- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 7 octobre 2012

devinette!


article précédent: pomme de terre, es-tu là?




Aujourd'hui, on va faire court!

Parce que, parfois, tout simplement, la "racine proto-indo-européenne du jour" n'a pas donné beaucoup de descendants…

Dans ce cas, me direz-vous: "mais pourquoi traiter ce genre de racines?"


Traitement des racines.
Oui, je sais.

C'est effectivement une bonne question, mais attendez de voir la racine à laquelle je pense: je suis toujours ébahi de tomber sur une racine qui n'a pratiquement pas évolué, qui est passée en français (presque) telle qu'elle était il y a plusieurs millénaires…

Et bien entendu, la racine de ce dimanche est dans ce cas.

Et rien que ça me donne envie de vous la présenter…

Mais en fait, pour ce qui est de la racine de ce dimanche, je dois bien avouer que nous n'en connaissons (encore?) aucun dérivé sous sa forme simple.

Ce n'est que sous une forme composée, où elle se combine avec le suffixe *-no- qu'elle a survécu jusqu'à nos jours…

Je vous propose donc, avant de passer à notre racine, 
de vous présenter le suffixe proto-indo-européen 
*-no-!

Le suffixe *-no- (que l'on pouvait également trouver sous la forme *-eno- ou même *-ono-), permettait de former des adjectifs ou des participes.

C'est ainsi que *-no- est devenu, en anglais, le -en que l'on peut par exemple trouver à la fin du verbe to take (prendre) pour former le participe "taken": pris.

Affiche du film Taken, avec Liam Neeson 

Take provenant, via le germanique *takan puis le vieux norrois taka, de la racine proto-indo-européenne *tak-2: prendre.

Vieux norrois.
Ca faisait longtemps que je voulais la
faire, celle-là.

Bon, alors voilà, assez attendu: la racine de ce dimanche, c'est:
*agʷh-.

Si vous la complétez du suffixe *-no-, elle devient…:
 *agʷh-no-


Alors dites-moi! Cela vous dit-il quelque chose?

Oui?

Non?

Si vous ne trouvez pas, liez la racine et son suffixe, pour rapprocher le "g" du "n", et ainsi obtenir ... "agno".

Ca y est? Ben oui! Agneau!

Agneau

La racine proto-indo-européenne *agʷh-no- a donné le latin agnus, qui nous a légué à son tour "agneau".

En anglais, la racine a donné to yean: "mettre bas", s'appliquant à des chèvres ou des brebis.
"yean" se base, via le vieil anglais (ou anglais médiéval) ēanian: "mettre bas", sur le verbe dénominatif germanique *aunōn, lui-même dérivé de la forme nominale *aunaz: agneau.

(Un verbe dénominatif dérive un nom en action. Nous disons encore d'une brebis qui met bas qu'elle agnèle...)

La racine proto-indo-européenne *agʷh-no- est également à l'origine du grec ancien ἀμνός - amnόs, ou encore du vieux slavon d'église агнѧ ("agnę"), avec toujours le sens de "agneau".

Notez cependant que le prénom Agnès n'a rien à voir avec la racine *agʷh-no-, car lui provient du grec ancien ἀγνόs, agnόs ("chaste, pur").

Ce qui, soit dit en passant, décrit assez imparfaitement certaines des Agnès que j'ai connues. Mais bref.

Sainte-Agnès

En revanche, c'est parce que son nom ressemble au mot latin agnus, et que de surcroit il signifie "pure", que Sainte Agnès de Rome est devenue la "martyre par excellence", à l'image, dans l'iconographie chrétienne, de l'agnus-dei: le Christ.

Et l'agneau fait ainsi naturellement partie de ses attributs.

Le sublime retable de l'Agneau Mystique, de Van Eyck.




Bon dimanche, bonne semaine à toutes et tous!


