- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 26 mai 2013

de la mousse dans ma moutarde? Mais quel monde!


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Dans Sainte-Pélagie, 
Sous ce règne élargie, 
Où, rêveur et pensif, 
Je vis captif,

Pas une herbe ne pousse 
Et pas un brin de mousse 
Le long des murs grillés 
Et frais taillés!

Oiseau qui fends l'espace... 
Et toi, brise, qui passe 
Sur l'étroit horizon 
De la prison,

Dans votre vol superbe, 
Apportez-moi quelque herbe, 
Quelque gramen, mouvant 
Sa tête au vent!

Qu'à mes pieds tourbillonne 
Une feuille d'automne 
Peinte de cent couleurs 
Comme les fleurs!

Pour que mon âme triste 
Sache encor qu'il existe 
Une nature, un Dieu 
Dehors ce lieu,

Faites-moi cette joie, 
Qu'un instant je revoie 
Quelque chose de vert 
Avant l'hiver!

Gérard de Nerval, Petits Châteaux de Bohême, Politique, 1832

Gérard Labrunie, dit de Nerval


Oui, c'est ce qui me vient à l'esprit en cette semaine de réchauffement climatique particulièrement manifeste, où il n'a cessé de pleuvoir, où il a fait moche, triste, et carrément froid.



Bonjour à toutes et tous!


Dimanche dernier, je vous avais proposé un petit jeu, tournant autour de la racine proto-indo-européenne… *meug-.

Cette racine est tellement riche, nous a donné tellement de mots, qu'il me semblait utile de s'y attarder encore, le temps d'un dimanche…

*meug-, donc, qui sémantiquement correspondait, vous vous en souvenez, à "glissant, humide, visqueux, gluant...", se rapporte en fait à la racine proto-indo-européenne ...

*meus- (*meu- chez Pokorny).


Je vous propose donc de regarder plus attentivement cette dernière avant de nous replonger dans *meug-.


Alors, *meus-!
Sa traduction littérale en serait "humide". Ou mouillé.

Elle faisait référence à des terrains marécageux, ou à la végétation qui y poussait.

Marécage

C'est ainsi que nous lui devons… mousse! La mousse, cette plante rase des lieux humides.

Mousse

Même si le latin avait bâti muscus sur la racine, il apparaît que "mousse" ne nous vient pas de là, mais plutôt du francique (ou du vieux néerlandais) *mosa - la mousse, lui-même basé sur le proto-germanique *musą (mousse, tourbière, marécage).

Peut-être connaissez-vous l'anglais quagmire: le bourbier, tant au sens propre qu'au figuré…

Belle voiture dans un beau bourbier

Quagmire est curieusement composé de deux quasi-synonymes:

  • Quag était un vieux mot, à présent obsolète, pour tourbière, ou marécage.
  • Quant à mire - qui existe toujours en tant que tel, il provient du vieux norrois myrr: tourbière, descendant de *meus- par une forme suffixée proto-germanique *meuz-i-.

 
Bon, jusqu'ici, rien de particulier...
Là où vous risquez d'être surpris, c'est quand vous saurez que notre racine proto-indo-européenne *meus- nous a également donné… … …

Moutarde!!

Moutarde à l'ancienne

Eh oui!

En fait, l'ancien français mostarde, que l'on peut décomposer en most-arde dérive, pour sa première partie, du latin mustum: le vin qui n'a pas encore fermenté.
Pour ce qui est de "arde", il provient du latin ardens: brûlant, enflammé, qui nous a bien évidemment donné ardent, ardeur

Sur mustum nous avons créé … le moût! Le jus (de raisins ou non) non fermenté.

Cuve à moût dans une distillerie de whisky

La moutarde, c'était donc le moût ardent!

Du côté de 1223, Gautier de Coinci, moine bénédictin et trouvère à ses heures, nous précise, dans "Les Myracles Nostre Dame" qu'il rédigea entre 1214 et 1236, et tant qu'à faire, en vers octosyllabiques à rimes plates, que la moutarde est un "condiment préparé avec des graines de moutarde pilées, additionnées d'aromates et délayées avec du moût".
(Ici, j'en suis fort marri, point de vers octosyllabiques à rimes plates; il s'agit du texte de la version traduite en français moderne, publiée par Vernon Frédéric Koenig à Genève)

Gautier de Coinci

Les Myracles Nostre Dame (merci Gallica!!)


- Bon alors, deux choses: 1. tu te fous de ma balle avec tes rimes plates, et 2. 'y a aucun rapport entre du moût et un lieu ou une plante humide. Encore une fois: du grand n'importe quoi. Pauv' taré.
- Ah, bonjour, vous voilà enfin!!

Eh bien, sans rire, les rimes plates sont tout simplement des rimes qui se suivent par groupe de deux, sous la forme AABB.
Un exemple? Mais Politique, le poème de Gérard de Nerval en exergue!

