- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 10 juin 2012

l'éternité? Oh juste une bonne hygiène de vie.






"Eternity is a long time, especially towards the end."
("L'Eternité, c'est long, surtout vers la fin.")
Woody Allen

Les Oiseaux de Moebius,
Maurits Cornelis Escher
l'éternité représentée!


Second volet de notre trilogie!

Nous avions traité, lors du dimanche indo-européen de la semaine dernière, de la racine *gʷeiǝ-,"vivre".

Une des raisons pour lesquelles je me passionne pour le proto-indo-européen, et a fortiori pour lesquelles j'ai créé ce blog,  c'est le bonheur que j'éprouve à pouvoir réunir ce qui est épars: découvrir des points communs entre des choses qui, à première vue tout au moins, n'en ont pas.

Trouver le lien invisible entre des mots d'une même langue, ou même entre les mots de langues différentes.

Oui, peut-être, d'une certaine façon, tenter, à mon humble niveau, de retourner symboliquement, le temps d'un instant, à l'âge mythique d'avant la Tour de Babel, où la langue se confondait avec la parole, avec la Parole.

En page 2 de mon dictionnaire préféré: "The American Heritage dictionary of Indo-European Roots" par Calvert Watkins, je trouve une racine qui me fait bougrement plaisir!

Car elle permet justement de créer des liens que jusque là je n'imaginais pas.

Calvert Watkins,
sans qui "le dimanche"
n'existerait probablement pas


Cette racine proto-indo-européenne, la voici: il s'agit de *aiw- (ou *ayu-).

Vous allez rapidement comprendre pourquoi je tenais en un premier temps à traiter de la racine *gʷeiǝ-,"vivre"....

Car le champ sémantique de *aiw- (ou *ayu-) s'étendait à des notions allant de "force vitale", "vie", à "longue vie", "éternité"; elle pouvait s'appliquer à "qui est doté du meilleur de la force vitale", entendez "à qui est jeune".

Une petite parenthèse: les racines proto-indo-européennes que l'on retrouve, ou en tout cas reconstruit, sont des "bouts de mots avec un sens". Rarement des mots complets (d'où souvent la présence d'un tiret "-" après, ou même avant la racine). 
Même si l'on peut décemment croire en l'existence d'une racine, et en la façon plus ou moins précise dont elle se prononçait, le gros souci du linguiste est d'en déterminer le ou les sens associés. 
La reconstruction en tant que telle est devenue chose relativement(!) aisée, mais il faut encore donner un sens au bout de mot retrouvé. 
Facile quand tous les dérivés de ce "proto-mot" recueillis dans les langues indo-européennes concordent en leur définition; nettement plus ardu quand la signification de ces mots diffère d'une langue à l'autre... Le linguiste doit alors peser, évaluer, et finalement choisir. Avec tous les risques d'erreur ou d'omission que cela comporte. 
Parfois aussi, certains linguistes estiment qu'une même racine proto-indo-européenne recouvrait plusieurs significations, alors que pour d'autres, ces significations ne peuvent être liées, et sont à associer au contraire à des racines bien distinctes, mais très semblables - voire carrément identiques quant à leur retranscription... 
Tout cela pour expliquer qu'il vaut toujours mieux interpréter les significations des racines, et considérer que ces racines ne font que "véhiculer une (ou plusieurs) notion(s)", qu'elles "correspondent à une signification". Sans plus. 
Je crois qu'il vaut mieux penser à l'image qu'elle peuvent représenter, plutôt que tenter de les figer dans un sens littéral... 
Ce qui en soit est magnifique! Mais oui! 
Car c'est VOUS qui vous les appropriez, et en cela VOUS les faites revivre... 
C'est ainsi que je comprends le sens de la force de l'esprit vivifiant sur la lettre morte... J'espère que Paul me pardonnera de le paraphraser ainsi ("la lettre tue, l'Esprit vivifie" -2 Corinthiens 3,6). 
Euh, j'ajouterai que si tout le monde pouvait ainsi rechercher l'esprit des textes plutôt que s'arrêter à la lettre (en d'autres termes, chercher le contenu plutôt que s'attarder au contenant, ou encore: regarder dans la direction indiquée par l'index, plutôt que de regarder le doigt lui-même...), il y aurait moins de fanatisme borné, stupide et liberticide sur Terre. 
Fini le créationnisme, fini le totalitarisme religieux... On peut rêver, non! 
Enfin... (et je ne peux m'empêcher de repenser à ce passage de Monty Python's Life of Brian)



- Farpaitement! Patron, remets-nous ça!
OK, bon, j'arrête ma morale de comptoir à deux balles, pour revenir à la racine proto-indo-européenne de ce dimanche: *aiw-*ayu-:

Nous retrouvons la racine dans le vieil anglais ā "à jamais, pour toujours".
Et c'est très probablement la combinaison, en vieil anglais, de ā et de fēore (au nominatif feorh: "vie, existence"), qui a donné ǣfre, qui est devenu plus tard, en moyen anglais... ever!
Ever, qui reprend le sens de ā: "à jamais, pour toujours".

