”), signifiant littéralement le lieu du crâne.


Mais oui ! En référence au Mont Golgotha, traduit par “Lieu du Crâne”, où, selon les Écritures, fut crucifié Jésus.
(D'où aussi - je dis ça comme ça - notre calvaire, par le latin calvariae locus, “Lieu du Crâne” (Vulgate,  Matt. 27, 3.)? C'est pas pour rien que calvaire ressemble étrangement à calvitie...)

Лобное место, le lieu du supplice
(source)

PS: et NON, le лоб russe n'a strictement rien à voir avec nos français lobotomie, et lobe, tous deux venant du grec ancien λοβός, “lobe de l'oreille, lobe du foie...”, d'aucune façon apparenté à la jolie indo-européenne *lubʰ-.


Bon, on continue ?
Dans la famille des langues slaves orientales, à côté du russe лоб, “front”, le proto-slave *lъbъ-, “crâne” a donné...
  • le biélorusse лоб (“lob”), et 
  • l'ukrainien лоб (“lob”).

Dans les langues slaves méridionales ? Mais certainement:
  • le slovène lǝ̀b, “crâne, front”.

Et dans les langues slaves occidentales, hein, hein ?
  • le vieux tchèque leb, “crâne”, d'où le tchèque archaïque leb,
  • le polonais łeb, “tête d'animal”, ou encore
  • le slovaque archaïque leb.
Ah oui, j'oubliais ...

Et dans le ...
- OUIIIIII ! -
... vieux slavon d'église, le proto-slave *lъbъ-, “crâne” a donné... euh... lъbъ-“crâne”.



racine indo-européenne *lubʰ-peler (écorcer)

forme suffixée au timbre *loubʰ-o-
balto-slave *lubum-
proto-slave *lъbъ-

mots slaves évoquant le crâne,
comme le russe лоб, boîte cranienne, crânepuis front




Remontons à présent à l'étymon proto-balte *luba-, descendant au même tire que le proto-slave *lъbъ- de la forme balto-slave *lubum-.


Oui, je sais, on s'y perd vite, je vous redonne donc encore le schéma de base:





Les descendants baltes de *luba-, ne suivront en rien la sémantique slave. 
Non, ici, pas question de crâne, mais plutôt de planche, de teille, ou même d'étagère...

Ainsi, 

  • le lituanien lubà, “planche, tableau”,
  • le letton (mais l'est-on vraiment ?) luba, “teille, planche, étagère”, ou 
  • le vieux prussien lubbo, de même sens.



Allez, restons toujours sur le balto-slave *lubum-, à qui nous devons encore un autre couple d'étymons, formé cette fois par le proto-balte *luobas- et le proto-slave *lûbъ-...











Je sais ! Moi aussi, je m'y perds...









racine indo-européenne *lubʰ-peler (écorcer)

forme suffixée au timbre *loubʰ-o-
balto-slave *lubum-
proto-slave lûbъ- et proto-balte *luobas-



Comme nous l'avait fait remarquer Serguei Sakhno il y a quelques lignes, le russe луб“teille” était apparenté au russe лоб...

Eh bien, nous trouverons, à l'origine du russe луб“teille”, le proto-slave, *lûbъ- !

Même topo pour...
  • les tchèque et slovaque lub, notamment “cerclage en bois”,
  • le polonais lub, “teille”, ou
  • les serbo-croate et slovène lûb, “teille”.

Pour ce qui est des dérivés baltes de *luobas-, 
retenons...
  • le lituanien lúobas, “teille”, et
  • le letton - mais... l'est-on VRAIMENT ? - luobs, “peau, pelure, écorce”.


Notons encore que tant le radical de l'étymon slave *lûbъ- que celui de l'étymon balte lúobas semblent posséder une variante en *p-, le slave *lūpìti- d'un côté, le balte *laupyti- de l'autre, tous deux descendant d'un proto-balto-slave *loup-ei/i-, mais que l'on pourrait attribuer à un substrat, en d'autres termes, à une langue qui aurait influencé les langues balto-slaves, avant de disparaître...


racine indo-européenne *lubʰ-peler (écorcer)

forme suffixée au timbre *loubʰ-o-

balto-slave *lubum- + influence d'un substrat
variante balto-slave *loup-ei/i-,
proto-slave slave *lūpìti- et proto-balte *laupyti-


On épinglera, comme descendant de cette variante *lūpìti-, le russe лупитъ, (“loupitj'”), “écorcher, dépouiller”
(Oui, de écorcer à écorcher, le pas est vite franchi...), 
ou encore le lituanien laupýti, “déchirer”.



Eh ben, c'était pas d'la tarte, aujourd'hui, ou c'est moi ?...
Dur dur, de retrouver son chemin dans les méandres balto-slaves...



Quoi qu'il en soit, retenons de tout cela que notre français livre est étymologiquement proche, par exemple, du russe лоб“front”, du russe луб“teille”, ou encore du lituanien laupýti, “déchirer”.

Vous l'auriez cru, ça ??
Précisément: ça déchire.



Et - soyons fous - je vous livre encore 
- merci, Serguei Sakhno ! -
un terme russe qui vous montrera - s'il le fallait encore... ! - l'étroite parenté entre tous ces descendants de l'indo-européenne *lubʰ-peler (écorcer), tous ces cognats que nous étudions depuis quelques semaines... 

Vous vous rappelez le latin liber, hein hein, précurseur du papier, ce liber d'où vient notre livre ?
Sinon, on relit ivre, le libraire livrait des livrets tôt et des librettos tard..., et prestement, avec ça.
Eh bien, on retrouve cette même utilisation ancienne du liber comme support à l'écriture (ou ici, plus précisément, au dessin) dans le russe лубо́к, ou лубо́чная картинка (loubok, loubotchnaya kartinka), désignant une estampe populaire russe gravée sur planche en bois de tilleul.

Certains historiens, nous précise encore Serguei Sakhno, vont même jusqu'à rattacher le terme лубо́к ...
aux paniers de teille, sortes de grandes hottes peintes dont le coloriage avait des points communs avec celui des images populaires”.

Vous en voulez, des loubki ? En voilà:






MERCI, l'indo-européen !



Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une superbe semaine !

À dimanche prochain, 




Frédéric


PS: dans ces articles, les passages de texte en bleu, vous l'aurez compris, traitent d'éléments de linguistique.



Une pensée pour un homme qui s'est sacrifié pour que d'autres vivent...

Une pensée, aussi, pour ses proches.


Le Lieutenant-Colonel Arnaud Beltrame



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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
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Et pour nous quitter,

on va se requinquer


avec mes petits chéris du Tafelmusik interprétant,

rien que pour nous,
et avec une bonne humeur joliment communicative,
le Concerto pour 2 violons en La majeur, op. 3, no. 5, de Vivaldi



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Vous voulez être sûrs (sûrs, mais vraiment sûrs) de lire chaque article du dimanche indo-européen dès sa parution ? Hein, Hein ? Vous pouvez par exemple...
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