Prenons cet extrait où il nous parle de... mousse...!!
Pas une herbe ne pousse - "ousse": rime A 
Et pas un brin de mousse - "ousse": rime A 
Le long des murs grillés - "illés": rime B
Et frais taillés! - "illés": rime B

Pour ce qui est de moût et de son rapport avec la notion d'humidité, j'en conviens, ce n'est pas très clair.
Mais ça le sera peut-être un peu plus quand vous saurez que si le latin mustum désigne "le vin qui n'a pas encore fermenté" c'est parce qu'en réalité, il désigne le NOUVEAU vin.
Mustum étant le neutre substantivé de mustus: "nouveau-né, nouveau".

Le rapport??

Mais pardi, le (tout) nouveau-né se présente à nous, par la force des choses, tout mouillé.

Je le reconnais, ça paraît tiré par les cheveux (ou par les forceps), mais c'est bien comme cela que l'on explique le lien…
Au sens littéral, on pense même - mais sans certitude absolue - que mustus signifiait "mouillé".

On pourrait peut-être trouver un certain parallélisme, une analogie - oh, qui vaut ce qu'elle vaut - avec notre façon de confondre "récent" et "frais" dans des expressions comme: "fraîchement arrivé" ou "des nouvelles fraîches"…
Oui, ce qui est frais est un peu froid, certes, mais aussi humide

Pour ce qui est de l'ascendance précise de mustus, le terme nous arrive d'une forme suffixée de la racine proto-indo-européenne *meus- au degré zéro: *mus-to-.

Je m'avancerais bien en supposant que "moutard" pourrait venir de là, car le mot désigne bien un jeune enfant…
D'autant que mieux moutard que jamais.
Mais rien n'est moins sûr…


Mais bon, c'est pas tout.

Car *meus- nous a aussi légué…

saumure:
Du latin sal muria: sal étant le sel, et muria, dérivé de *meus-, l'eau salée (oui, je sais, ça fait beaucoup de sel, mais bon, c'est comme ça. Au moins, de la sorte, on savait que l'eau était vraiment salée. Mais alors salée).
Non mais allo quoi, tu parles d'eau salée, et tu ne mets pas de sel dedans?

Le latin sal muria est apparenté au grec ancien ἁλμυοίς, halmuoís (sa traduction? ben: "saumure") où hal est bien sal: le sel, et muoís, lui aussi dérivé de *meus- correspond à muria.

Bain de saumure


Mais *meus- nous a surtout légué…

...par le latin mundus

...le monde!!

 


Singulier, étonnant, surprenant, déconcertant, décoiffant, suffocant, bluffant?

Oui, je sais.

Monde nous arrive du latin mundus, substantif dérivé de l'adjectif euh... mundus, construit sur le proto-indo-européen *meus-.

- Mais je??
- Oui, alors, j'explique:

*meus- signifiait notamment humide, mouillé.

De l'idée de "mouillé", on est vite passé à l'état de ce qui a été mouillé: "lavé".
Et ce qui est lavé est donc … propre, net.

Et oui, le monde, étymologiquement, c'est ce qui est propre, ce qui est net.
Contrairement à euh... ce qui ne l'est pas.

Si cette étymologie de monde ne vous parle pas, pensez simplement à son contraire étymologico-sémantique - peut-on vraiment le qualifier d'antonyme?: "immonde", qui, lui, conserve toujours bien le sens de sale, beeeerk, dégoûtant, répugnant…!

Nous retrouvons d'ailleurs la racine *meus- derrière les termes tchèques mýt ("laver") et u-mytý ("lavé, propre").

Et pour le plaisir - car étymologiquement, le mot n'a strictement aucun rapport, sachez que cosmos, basé sur le grec ancien κόσμος, kósmos, reprend aussi cette idée de "netteté"…

Le Cosmodrome de Baïkonour

Il signifie l'ordre, mais aussi, d'une certaine façon, l'ordonnancement, le fait d'arranger, d'organiser, d'apprêter, de parer dans le sens de décorer.
D'où le fameux dérivé... cosmétique! Du grec κοσμητικός, kosmêtikós ("décoratif, ordonné").

Pour les Anciens, l'Ordre et la Beauté présidaient au Monde, à l'Univers...



Bon, là, on a franchement fait le tour de *meus-.


Square de Meeûs, à Bruxelles: on peut aussi en faire le tour


L'auriez-vous cru, que saumure, monde, moût et moutarde soient de si proches cousins?


Revenons à présent à *meug- pour d'autres découvertes encore plus surprenantes…

Quoique… Finalement…

Je préfère laisser ces pures merveilles encore enfouies et intouchées jusqu'à dimanche prochain!
Là, oui, vous saurez TOUT!






A toutes et tous, je vous souhaite un excellent dimanche, une très très bonne semaine, et…

A dimanche prochain!





(Vernon) Frédéric


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