- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 11 mars 2018

le vol Lufthansa eut l'air de frôler la canopée...





“He making speedy way through spersed ayre,
And through the world of waters wide and deepe,
To Morpheus house doth hastily repaire.
Amid the bowels of the earth full steepe,
And low, where dawning day doth neuer peepe,
His dwelling is; there Tethys his wet bed
Doth euer wash, and Cynthia still doth steepe
In siluer deaw his euer drouping hed,
Whiles sad Night ouer him her mātle black doth spred.

Whose double gates he findeth locked fast,
The one faire fram'd of burnisht Yuory,
The other all with siluer ouercast;
And wakeful dogges before them farre doelye,
Watching to banish Care their enimy,
Who oft is wont to trouble gentle Sleepe.
By them the Sprite doth passe in quietly,
And vnto Morpheus comes, whom drowned deepe
In drowsie fit he findes: of nothing he takes keepe.

And more, to lulle him in his slumber soft,
A trickling streame from high rock tumbling downe
And euery drizling raine vpon the loft,
Mixt with a murmuring winde, much like the sowne
Of swarming Bees, did cast him in a swowne:
No other noyse, nor peoples troublous cryes,
As still are wont t'annoy the walled towne,
Might there be heard: but carelesse Quiet lyes,
Wrapt in eternall silence farre from enimyes.”


The faerie qveene disposed into twelue books, fashioning XII. morall vertues, 1590

The first Booke of the Faerie Queene. Contayning The Legend of the Knight of the Red Crosse, OR Of Holinesse.

Edmund Spenser


Edmund Spenser,
1552 (ou 1553) - 1599
(source)





















“Le premier trouva rapidement sa voie à travers l'air dispersé et vide,
ainsi qu'à travers le vaste et profond monde des eaux,
pour se rendre enfin en toute vitesse à la maison de Morphée.
Dans les entrailles de la terre raide,
et basse, là où le soleil jamais ne brille,
est son antre; là Thétis son lit mouillé
à nettoyer est condamnée, et Cynthia
toujours d'argent couvre sa tête inclinante,
tandis que la triste nuit au-dessus de lui son manteau noir étend. 

Ses doubles portes il trouva fermées à clé,
l'une élégamment faite d'ivoire brunissant,
l'autre toute recouverte d'argent;
et des chiens bien éveillés devant elles se trouvent,
veillant à bannir l'Attention leur ennemie,
qui souvent trouble le doux Sommeil.
Entre eux l'Esprit passa silencieusement,
et devant Morphée se trouva, lequel il trouva bien noyé
dans un état sommeillant : de rien il ne semble tenir compte. 

De plus, pour l'apaiser dans son doux sommeil,
un léger filet d'eau de hauts rochers descendait en cascade,
et du ciel toujours tombait une bruine sur le toit,
le tout mélangé aux murmures du vent était bien semblable
à un essaim d'Abeilles, et le laissait bien évanoui dans son lit.
Aucun autre bruit, même les cris de personnes troublées,
comme il y en a tant qui peuvent bien agacer cette cité emmurée,
ne pouvait être entendu en ce lieu : mais le Calme négligent repose,
enveloppé dans le silence étemel loin de ses ennemis.” 

La reine des fées trop longtemps oubliée
Translation et traduction de l'œuvre d'Edmund Spenser

Stéphane Desjardins
Sous la direction de
Annick Chapdelaine
Département de langue et littérature françaises
Université McGill, Montréal
Juin 2006

Mémoire soumis à l'Université Mc Gill en vue de l'obtention du grade de maître
en langue et littérature françaises 

le site hébergeant la thèse de Stéphane Desjardins







Bonjour à toutes et tous !


Rappel: 


(source)

Nous avons, à partir de notre mot “livre”, découvert la racine indo-européenne *lubʰ-, “peler, écorcer”, à qui nous le devons, et ce via le latin liber, “écorce, livre”.
ivre, le libraire livrait des livrets tôt et des librettos tard..., 18 février 2018

Ensuite, c'était au tour des dérivés celtiques de notre *lubʰ- d'avoir droit à leur quinze minutes de gloire.
j'ai emprunté un livre d'André Breton. Que je lis au jardin. Excellente médecine!, 25 février 2018

Enfin, nous abordions les dérivés germaniques, cette fois, de *lubʰ-.
C'est juste ! D'ailleurs, dans "fromage", il y a "mage". , 4 mars 2018

Nous en étions restés là.