Frédéric

dimanche 30 septembre 2012

pomme de terre, es-tu là?


article précédent: magnanime animal



Eh oui, nous voilà au troisième - et dernier - volet de notre trilogie "corps-âme-esprit", annoncée dans exister, se redresser, transmettre, et dont les deux premiers pans étaient respectivement corsé, le corset du leipreachán! et magnanime animal.

L'esprit, l'Esprit, L'Esprit

Selon la Tradition (voir exister, se redresser, transmettre), il s'agit de cette part divine que nous avons tous en nous, précisément en notre centre intérieur.

La spiritualité, étymologiquement s'entend, serait donc quelque chose comme la recherche de ce centre où réside l'Esprit.

Ben quoi? Lotus Esprit

J'entends ou lis parfois de drôles de choses.
J'entends par exemple parler de "spiritualité sans Dieu".
Ce qui a autant de sens à mes yeux que des "frites sans pommes de terre", ou des "omelettes sans oeufs".

J'ai déjà également lu que la "spiritualité" était étymologiquement basée sur "esprit", et que donc il s'agit d'une réflexion, d'une application de sa raison, de son "esprit" dans l'acception moderne du terme: "les processus mentaux et la faculté de penser propre à l'homme".

Bah, pourquoi pas! A chacun sa vérité!
Mais sur un plan strictement étymologique, il faut reconnaître que tout cela est quand même assez douteux.


Allez, ceci dit, intéressons-nous à la racine proto-indo-européenne qui est à l'origine de "esprit"; il s'agit de...
*peis-2

Ce qu'elle voulait dire?

Surtout n'attendez pas de réponses aux grandes questions du genre "Pourquoi nous sommes là", "Qui sommes-nous", "Que faisons-nous sur Terre" …

Oh que non.

La racine *peis-2 signifiait tout simplement...
souffler

Eh oui, tout comme *anə- ou *bhes-2, ou même *ētmen-! (voir magnanime animal)

Elle nous est arrivée par le latin spīrō, à l'infinitif: spīrāre.

Et spīrō signifiait "souffler, respirer, exhaler, émettre", ou au sens figuré: "vivre, être inspiré poétiquement" …

Si l'âme est le souffle de vie, l'Esprit est le souffle créateur, l'inspiration divine.

C'est en tout cas ainsi que dans le psautier d'Oxford, rédigé en vieux français au début du XIIème siècle, le terme "espirit" apparaît, avec comme acceptions "vent, souffle, air", mais aussi "souffle créateur envoyé par Dieu", ou encore "inspiration divine".

Psautier d'Oxford

En français nous connaissons pas mal de dérivés de la racine:

  • hormis esprit, spirituel, spiritualité, spiritisme, spiritueux …,
  • il y a aussi aspirerinspirer, respirer, expirer ...
  • mais aussi conspirer
  • Ou encore soupirer, et… soupirail!

Soupirail, de soupirer au sens de "exhaler" avec le suffixe -ail, sous l’influence du latin spiraculum ("soupirail, ouverture") qui donne l’ancien provençal espiralh ("trou pratiqué dans un tonneau") et le judéo-français sospiriel attesté au onzième siècle chez Rachi.

Forcément: le Pont des Soupirs

Et un beau soupirail

- Ben, et aspirateur aussi!!!
- Oui, c'est exact (soupir), aspirateur aussi.

Aspirateur

Nous retrouvons la trace de *peis- en anglais: fizzle signifiant notamment siffler.

Ou encore en tchèque, où pískat signifie de même siffler, par le vieux slavon пискати ("piskati"): jouer de la flûte.

Et c'est sur le tchèque píšťala (par analogie de forme avec le sens originel, et encore actuel, de "sifflet, flûte") que s'est créé l'allemand Pistole ("courte arme à feu portative"), repris en français comme pistole, puis pistolet...!

Un pistolet ancien

- Bon d'accord, c'est amusant, mais revenons au latin: comment expliquez-vous qu'on passe de "peis" au latin spīrō?? Il n'y a pas de "s" au début de peis, à ce que je sache...
- Eh bien, le "s" initial de spīrō est un cas intéressant:
Il semble que le préfixe "s-" existait déjà en proto-indo-européen, où il aurait eu un sens perfectif (autrement dit: représentant l'action comme étant finie).

