dimanche 13 janvier 2019

Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme ! - Ah no! young blade! That was a trifle short!


article précédent: A mon dernier repas




Le vicomte, suffoqué.

Ces grands airs arrogants !
Un hobereau qui… qui… n’a même pas de gants !
Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !


Cyrano.

Moi, c’est moralement que j’ai mes élégances.
Je ne m’attife pas ainsi qu’un freluquet,
Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ;
Je ne sortirais pas avec, par négligence,
Un affront pas très bien lavé, la conscience
Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil,
Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
Empanaché d’indépendance et de franchise ;
Ce n’est pas une taille avantageuse, c’est
Mon âme que je cambre ainsi qu’en un corset,
Et tout couvert d’exploits qu’en rubans je m’attache,
Retroussant mon esprit ainsi qu’une moustache,
Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
Sonner les vérités comme des éperons.


Le vicomte.

Mais, monsieur…


Cyrano.

Je n’ai pas de gants ?… La belle affaire !
Il m’en restait un seul… d’une très vieille paire !
– Lequel m’était d’ailleurs encor fort importun :
Je l’ai laissé dans la figure de quelqu’un.


Le vicomte.

Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule !


Cyrano, ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se présenter.

Ah ?… Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
De Bergerac.


Cyrano de Bergerac,
Edmond Rostand


Edmond Rostand,

 Marseille 1er avril 1868
-
Paris 2 décembre 1918

























Bonjour à toutes et tous !








Approchez, regardez ! 

Regardez ces dérivés latins de la racine indo-européenne *(s)ker-, “couper, découper”, ma bonne dame ! 


découper
(source)


- I' sont pas beaux, mes dérivés ? -

Le dernier que je vous montre ici
- oui, Madame, un instant, je suis à vous dans une seconde -,
après le latin cēna, “repas”, c'est
- Allez allez, il est frais, il est frais, mon dérivé ! -
le latin...


curtus !



Eh oui...

Curtus, “tronqué, écourté”, d'où aussi “mutilé, circoncis, imparfait, châtré...”
(n'y voyez évidemment pas la moindre pointe d'ironie visant certaines pratiques religieuses, qui ont surtout en fait une réelle importance médicale)


Le latin curtus descendait de notre charmante indo-européenne *(s)ker-, “couper, découper”, par le pro...
- Allez, on prend son café, et puis on se réveille: pro..., proto...  - OUI... -, proto-it - OUIIIII ?? - proto-italique - YESSS ! - 
... *korto-


Oui, le proto-italique, non attesté, *korto- 


Après Senna, Corto
(source)


Cet étymon proto-italique dérivait, lui
- et pour être un rien plus précis -,
d'une forme indo-européenne que l'on reconstruit en *kr-to-,
bien évidemment dérivée de notre *(s)ker-,
et signifiant plus spécialement “couper dans, amputer”.


Autrement euh... écrit:

racine indo-européenne *(s)ker-, “couper, découper”
forme *kr-to-“couper dans, amputer”
proto-italique *korto- 

latin curtus, “tronqué, écourté...”



Du latin curtus est issu l'ancien français curt (fin du XIème),
qui évoluera en cort (milieu du XIIème).

Cort, qui nous donnera plus tard... l'adjectif (et adverbe) français... court, bien sûr.




Court ?

Qui a peu de longueur d'une extrémité à l'autre (relativement à la taille normale d'une chose, à l'idée qu'on s'en fait, ou par comparaison avec une autre chose).

Ô toi, ©Le Grand Robert de la langue française
Dans le covoiturage courte-distance, le plus dur, c'est de leur faire croire qu'on
les écoute et qu'ils nous font beaucoup rire, et qu'on ne participe pas à la
conversation simplement parce qu'on doit regarder la route 


racine indo-européenne *(s)ker-, “couper, découper”
forme *kr-to-“couper dans, amputer”
proto-italique *korto- 

latin curtus, “tronqué, écourté...”

ancien français curt (fin du XIème)

cort (milieu du XIIème)

moyen français puis français court



Pfff... Bon, je vous épargnerai tous les mots et expressions créés sur court, les “faire court”, “couper court”, “courtaud”, “écourter”, “”raccourcir...


Fernand Ucon






- Et donc, là, tu vas forcément passer au germanique, pour arriver à l'anglais short ! 

C'est TELLEMENT prévisible....









- Oh, mais bonjour, Monsieur Ucon, bon dimanche, et mes meilleurs voeux !

Eh bien, en fait, j'aurais bien aimé pouvoir vous expliquer que court et short sont de lointains cousins.

Et que c'est diingue, mais que merci à qui gnagnagnagnin, à l'indo gnagnagnagnin.



(source)




Rapprochement assuré, surtout au vu d'un proto-italique *korto-...

On imaginerait bien un étymon proto-germanique du genre “*skertan-” dérivé lui aussi de notre *(s)ker-, qui soit venu, de son côté, ensemencer les langues germaniques et finalement donner l'anglais short, non?

Hein ? Hein oui ?

C'est ce que l'on pensait jusqu'il y a peu. 