Enfin... nous avions vu deux racines germaniques dérivées de la charmante  *lubʰ-, 

  • *lauba-. “feuille, feuillage”, d'où nous arrivaient par exemple le néerlandais witloof et l'anglais leaf, “feuille, feuillet, page...”, et
  • *lubja-, “herbe”,“potion”, qui nous avait notamment donné le lip du composé anglais cheeselip, “présure, caillette”.
Et je vous annonçais une TROISIÈME racine germanique à nous mettre sous la dent, pour ce dimanche...

Cette troisième forme germanique, la voilà,
dérivée d'une forme suffixée de *lubʰ-, *lubʰ-tu, 


*luftu-.

Bon, pourquoi pas !?

Mais c'est surtout son champ sémantique qui risque de vous surprendre...
Méchamment... 

Car on attribue à la gentille *luftu- deux sémantiques: “toit”, et “air”.

Et ça, c'est très fort !

Ce radical en -tu semble avoir, dès le début, reçu ce sens de “toit”, entendez de couvert, de couverture, et même, métonymiquement, d'abri.

Vous vous en doutez, il fait référence à un abri de feuillage, feuillage sous lequel on se mettait à couvert. 

Derrière ce curieux toit, il est donc plutôt question de couvert végétal.







Oh, pas nécessairement totalement ... naturel, ce couvert.

Car ce couvert végétal peut parfaitement avoir été façonné par l'homme, à base de panneaux d'écorce, de morceaux d'écorce assemblés entre eux pour garantir une certaine étanchéité...

Peut-être que l'Homme, il y a bien longtemps, en des temps proto-germaniques, pouvait se servir de cette technique pour se protéger des éléments. Nous savons par ailleurs que la sparterie, une fibre végétale dure, était déjà utilisée au moins au Néolithique.


Sparterie ? 
1. Procédé de fabrication d'objets en fibres végétales assez souples et très résistantes, qui sont vannées ou tissées (jonc, alfa, sparte, crin végétal, etc.). Sparterie grossière : fabrication des mannes d'emballage, cabas, couffins, tapis-brosses ; sparterie fine : chapeaux, étuis, etc. 
2. Textile végétal tissé ou utilisé dans des objets fabriqués. Tapis, nattes, chapeaux de sparterie
Merci ©Le Grand Robert de la langue française !




sparterie


Quant à cette notion d'air attachée à *luftu-, à première vue si déconcertante, il faut la mettre en relation avec celle de ciel. 

De hauteur. 

De ce qui est au-dessus, en haut.


Nous parlons bien d'un ciel de lit pour un baldaquin, un dais au-dessus d'un lit...


ciel de lit
(source)


Et pour la petite histoire, le terme anglais pour dais, c'est canopy, sur lequel nous avons calqué notre joli (j'adore ce mot !) canopée,
zone d'une forêt qui correspond à la cime des grands arbres. 
(Oh, merci, ô ©Le Grand Robert de la langue française.)
Comme quoi les mots et les notions qu'ils portent virevoltent, et permettent parfois d'en expliquer d'autres par des voies détournées...


Voilà pour les sens retrouvés de la jolie *luftu-.
Mais qu'en est-il de ses dérivés, mmmh?


La germanique *luftu- se retrouvera dans ...

  • le gotique luftus, “air”. Ou
  • le - oui, oui OUIIIII ! - vieux norois - loft, “air, ciel”, mais aussi - ce qui se trouve dans les  hauteurs, tout en haut de l'habitation - “grenier”, 
  • le féroïen et l'elfdalien loft, “air, grenier, plafond”, 
  • le vieux frison luft, aux mêmes sens que le loft féroïen et elfdalien, 
  • le néerlandais lucht, “air, ciel”, 
  • le vieux haut-allemand luft, de même sens, qui donnera bien évidemment l'allemand Luft, toujours de même sens
- Saviez-vous que Lufthansa est la contraction de Deutsche Luft Hansa, donc de “Deutsche Luft” , “Air Allemagne” , et de “Hansa”, la Hanse, la Ligue hanséatique ? -,

Un superbe Super Star de la Lufthansa
Et ici, le célèbre Junkers ju 52...

et enfin...
  • le vieil anglais lyft, toujours de même sens.




