- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 17 novembre 2013

demain matin

Carpe diem, quam minimum credula postero
Horace, in Odes, I, 11, 8 “À Leuconoé


Quintus Horatius Flaccus, -65 - 8


Bonjour à toutes et tous!

Au menu de ce dimanche, encore une racine proto-indo-européenne abordée lors d'un billet précédent (en fait lors de deux: C'est simple: trop souvent ensemble, on finit par être assimilé l'un à l'autre... et Karaton (Aksungur), contemporain d'Olympiodore, 412-422, en était.)


Cette racine, la voici, dans sa troublante simplicité:

*per-1


Mais attention, cette jolie petite racine cache (très) bien son jeu.

Je me demande d'ailleurs si ce n'est pas la première fois que je tombe sur une racine à ce point prolifique que je me dis que je ne pourrai pas la traiter entièrement. Et que je ne sais par où commencer...

Oui, c'est à ce point-là.

J’ai même pensé, à un certain moment, m’en tirer par une simple liste de dérivés.
Pour vous dire sur quelle pente je glissais…

Pour ne pas vous lasser, je crois que je vais cependant me contenter de vous en donner les principaux descendants, sans nécessairement entrer dans les détails.

Et encore comme ça, elle prendra plus d'un dimanche…!!

Si si, c'est du costaud.

En quelques mots, *per-1 est à l'origine d'une ch, euh, d'une flopée de dérivés, parce qu'elle a servi de base à des prépositions et des préfixes verbaux (ce qu'on appelle des préverbes), avec comme sens original "en avant", ou "au travers", et que ce sens s'est largement étendu à des notions comme "en face de", "avant", "tôt", "vis-à-vis de", "chef", "contre", "à côté de", "chez", "autour" …

Un vrai feu d'artifice!



Alors, on y va?

Il existe un dérivé important de cette racine, le latin prō
(ou, en tant que préfixe, prŏ-).

Qui voulait dire pas mal de choses: en tant que préposition (suivi d’un ablatif), prō, c’est selon le contexte: à cause de, pour le compte de, pour, avant, à la place de, à propos de, selon … … …

quid pro quo, pro rata, pro forma … ça vous dira quelque chose, inutile de vous les donner en français!!


Sur le latin prŏ-, nous avons créé quelques mots dont l’étymologie est intéressante, et peut-être aussi matière à réflexion…


Commençons par un mot composé latin, construit sur prŏ- plus un adjectif …

Mais avant de vous en parler, je dois remonter le temps…



Il était une fois, en proto-indo-européen, une racine *mer-1 qui devait signifier quelque chose comme vaciller (en parlant d’une source lumineuse), ou scintiller; vous voyez l’idée.

Cette racine, sous une forme allongée *merk-, nous a laissé, par le germanique *murgana ces mots qui désignent le “matin” dans les langues germaniques tels l’anglais morning ou le néerlandais morgen.



Vous l’aurez compris, étymologiquement parlant, le morning ou le morgen est ce moment où la lumière apparaît, la lueur du jour se fait, l’aube point, vacillante.

Soit dit en passant, sur le germanique *murgana, nous avons également construit … morganatique!
Morganatique, qui ne s’emploie à ma connaissance que pour qualifier un mariage (“mariage morganatique”), fait référence à une ancienne et charmante coutume germanique qui voulait que l’on fasse un don (une sorte de dot en fait) au clan d’une femme enlevée et/ou épousée le lendemain matin de son enlèvement.
Le terme de morganatique n'est utilisé que dans les cours allemandes et qualifie l'union entre un souverain et une femme de rang inférieur. 
Résultat d'un mariage morganatique



Il était une autre racine proto-indo-européenne qui, elle, désignait ce qui était “bon”:

*ma-1


Nous la retrouvons dans le latin manes!! Les Mânes, mais c’était les bons esprits, ceux des ancêtres qui veillaient sur vous!
Mais c’est aussi *ma-1 qui a donné le nom de la Déesse romaine de l’aube: Mātūta, Mater Mātūta!!

Parce que l’aube était considérée comme clémente, parce qu’elle annonçait un nouveau jour, plein de promesses…
L’aube ne pouvait être que bonne! Car elle prouvait que la vie reprenait, que le monde ne s’était pas arrêté pendant la nuit, que le soleil avait quand même décidé de revenir…

Si l’on devait baptiser Mātūta d’un nom français, eh bien ce serait Aurore!

Nous retrouvons encore dans nos expressions françaises et modernes cette équivalence <aube = bon>: ne dit-on pas “se lever de bonne heure” quand il s’agit de se lever tôt le matin? Partir de “bon matin”?

Mater Mātūta


Quoiqu’il en soit, de Mātūta provient le latin matutinum, neutre de matutinus: “matinal”.

Et matutinum nous a donné, vous l’aurez compris, notre français … matin!

Matutinal est d’ailleurs toujours la version littéraire de matinal.


De *ma-1 nous arrive aussi … mûr, maturité !
Toujours par le latin, en l’occurrence maturus: fait, mûr, mature, prompt, muri.
Mais aussi propice, opportun.
Oui, la maturité, c’est la qualité de ce qui arrive au bon moment


Et puis, vous vous en souvenez, nous avions, dans orientons-nous, découvert la racine *aus- associée à l'idée de "briller”, de laquelle dérive le mot “est” - l’est, c’est "là où ça brille” - ou encore le latin aurum: l'or, ou le français aurore.

Cette racine *aus- est aussi à l’origine du russe утро (“outra”): le matin.


Récapitulons:

  • *mer-1 / *merk- a donné morning ou morgen, le matin (l’aube, la lumière naissante)
  • *ma-1 a donné matin comme “le moment propice”.
  • *aus- a donné aurore, associée à l’est: “là où la lumière commence à briller”. 