Et notre vieil anglais ǣfre, associé à ǣlċ ("each": chaque), a donné en moyen anglais everich... devenu à présent every: tout, chaque, ...

Never, évidemment (jamais: la négation de "toujours"), provient de *aiw-, accolée à la racine proto-indo-européenne reprenant l'idée de "rien, nul, négation": *ne.

Neverland, où vit Peter Pan
Avez-vous LU Peter Pan? C'est une splendeur...

Par le vieux norrois ei, *aiw- nous a aussi donné le fameux Aye que vous entendrez encore maintenant comme réponse à un ordre donné sur un vaisseau de sa Très Gracieuse Majesté:

"aye aye Sir", par laquelle le matelot confirme sa compréhension de la commande, et sa mise à exécution.

L'équipage du HMS Stork, 1942


"Oui, oui, Monsieur". Curieux, non?
Que cette notion de "vigueur, de jeunesse, de longue vie", passe ainsi à une sorte de "oui"...

(Notons qu'en écossais, "oui" peut encore se dire aye, et que dans la Chambre des Communes britannique, prononcer "aye" est toujours la façon accoutumée de donner son accord à une motion).

Je me l'explique par la notion d'affirmation liée à ce qui existe. "C'est là, je le vois, c'est devant moi..." "VIE = OUI", "MORT = NON", ou quelque chose comme ça...

Munie du suffix*-ā qui permettait de former des noms abstraits ou collectifs, la racine proto-indo-européenne *aiw- (ce qui nous fait donc *aiwā) a, par une dérivation en plusieurs étapes, donné l'allemand echt "vrai, véritable".

Car "ce qui est éternel, ce qui dure" a finalement désigné "ce qui se fait toujours, ce qui est traditionnel, ce qui est de coutume".
Pour devenir: ce qui est donc légitime, ce qui est à faire.
Donc, en fin de compte, ce qui est vrai. "Car nos ancêtres ont toujours fait comme ça; c'est comme cela que les choses nous ont été transmises".

On retrouve ici la notion importante de tradition (la transmission), qui rend fous nos esprits modernes, cartésiens et raisonnables, alors qu'elle est au centre de toutes les civilisations, même de la nôtre.

- Bon, coco, c'est bien ton machin, mais jusqu'à présent, tu ne parles pas vraiment du français...
- C'est parfaitement exact! Et c'est là où je veux en venir:

J'ai toujours trouvé le mot anglais "ever" tellement beau...
Et me suis toujours demandé à quel mot on pouvait l'associer en français.
Sans jamais trouver...

Et, oui, c'est par le proto-indo-européen que j'ai fait le lien:

Jouez le jeu: pensez au début du mot: "ev", et réfléchissez à des mots français qui exprimeraient l'idée de durée, d'âge, et qui reprendraient ce bout de mot...

Ca y est?

Longévité! Médiéval!

Eh oui!
Ils nous sont passés du proto-indo-européen par le latin aevum: âge, éternité...

"Longévité", dans la série des posters démotivants


Une forme postérieure de la racine *aiw- a, elle, donné naissance par le latin aetās, à notre français âge.

Une autre forme de la racine, *aiwo-, suffixée par -t-erno pour créer *aiwo-t-erno, a, bien évidemment, donné éternel, éternité, sempiternel...

Et ce n'est pas fini...

Une forme plus ancienne de la racine, *ǝyu-, combinée à notre racine de la semaine dernière: *gʷeiǝ-, pour donner *ǝyu-gʷeiǝ-es ("avoir une vie vigoureuse"), a transmis au grec ὑγιής (hugies): en forme, en bonne santé.

D'où nous vient le mot... Hygiène!

...


Allez, une toute dernière pour la route:

Vous rappelez-vous que nous avions évoqué la racine *weid- voir, savoir (in arbres, vérité, druides et dead parrots), qui avait notamment permis de créer le sanskrit veda - connaissance?

Eh bien, la racine proto-indo-européenne *aiw-, dans sa forme ancienne *ǝyu-, adjointe à *weid-, a créé le mot sanskrit désignant la médecine traditionnelle hindoue "la connaissance de la longue vie", Ayurveda, en sanskrit: आयुर्वेद - Āyurveda.

Dhanvantari, la divinité associée
à l'Ayurveda



Bonne et longue vie à toutes et tous!

Frédéric

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