Fernand Ucon



- Mais, et l'anglais loft, alors ??

- Aaaaah, mais bonjour ! Vous allez bien, Monsieur Ucon ? 

Excellente question ! Vous m'impressionnez déjà depuis longtemps, mais là, je dois dire, vous n'êtes pas loin de m'épater...




Oui, j'y arrive. Patience.

Revenons un court instant au vieil anglais lyft.

À votre avis, que lui doit-on ???

Ben oui, par le moyen anglais luft(e (ü) / leoft / lefte, lifte, lijft
('tain, c'est du lourd, oh merci ô ©Oxford English Dictionary),
il nous a donné l'anglais ... lift. Oui, l'ascenseur, le monte-charge. 

Ce qui, d'une façon générale, lève, soulève... Met en l'air, élève dans les airs.


les ascenseurs, dans The Shining, évidemment


Psss ! On est parti de notre français livre, hein. Vous l'auriez, vous, relié à l'allemand Luft, et à l'anglais lift ? Eh oui, c'est ça aussi, l'indo-européen...


Quant à l'anglais loft, il descend du vieil anglais tardif loft, repris (disons-le, calqué, sur le vieux norois  loft, “air, ciel”, dont nous parlions un peu plus haut !

Car son premier sens, désormais obsolète, était bien celui qu'il a hérité du vieux norois: l'air, le ciel, ou plus généralement ce qui est au-dessus, en haut.


L'anglais en a cependant toujours conservé le sens de départ, encore bien tangible dans l'adverbe aloft, “au-dessus, dans les air, dans le ciel...”

Loft désignera ensuite les pièces de tout en haut: le grenier, les combles sous les toits, ou même, dans une église, le jubé des grandes orgues.

C'est dans le sens de toit que l'utilise le grand Edmund Spenser, comme vous le constatez dans cet extrait de The Faerie Queene, en exergue. (Eh oui, 'fallait le lire plus attentivement, maintenant, vous allez devoir remonter en haut de l'article pour le relire!)






- Mais, et loft ?? 
L'anglais loft veut quand même dire loft, enfin !!





- Ah oui, ce loft-là. Bon, soyons clair. Moi, je pratique l'anglais, pas l'américain.

De l'anglais loft, l'américain a fait loft, “atelier, hangar à usage industriel”.

Cette nouvelle acception, spécialisation du sens d'origine, a été reprise pour ainsi dire partout, et nous est arrivée en français il y a à peine quelques dizaines d'années, dans les années 70 (ou soixante-dix, pour nos amis français), pour désigner un...
local à usage commercial ou industriel aménagé en local d'habitation.
(encore merci, ©Le Grand Robert de la langue française.)


Ci-dessous, quelques illustrations de lofts particulièrement réussis et surtout bon marché.



















Psss ! Et ça, les amis, vous l'aviez imaginé, à quel point livre et loft étaient proches l'un de l'autre? Hein, hein ?

Et ce n'est pas fini.

Car, même si, avec loft, le français s'est enrichi d'un nouveau mot
- oh, ne faites pas les choqués, de grâce. Notre si beau français “livre” n'est lui-même qu'un emprunt. Au latin. 
Ou alors, pour vous, il y a des emprunts parfaitement acceptables (au latin), et d'autres qui ne le sont absolument pas (à l'anglais) !? Intéressant. 
Dites-m'en plus, voulez-vous: et avec votre père, ça se passait bien ? À partir de quand en avez-vous voulu au monde entier ? -,

Pardonnez-moi, je m'énerve.

Je reprends :

Car, même si, avec loft, le français s'est enrichi d'un nouveau mot, il y a encore un mot bien français, que vous utilisez couramment, qui nous est pourtant arrivé de la formidable *lubʰ- par la voie germanique...

Et sincèrement, je ne pense pas que vous ayez jamais fait le lien entre livre, et ce mot-là...

Jamais...