La notion de mode perfectif/imperfectif a disparu du français, mais pensez par exemple au français
"je mangeais",
comparé à
"j'ai mangé":
dans le second cas, vous signifiez que vous avez fini de manger: vous parlez au perfectif; alors que dans le premier cas, vous vous projetez dans le temps au moment où vous étiez encore en train de manger: il s'agit de l'imperfectif.

Nous parlons d'ailleurs encore judicieusement d'"imparfait" pour qualifier ce temps de la conjugaison des verbes. Vous pouvez faire l'expérience: c'est à l'imparfait que vous racontez un rêve, car vous revivez l'action, vous êtes toujours dedans; pour vous l'action n'est pas encore terminée...

Notez que cette notion de mode perfectif/imperfectif existe toujours bien dans d'autres langues indo-européennes, comme en russe.

Et donc, inactif en tant que tel en latin où il y est dénué de sens spécifique, ce préfixe s-, survivance du proto-indo-européen, expliquerait certains doublets latins comme repo et serpo pour "ramper" - pensez à reptile et serpent - ou encore l’équivalence entre culter ("couteau") et sculpo ("graver, sculpter").

Et donc, on pourrait imaginer une racine *peis- / *speis- à l'origine…
On retrouve d'ailleurs parfois la racine *peis-2 représentée *(s)peis-.

- Euh, mais d'où vient le "r" de spīrō, alors que la racine proto-indo-européenne se termine en "s"?
- Une seule réponse: relisez rhotacisme? Moi je n'aime pas ce garçon!




Bon dimanche, bonne semaine à toutes et tous!



Frédéric

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devinette!



dimanche 23 septembre 2012

magnanime animal


article précédent : corsé, le corset du leipreachán !



"Gall, amant de la Reine, alla, tour magnanime,
Galamment de l'arène à la tour Magne, à Nîmes."




Le distique ci-dessus est en fait constitué de vers holorimes.

Des vers holorimes - ou olorimes - sont des vers entièrement homophones : la rime est constituée par la totalité du vers, et non pas seulement par une ou plusieurs syllabes identiques à la fin des vers.

Alphonse Allais nous en a donné sa propre version :
"Ah! Vois au pont du Loing, de là, vogue en mer Dante. 
 Hâve oiseau pondu loin de la vogue ennuyeuse"

En précisant, en note, que "La rime n'est pas très riche, mais j'aime mieux cela que de sombrer dans la trivialité."

Alphonse Allais


Nous voilà à présent au deuxième volet de notre trilogie "corps - âme - esprit"… (annoncée in exister, se redresser, transmettre, et dont le premier volet, consacré au corps,  était : corsé, le corset du leipreachán !)


Le français "âme" nous vient de la racine proto-indo-européenne 

*anə-.

Qui est devenue anima en latin.


Et c'est du latin que nous arrive âme.

- Ah ouais? Et comment expliquer que anima devienne âme ? "âne" à la rigueur, mais âme ??
- Eh bien c'est encore une excellente question !

Dès le VIIIème siècle, on trouve trace de "anima" dans la langue cléricale médiévale.
Le terme figure encore dans la "Cantilène de Sainte Eulalie", début Xème.

Cantilène de sainte Eulalie, premier poème en
langue française


Mais dans le "Poème de saint Alexis", un siècle plus tard, anima s'est transformé en "aneme".

La Chanson de Saint Alexis


Et vers 1100, "La Chanson de Roland" reprend le terme sous la forme "anme".

Chanson de Roland

Le mot se stabilise en français sous la forme "ame" au XIIIème siècle.
Phonétiquement, la voyelle initiale [a] assimile la consonne qui suit et s'allonge, ce qu'indique l'accent circonflexe sur le "a".


Mais revenons à notre racine proto-indo-européenne *anə-.
Que pouvait-elle bien signifier ? "Vie" ?

