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dimanche 12 mai 2013

Cerbère, zibeline et héraldique




J'avais dessiné, sur le sable, son doux visage, qui me souriait...
... et j'ai crié: Zibeline!


Christophe (& Fred)

Bonjour à toutes et tous!


Le sujet de ce dimanche m'a été soufflé par un collègue, qui venait de lire Aux Canaries, par cette canicule? Quel cynisme, gros canaillou! - Pascal si tu me lis! - et qui me fit remarquer que je n'avais peut-être pas épuisé le sujet...


En évoquant, au sortir d'une réunion,  d'autres chiens célèbres, en me lançant Cúchulainn en pleine figure, et en mentionnant également au passage … Cerbère!


Alors, Cúchulainn!
Oui, bien sûr!

Si vous avez lu le dimanche consacré au chien, vous pouvez déjà traduire le mot!
Cú Chulainn, également écrit Cú Chulaind ou Cúchulainn, c'est le : le chien … de Culann.

Fastoche le vieil irlandais!

A la prononciation, ça donne quelque chose comme cuchulann, le ch central se prononçant comme dans l'écossais loch.

Culann était, dans le Táin_Bó_Cúailnge, cycle ulstérien d'histoires héroïques protohistorique, un forgeron dont la maison était gardée par un chien particulièrement puissant et féroce.

Culann invita un jour chez lui Conchobar mac Nessa, le roi de l'Ulster.
Et avant de relâcher le chien de garde, il lui demanda s'il n'y a plus personne à attendre.
Le bon roi, un peu distrait, oublie que son neveu de cinq ans, Sétanta, doit aussi arriver.

Quand Sétanta débarque, le chien se précipite dessus, et le pauvre Sétanta n'a pas d'autre choix que de  tuer le molosse, à contre-coeur, pour se défendre.
Le pauvre enfant, dépité, propose alors au forgeron de prendre la place de son chien en attendant qu'il en trouve un autre.

C'est ainsi que Sétanta devint, pour un temps, le chien de Culann, Cú Chulainn.

Et Cú Chulainn, le prototype même du héros mythologique irlandais, va ensuite connaître une vie assez bien remplie et mouvementée...

Cú Chulainn au combat


Mais parlons plutôt de Cerbère!
Cerbère, vous le savez, était ce monstrueux chien à trois têtes (voire plus) qui gardait l'entrée des Enfers…

Cerbère

Cerbère nous vient du latin Cerberus, lui-même repris du grec ancien Κέρβερος, Kérberos.

Et selon Pokorny, Kérberos est dérivé de la racine proto-indo-européenne…

*k̂erbero-

Ici, pas de notion de monstre, d'enfer, de gardien
Loin de là...
Non, *k̂erbero- évoque simplement une couleur! Ou plutôt un jeu de couleurs...

*k̂erbero- désignait plutôt ce qui était tacheté, moucheté, ou encore bigarré, panaché


Dans la mythologie védique - précisément dans les Purana - on raconte que le premier homme, passé de l'autre côté, devint Yama, le gardien des Enfers.

Yama

Il avait deux chiens à quatre yeux pour l'aider dans sa tâche: Syama le noir et … Sarvarā (ou Sabala, ou Cerbura): le tacheté

Nous retrouvons évidemment la racine *k̂erbero- derrière Sarvarā, d'autant qu'il s'agit clairement du même animal symbolique que le Kérberos des Grecs…


Mais la racine proto-indo-européenne *k̂erbero- nous a quand même donné autre chose que le nom d'un chien gardant les enfers…

Preuve en est le vieux slavon sobolь qui désignait la zibeline à la fourrure noire.
Qui a donné le russe соболь (sobol) ou le tchèque sobol.

On peut encore citer l'allemand Zobel, qui, NON, ne désigne pas un prix Nobel pour acteurs du X, mais bien la martre noire, emprunté au slavon sobolь via le vieux haut allemand sabel.


Zibeline!
Le mot, attesté en 1534, apparait comme substantif sous la plume de Rabelais, et est un de ces italianismes typiques de la Renaissance, croisant l’italien zibellino et le moyen français sabeline ("fourrure, peau de zibeline")…

Zibeline (Martes zibellina)

Et puis, il y a le terme sable, utilisé en héraldique.
Le sable est un émail héraldique de couleur noire.
En représentation monochrome, il est symbolisé par un quadrillage de hachures horizontales et verticales.

sable
Le plus souvent, le sable est symboliquement associé à l'humilité, la prudence, la sagesse et la retenue, ou parfois à la tristesse, la lâcheté ou le désespoir.

Le mot sable provient du vieux haut allemand sabel.
Emprunté donc au vieux slavon sobolь. 'Faut suivre.

A l'entrée sable dans le wiktionary, nous apprenons que le commerce de la fourrure entre le nord de la Russie, la Sibérie vers l’Europe occidentale se faisait dès le haut Moyen Âge, par la Baltique et l’Allemagne.
Et que l’emploi du mot en héraldique s’explique par le fait que les boucliers, les écus étaient recouverts de fourrures de diverses couleurs.


Surprenant, non, le parcours de cette racine *k̂erbero-, qui a permis de désigner autant le chien des Enfers qu'une couleur d'héraldique…


Enfin, je ne terminerai pas ce sujet sans avoir mentionné Kerberos, le protocole d'authentification d'utilisateurs sur réseau informatique, bien connu de la faune IT dont je fais partie, et qui, quand il ne s'applique pas correctement, vous fait vivre un véritable enfer...


- Ouais mais oh! Et sable alors? Le VRAI sable, le sable de la plage??
- Ah mais bonjour! Oui, je vais bien, merci.

"Sable" dans cette acception plus courante, n'a absolument RIEN à voir - mais alors: RIEN - avec le sable héraldique, et nous arrive du latin sabulum ("sable, gravier") qui s’est syncopé en sablum.

Le latin sabulum provenait, lui, du grec psamathos, sable, dérivé de ...

la racine proto-indo-européenne... 

*bhes-1

qui évoque, elle, l'idée de "frotter", de "réduire en poudre", et qui nous a également apporté sand en anglais, ἄμαθος, hamathos en grec ancien, etc.





Bon dimanche, bonne semaine à toutes et tous, et…

A dimanche prochain!





Frédéric

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