Pour rappel, nous pouvons retrouver trois racines germaniques créées sur l'adorable *lubʰ-:

  1. *lauba-. “feuille, feuillage”,
  2. *lubja-, “herbe”,“potion”, et enfin
  3. *luftu-, “toit, air”.

Ici, je retourne à la première de ces racines. 
Oui, bien, bravo ! *lauba-. “feuille, feuillage”.

Je sais. Ce retour en arrière peut sembler brouillon, mais je préférais - à tort ou à raison -vous parler de ce mot - ouiiii, il arrive ! - après vous avoir mentionné l'existence de *luftu- et de cette notion d'“abri sous la feuillée” qui la caractérise.


Le mot dont je vous parle nous vient de *lauba- par le francique *laubja,... 
Ah oui, j'oubliais ! Il y a encore un autre mot qui nous arrive du même étymon francique !! Celui-là non plus, vous ne le rapprocheriez jamais ni de livre, ni même de son ... cousin euh germain. 

Mais... je ne veux surtout pas vous gaver comme des oies. (Et moi, je n'ai pas assez de temps pour faire tout ce que je voudrais)

Ces deux mots-là, ce sera pour la prochaine fois.



À dimanche prochain ?


La récap ?


racine indo-européenne*lubʰ-, “peler (écorcer)” 
⇓
forme suffixée lubʰ-tu-
⇓
proto-germanique *luftu-, “toit, air”
⇓
vieux norois loft, néerlandais lucht, allemand Luft, vieil anglais lyft, “air, ciel”

------


racine indo-européenne*lubʰ-, “peler (écorcer)” 
⇓
forme suffixée lubʰ-tu-
⇓
proto-germanique *luftu-, “toit, air”
⇓
vieil anglais lyft, “air, ciel”
⇓
moyen anglais luft(e (ü) / leoft / lefte, lifte, lijft
⇓
anglais lift, “ascenseur, monte-charge...”

-----

racine indo-européenne*lubʰ-, “peler (écorcer)” 
⇓
forme suffixée lubʰ-tu-
⇓
proto-germanique *luftu-, “toit, air”
⇓
vieux norois loft, “air, ciel”
⇓
calque
⇓
vieil anglais tardif loft
⇓
moyen anglais loft
⇓
anglais loft, “grenier, combles, jubé...”


-----


vieux norois loft, “air, ciel”
⇓
calque
⇓
vieil anglais tardif loft
⇓
moyen anglais loft
⇓
anglais loft, “grenier, combles, jubé...”
⇓
spécialisation
⇓
américain loft, “atelier, hangar à usage industriel”
⇓
calque
⇓
français loft, “local à usage commercial ou industriel aménagé en local d'habitation”



Et vous auriez voulu que je continue après ça ??



Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une superbe semaine !

À dimanche prochain, 





Frédéric


PS: dans ces articles, les passages de texte en bleu, vous l'aurez compris, traitent d'éléments de linguistique.


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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
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Et pour nous quitter,

un court (très court, vraiment trop court) extrait de 
If love's a sweet passion,
tiré du tout début du troisième acte de The Fairy Queen, Z.629, 
de
Henry Purcell, 1692

Une magnifique interprétation, pleine de fraîcheur, enjouée, accompagnée par de beaux instruments, répliques d'époque.

Prêtez attention à la voix de la soprano, Andrea Tjäder ! 
Ça, mes amis, m'est avis que c'est la voix et la technique qu'il faut pour interpréter Purcell...
On parie ? Moi je dis qu'elle ira loin... !
Andrea Tjäder


I press her Hand gently, look Languishing down, 
And by Passionate Silence I make my Love known. 
But oh! I'm Blest when so kind she does prove, 
By some willing mistake to discover her Love. 
When in striving to hide, she reveals all her Flame,
And our Eyes tell each other, what neither dares Name.



Et non, The Fairy-Queen de Purcell n'a strictement rien à voir avec The faerie qveene de Spenser, car étant une adaptation de A Midsummer Night's Dream, de Shakespeare!
(et sachez-le, vous n'y trouverez aucun texte de Shakespeare!)

Tout n'est pas toujours simple...