Non, mieux que cela...


Traditionnellement, à la naissance, l'âme s'incarne, "entre dans un corps", et la mort n'est simplement que le processus inverse : la séparation de l'âme et du corps. Ne parlons-nous pas de "rendre l'âme" ?

*anə- ne véhicule pas vraiment le sens de "vie", mais bien celui de ce qui met en vie :
le souffle !

Eh oui, du premier cri au dernier souffle, nous ne faisons que respirer.
Respirer, c'est vivre.

Et le latin anima nous confirme la vision traditionnelle de l'âme comme étant "ce qui anime" : le souffle qui donne la vie.

Nous devons au latin anima : animer, bien sûr, mais aussi animal.

"Animisme" également, qui désigne la croyance en une âme, une force vitale, animant les êtres vivants, les objets mais aussi les éléments naturels, comme les pierres ou le vent, ainsi qu'en les génies protecteurs.

Moins connu est le lien entre le latin anima et …
animosité !

Animosité - disposition persistante de malveillance qui porte à nuire à quelqu’un - provient du latin animositas, signifiant à l'origine "courage", pour désigner ensuite "violence".

Nous trouvons dans animositas : "animosus" et le suffixe -itas.

  • -itas est une variante de "tas", et indique un état, une condition.
  • animosus, lui, est composé de anima suivi du suffixe adjectival -osus.

  Quant au suffixe -osus, il signifie "plein de", "qui a beaucoup de".

  "animosus" désignait donc celui qui était "très animé", "plein de souffle".
  Qui ne manque pas d'air? Donc… Courageux, hardi.


Un autre dérivé ?

"unanime" provient du latin unanimus : unus - anima, et signifie littéralement d'un seul souffle, d'une seule âme.

Et pusillanime se dit de celui qui "manque de courage, de caractère ; qui fuit les responsabilités".

  • Du latin pusillanimis, de pusillus (de très petite taille), diminutif de pusus ("garçonnet").
  • pusus basé sur le radical *pu ("petit") du latin puer (d'où puéril).
  • Pusus, puer (garçonnet, jeune esclave ...) provient de la racine proto-indo-européenne *pau-1 (peu, petit, petit d’un animal, petit animal), à qui nous devons notamment "peu" bien sûr, ou l'anglais "few", ou encore… Poucet !


Le petit Poucet ne serait donc pas celui qui est "grand comme un pouce", mais plutôt "le petit, ou le tout petit", tout simplement…

Le Petit Poucet

De la racine proto-indo-européenne *anə-, le grec a gardé ἄνεμος, ánemos : le vent, qui nous a donné à son tour l'anémomètre, mais aussi l'anémone, la fleur anémophile, c’est à dire qui s’ouvre lorsqu’il vente.

Anémone


Psyché -  Ψυχή, l'âme en grec, ne provient pas de *anə-, mais bien d'une autre racine proto-indo-européenne : *bhes-2, qui elle aussi signifie "respirer, souffler" !

Psyché, par David


Enfin, l'âme, en sanskrit, se dit आत्मन ātman.

ātman ne provient pas non plus de *anə-, ni de *bhes-2 mais d'une troisième racine proto-indo-européenne: *ētmen-

Et devinez quoi, *ētmen- désigne également... le souffle !

Mahatma - महात्मा, en sanskrit, c'est "la grande âme", mot composé de mahā ("grand"), et de ātman.

mahā descend de la racine proto-indo-européenne *meg- (grand) dont nous avons déjà parlé à plusieurs reprises (voir notamment Ceci n'est pas une pomme), qui a par ailleurs donné le grec megas ou le latin magnus.

Le Mahatma Gandhi



Tiens, pour revenir au latin…

Quel serait, selon vous, en vous basant sur les racines latines, l'équivalent français du sanskrit Mahatma?





Oui ! Magnanime…!
Qui a une nature, un caractère ou une personnalité clémente, généreuse.

La tour Magne, à Nîmes


Frédéric

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