C'est même vraisemblablement ce que je vous aurais dit
- à peu de choses près -
si nous avions traité de la racine *(s)ker- il y a à peine quelques années. 


Mais voilà, les choses changent, la linguistique comparative et historique évolue...




Et il faut dire aussi qu'entre-temps, les somptueux dictionnaires étymologiques de l'Université de Leiden ont été publiés...

(source)

Si l'on reconstruit bien un germanique *skertan-, qui plus est de sens “amputer”, et qui aurait donné notamment...
  • le néerlandais dialectal scharten, “gratter, griffer...”, ou
  • le moyen haut-allemand scherzen, “amputer, raccourcir”, ou bien sûr, sinon je n'en parlerais pas,









  • l'adjectif vieil anglais scort, sceort, “amputé, court”, dont descendrait un jour l'anglais short,
Guus Kroonen 
(Etymological Dictionary of Proto-Germanic, Leiden Indo-European Etymological Dictionary Series)
Guus Kroonen
(source)
choisit plutôt de faire de ce *skertan- un dérivé de la racine indo-européenne...
*sker-“découper (dans le sens de hacher)”.


Ô nuit désastreuse! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle: le lien entre le français court et l’anglais short se meurt, le lien entre le français court et l’anglais short est mort!
Jacques-Bénigne dans ce fameux selfie qui lui prit
plusieurs mois de sa vie

(Pour ceux dont l'addiction 
- j'aime bien aussi assuétude
à ce blog n'est que récente, sachez que Jacques-Bénigne Bossuet 
- qui, dans sa vie trépidante, et pour gagner quelque menue monnaie, endossait régulièrement le rôle, lors des fêtes d'anniversaire des enfants de la région, d'Aigle de Meaux -, 
vient souvent nous honorer de sa présence pour pleurer avec nous de nouveaux faux-amis étymologiques...)



C'est d'ailleurs toujours de cette *sker-hacher que proviennent...
par l'étymon proto-germanique *skarda-,
le
- YES YES YESSS -
vieux norois skarðr, “endommagé”, ou,
soyons fous, 
le vieux saxon skard, “coupé, blessé”...



Et donc, OUI, nous devrons, jusqu'à preuve du contraire, ranger le français court et l'anglais short dans le tiroir des faux-amis étymologiques, à côté ...
  • du français temps et de l'anglais time, 
  • du français rester et de l'anglais rest dans son acception de repos, 
  • du français et et de l'anglais and, 
  • des français trave et traverse
  • des français émuler et simuler
et ainsi de suite.

Vous voulez lire les articles qui parlent de tous ces mots ? 
Vous voulez en savoir plus, en connaître plein d'autres ? 
Mais, facile !  
Vous allez dans la colonne de droite du blog, et vous cliquez, dans la zone si intelligemment dénommée catégories, thèmes..., sur Faux-amis etymologiques 
- c'est juste entre les catégories Elles en sont DINGUES! et Fernand Ucon -,
et là, ô merveille, tous les articles du blog auxquels est associée cette catégorie apparaîtront à l'écran, l'un à la suite de l'autre... Il suffira alors de les lire... 
Il y en a, à ce jour, treize, quand même, comme vous l'indique le chiffre qui suit... 


- Mmmh ?
- Non, rien.


Et nous, nous en resterons là pour ce dimanche.

- M'enfin, mais il est court, cet article !
- Ben oui, que voilà une remarquable cohérence entre contenu et conteneur, entre forme et fond. C'est magique.

- Mmmh ?
- Le monsieur tente de t'expliquer que l'article est court ; ce qui tombe bien car le sujet de ce même article est court.
- Mmmh ?
- Non, rien.




Amis lecteurs, je vous souhaite un beau dimanche !
Passez une excellente semaine ; nous nous retrouverons... voyons... dimanche prochain.

Pour quelques dérivés de *(s)ker- oubliés en chemin, et pour tenter de répondre aux questions que vous m'aviez formulées durant ces articles, sur la parenté de tel ou tel mot avec notre chère *(s)ker-...




Frédéric




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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…)
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Et pour nous quitter,

le ... court ... 'Brich, mein Herz',

interprété ici par l'impressionnante soprano britannique Elizabeth Watts,
accompagnée par l'excellente Academy of Ancient Music


et tiré de la Passion selon ... saint-J... NON ! Saint-Matt... NON !

Brockes !

Oui, la Passion selon Brockes.

Et non, il ne s'agit pas d'un énième évangile apocryphe...


La Brockes-Passion n'est que le livret d'un oratorio en allemand écrit par Barthold Heinrich ... Brockes (ce qui peut expliquer cela), 

que quelques compositeurs peu connus mirent chacun en musique de leur côté, parmi lesquels... 

 Telemann, Haendel, et même un certain Bach (dans sa passion selon Saint-Matthieu). 


Il s'agit ici de la version, toute en pudeur et retenue

- en peinture ou en sculpture, on dirait nettement plus romane que baroque”,-,

de Georg Friedrich Haendel, HWV 48.




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Vous voulez être sûrs (sûrs, mais vraiment sûrs) de lire chaque article du dimanche indo-européen dès sa parution ? Hein, Hein ? Vous pouvez par exemple...

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