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Vous voulez être sûrs (sûrs, mais vraiment sûrs) de lire chaque article du dimanche indo-européen dès sa parution ? Hein, Hein ? Vous pouvez par exemple...
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dimanche 4 mars 2018

C'est juste ! D'ailleurs, dans "fromage", il y a "mage".




“Après quoi, il fit prendre avec la présure la moitié de son lait, et le mit bien proprement sur des claies d'osier, et mit le reste dans des pots pour boire à son souper. (...)”

Jean Racine,

















Livres annotés, 
Remarques sur l'Odyssée, IX.


les Remarques sur l'Odyssée, Gallica
















Bonjour à toutes et tous !



Ce que nous savons déjà ?

Que nous avons emprunté notre français “livre” au latin liber, “écorce, livre”, lointain descendant de la racine indo-européenne, *lubʰ-, “peler, écorcer”.





Et que la charmante 
*lubʰ- a également essaimé dans les langues celtiques, en nous donnant notamment le collectif breton louzoù, “plantes, herbes, légumes”, “plantes médicinales”, “remède”.



un autre collectif breton,

le CBDD,
Collectif Breton pour la Démocratie à Djibouti
représenté ici par ses deux fondateurs et son seul membre.
Qui pense d'ailleurs laisser tomber à la fin du mois.

'Faut dire aussi que c'est assez pointu, comme concept...
(source)



Aujourd'hui, amis lecteurs - 'sais pas chez vous, mais ici, ça caille ! -, nous allons passer aux dérivés ... germaniques de notre délicieuse *lubʰ-.

Oui, pour ceux qui prennent le train en marche, tout a commencé il y a deux dimanches, avec 
ivre, le libraire livrait des livrets tôt et des librettos tard...

Vous pouvez vous en douter, je vais d'abord vous donner la forme proto-germanique que l'on a reconstruite comme étant à la base des mots germaniques ultérieurs dont je vais vous parler ... euh ... ultérieurement.

En l'occurrence, on ne retrouve pas un, ni deux, mais bien TROIS étymons germaniques, Mesdames, Messieurs, par qui *lubʰ- 
enfantera dans le monde germanique !!






Allez, allez,



Roulez jeunesse !







Commençons par la première...
(parfois, moi-même je suis sidéré de mon niveau de pragmatisme)


*lauba-. 

À qui on attribue le sens de “feuille, feuillage”, et qui, pour être précis, descendrait d'une forme suffixée au timbre o de notre jolie *lubʰ-: *loubʰ-o-.


(source)



Oh, *lauba-, c'est elle qui se cache derrière ...
  • le gotique lauf,
  • le - OUIIIIII - vieux norois lauf, d'où
  • le féroïen leyv, l'elfdalien (et non “l'elfe alien”, comme l'insinue mon correcteur orthographique) lov, ou le vieux suédois lōf,
  • le vieux frison lāf,
  • le vieux néerlandais louf, *lōf, d'où, par le moyen néerlandais loef, lôof, le néerlandais loof, 
sans qui point du succulent “feuille blanche”, witloof, notre chicon, que les Français, quand ils ne sont pas du nord, traitent d'endive,
(source) 

  • le vieil haut-allemand loub,
  • d'où l'allemand Laub,  
ou encore
  • le vieil anglais lēaf.

Lēaf, qui deviendra,
via le moyen anglais leaf, vous l'aurez compris,
l'anglais... leaf, “feuille, feuillet, page...”.


(source)


Mais bon, on reconstruit aussi une autre forme germanique descendant de lubʰ-, cette fois par une forme suffixée lubʰ-io-: *lubja-.
Oui, le voilà, le deuxième étymon proto-germanique du jour ...

Par un glissement de sens que nous rapprocherons de celui des langues celtiques
(mais relisez j'ai emprunté un livre d'André Breton. Que je lis au jardin. Excellente médecine !, enfin !),
notre *lubja- signifiait “herbe”, mais aussi ... “potion”.


(source)

Quant aux mots germaniques que nous lui devons...



(source)






Ah, mes enfants, ils nous racontent une histoire ! 









Ils nous plongent dans un monde passé où l'on se soignait certes par les plantes, mais où le guérisseur, la rebouteuse, étaient rapidement considérés comme des suppôts du diable, des ensorceleurs, des sorcières...


(soure)


Car si de *lubja- nous arrive le ... vieux norois (YESSS YESSS YESSS!) lyf, “médecine, herbes médicinales”
- d'où l'elfdalien lyv, “remède”, ...
... c'est toujours bien de *lubja- que descendent...
  • le vieil anglais lyb, lybb,“médecine, drogue”, mais aussi ... “poison, charme”,
  • le gotique lubja-leisei, “sorcellerie”, ou
  • le vieux haut-allemand luppi, “poison, sorcellerie”.


Édifiant ! Et qui vous donne de méchants frissons dans le dos...


le bûcher
(source)


Très curieusement, le germanique *lubja- se retrouve aussi dans le moyen néerlandais lubbe, et dans l’alémanique lupp. 

C'est à ce moment que vous me direz “oui, et alors ???” 
“Parce qu'il faudra bien que tu finisses par t'en rendre compte, hein, que le moyen néerlandais lubbe, et l’alémanique lupp, si tu savais comme on s'en tamponne ; d'ailleurs tu peux franchement te les carrer (...)”

Et je pourrais presque vous donner raison...
(même si n'allant pas jusqu'à me les carrer (...) 

Certainement, je peux aisément comprendre votre profond désintérêt pour le moyen néerlandais lubbe et l’alémanique lupp, mais ce qui est vraiment curieux, c'est que ces deux mots ne désignent nullement une plante médicinale, ou la sorcellerie ! 

Mais plutôt... 

La présure !

La présure ???
Substance extraite de la caillette des jeunes ruminants nourris de lait, qui contient une diastase coagulante dont on se sert pour faire prendre, cailler le lait.
(oh merci, © Le Grand Robert de la langue française)








- Ah ben ça ! Ben mon cochon !
- Oui, on peut certes exprimer son ébahissement, son effarement de la sorte; c'est en effet, et à tout le moins, fort curieux.

Il semble en fait que ce très surprenant glissement de sens soit lié au rapprochement que l'on faisait entre fabrication du fromage et sorcellerie ...
Bon, oui, j'avais il n'y a pas si longtemps évoqué le fameux “anke”, dialecte bernois pour beurre, prononcé - c'est important - ankrrr.
vous voulez l'extrême-onction, avant le kouign-amann?
Mais jamais je n'y aurais vu la moindre sorcellerie !?

Mais voilà, encore une fois, au détour de l'étymologie d'un mot, paf, vous plongez la tête la première dans un tunnel temporel et vous vous retrouvez, abasourdi, devant un monde disparu, où la réalité ne se percevait pas de la même façon qu'à notre époque...

Oui, visiblement, cette coagulation du lait qui allait donner le fromage était perçue comme quelque chose de magique, probablement parce qu'on ne comprenait pas vraiment le phénomène, qui se produisait parfois mal, parfois bien, sans raison apparente...

Mais surtout, sans lequel vous n'aviez tout simplement pas de fromage ! À manger, ou à vendre... Et là, on ne rigolait plus.


Lizanne Henderson,

dans son

Witchcraft and Folk Belief in the Age of Enlightenment: Scotland, 1670-1740,


Lizanne Henderson, de l'Université de Glasgow,
que vous pouvez également suivre sur Twitter:
https://twitter.com/hlizanne





















raconte que fin du XVIIème, dans les Hébrides, il était communément admis que des paysannes étaient capables d'agir, par un sort ou tout autre moyen secret, sur la qualité du lait des vaches de leurs voisines, pour qu'il ne puisse produire autant de beurre que d'ordinaire, et que le lait caillé était alors trop dense pour permettre au fromage de se solidifier, entendez de coaguler correctement.  


Il y avait cependant une façon simple et irréfutable de confondre la coupable: on prélevait un peu de présure chez chacune des suspectes
(enfin, je veux dire dans la ferme de chacune des suspectes),
chaque échantillon étant ensuite versé et mélangé dans une coquille d'oeuf remplie de lait. 

Si des caillots apparaissaient dans un des mélanges, bingo !, on tenait l'ensorceleuse !




Quelques lignes plus haut, nous mentionnions ...
  • le vieil anglais lyb, “médecine, drogue, potion”, et
  • le vieux haut-allemand luppi, “poison, sorcellerie”.
Eh bien, on retrouve encore plus clairement ce côté magique qu'avait la fabrication du fromage - et particulièrement l'étape de la coagulation du lait caillé - dans un de leurs composés respectifs,
  • le vieil anglais cīes-lyb
- qui deviendra le moyen anglais cheslip, puis l'anglais cheeselip -,
et 
  •  le vieux haut-allemand kāsi-luppa
- qui deviendra lui le moyen haut-allemand kǣselap -,

tous deux construits sur un premier terme signifiant fromage
- tiens, relisez donc Maître corbeau, sur un arbre perché... -,
tous deux pouvant se traduire littéralement par “potion/sorcellerie du fromage”,

et tous deux, enfin, désignant précisément... la présure !

La forme anglaise pouvant, en plus, désigner aussi la caillette, le...
quatrième compartiment de l'estomac des ruminants, où se trouve la présure. La caillette joue le rôle essentiel dans la digestion des jeunes ruminants à l'allaitement. 
MERCI ©Le Grand Robert de la langue française !


Mais encore un dernier mot sur notre 
*lubja- germanique, “herbe, potion”...

Vous pouvez aisément rapprocher le sens et la forme de l'étymon germanique *lubja-, “herbe, potion” de ceux de l'étymon celtique *lubī/ā-, “herbe, plante”.
(relisez le dimanche de la semaine dernière, dètcheu !)
Au point qu'on peut carrément parler, ici, d'une isoglosse
- un trait linguistique séparant une zone géographique d'une autre -
germano-celtique (ou celto-germanique?).

On suppose que c'est du germanique que le mot et son sens sont passés au celtique, et non l'inverse, vu le lien étymologique étroit qui liait déjà *lubja- avec cet autre germanique qu'est *lauba-.

Mais sachez quand même qu'il a également été suggéré que *lubja- et *lauba- pouvaient tous deux n'être que des emprunts à l'ouralien (donc non-indo-européen) *luppo-, dont descend le finnois luppo-, “lichen”. Bof.





Il nous reste encore un troisième étymon germanique à voir !!

Réservons-le pour dimanche prochain ; je vous ai déjà bien remués cette fois-ci... 


Il risque de vous plaire, cet étymon... et de vous étonner ...
Jamais vous ne penseriez à ses descendants ; jamais vous n'imagineriez qu'ils sont apparentés à notre livre !



Bon, récap ?


racine indo-européenne 
*lubʰ-, “peler (écorcer)”

⇓
forme suffixée au timbre o *loubʰ-o-
⇓
proto-germanique *lauba-, “feuille, feuillage”
⇓
néerlandais loof, allemand Laub, anglais leaf..., “feuille”

-------

racine indo-européenne *lubʰ-, “peler (écorcer)” 
⇓
forme suffixée lubʰ-io-
⇓
proto-germanique *lubja-, “herbe, potion”
⇓
vieux norois lyf, “médecine, herbes médicinales”, elfdalien lyv, “remède”, vieil anglais lyb, “médecine, drogue, potion”, gotique lubja-leisei, “sorcellerie”, vieux haut-allemand luppi, “poison, sorcellerie”, néerlandais lubbe et alémanique lupp, “présure”



Et TOUS ces mots sont les cousins de notre français livre, ne l'oubliez pas ...

- Mais c'est DIIINGUE !

- Oui, mais là on se calme. Et on n'approche pas ses mains de mon corps.


Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une superbe semaine !

À dimanche prochain, 




Frédéric



PS: dans ces articles, les passages de texte en bleu, vous l'aurez compris, traitent d'éléments de linguistique.


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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
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Et pour nous quitter
- et ça vaut bien un fromage -, 

La divine mezzo-soprano Frederica von Stade,
dans 
Le chant à la Lune, 
tiré de Roussalka, d'Antonin Dvořák

Parlez donc de magie, d'une voix envoûtante, d'une enchanteresse...






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Vous voulez être sûrs (sûrs, mais vraiment sûrs) de lire chaque article du dimanche indo-européen dès sa parution ? Hein, Hein ? Vous pouvez par exemple...
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