Mais je dois encore mentionner une quatrième racine proto-indo-européenne sémantiquement liée à la lumière, évoquant plus précisément l’idée de répandre ladite lumière.

Selon Franco Rendich dans son Comparative Etymological Dictionary of Classical Indo-European Languages - Indo-European / Sanskrit - Greek - Latin, cette racine c’était…

*śvaś-.

Pour tenter de conserver un minimum de cohérence à mes propos, je me dois de vous dire que la retranscription des racines proto-indo-européennes telle que proposée par Rendich est vraiment intéressante, mais ne correspond pas à celle que j’emploie par défaut: celle de Watkins, qui a l’avantage sur beaucoup d’autres d’être “parlante”: le mot se lit facilement, et on peut également facilement deviner comment il va évoluer dans les langues dérivées…

Alors, je me suis permis un petit exercice de transcription de *śvaś-à la Watkins”; en voici le résultat: *ḱu̯as- que je ne peux hélas formellement vous garantir, mea culpa pour toute erreur…

Quoi qu’il en soit, cette racine *śvaś- / *ḱu̯as-(?) a servi, elle, à désigner le lendemain.
Ce jour à l’aube duquel la lumière recommence à se répandre sur la terre et nos travaux d’humains!

Nous la retrouvons dans le sanskrit श्वस् śvas: demain, le jour suivant, ou, toujours en sanskrit, dans śvastana: le futur.


Ca y est, vous êtes toujours avec moi?

  • *mer-1 / *merk- => morning ou morgen
  • *ma-1 => matin
  • *aus- => aurore, утро (le russe "outra")
  • *śvaś- / *ḱu̯as-(?) => śvas: le lendemain



Vous le savez (ou pas), en espagnol, mañana (basé sur *ma-1), c’est littéralement matin.
Mais aussi: demain!

Tout comme le néerlandais morgen: matin ou demain!

Et notre français demain, me direz-vous? D’où que quoi qu’il vient?
Eh bien oui, demain provient de matin. De la même racine *ma-1.
Demain est un dérivé direct du latin “de mane”: “du matin

En russe, demain c’est - un autre jour, certes, mais aussi - Завтра (“zavtra”).
Composé de за (za) & утро (matin).
La préposition за veut dire notamment derrière, au delà, après, durant
Demain, en russe, c’est ce qui vient après, ou avec le prochain matin.

Et en anglais? OUI!!
Tomorrow (demain) reprend la même construction que de-main ou За-втра: tomorrow est bien un composé: to-morrow, où to serait l'équivalent de notre français à dans à demain...

Morrow étant un très beau mot anglais, dérivé de *mer-1 / *merk-, et désignant le matin.
Il a laissé sa place à morning dans le langage usuel, mais se retrouve toujours en littérature, en poésie…


Ce que je voulais vous montrer, c’est le très étroit rapport entre la notion de “matin” et de “demain”.
Demain, pour un francophone, un hispanophone, un anglophone, un néerlandophone, un russophone … … (il y en a encore plein d’autres!) signifie toujours, d’une façon immédiate ou pas, “le matin”. Simplement, pas celui-ci, mais le suivant.


Je n’en ai pas fini!!!
J’arrive enfin à ce mot composé latin, construit sur prŏ- plus un adjectif dont je vous parlais en début d’article…

Car notre racine proto-indo-européenne *śvaś- / *ḱu̯as-(?) nous a également donné un mot latin pour “demain”: crās (le r latin provenant du *v/*u proto-indo-européen selon Rendich).

Sur crās s’est construit un adjectif (“de demain”): crāstinus.


Le voici donc, ce mot composé de prŏ- et d’un adjectif: prōcrāstinātiō, de prŏ et crāstinusprocrastination!



C’est en travaillant sur “procastination” que je me suis intéressé à toutes ces racines menant finalement à la même chose: à l’idée de matin. Ou de demain.


Un mot curieux, que ce “procrastination”!
Je ne le connais que depuis relativement peu de temps, peut-être moins de quinze ans …
Et je pense même qu’à l’époque où je suis tombé dessus, je le prenais pour un mot anglais retranscrit littéralement en français.
C’est le genre de mots que LinkedIn aime à vous sortir - si vous connaissez ce réseau professionnel? - et c’est peut-être sur Linkedin que je l’avais découvert…
Mais non, c’est en réalité un très vieux mot, qui nous vient en droite ligne du latin, et dont les deux composants remontent donc au proto-indo-européen…



La procrastination, c’est ce penchant à vouloir différer ce que nous avons à faire, cette tendance à remettre au lendemain ce que nous pourrions faire là, maintenant.

Penchant très ancien, probablement aussi vieux que l’homme…

Horace avait écrit à sa copine Leuconoé:
(à qui il écrivait souvent des odes, car elle n’avait pas trop le moral; il ne cessait de lui répéter que non, elle n’avait pas un prénom débile, et que d'ailleurs le prénom ne faisait pas tout …)
Carpe diem, quam minimum credula postero: Cueille le jour [et sois] la moins crédule [possible] en l’avenir, ce que nous traduisons souvent par cueille le jour sans te soucier du lendemain. (Ce qui ne veut pas dire tout à fait la même chose, mais bon...)

Eh bien déjà du temps d’Horace, certains aimaient à procrastiner, et s’en vantaient (et ne s'en portaient peut-être pas plus mal)!
Ainsi, ils parodiaient son déjà fameux Carpe diem en lui rajoutant crās!

Carpe diem crās: Cueille le jour, mais demain!!

Un peu l’équivalent de ce que nous dirions en français: Ne remets jamais au lendemain ce que tu peux faire le surlendemain.



Vous avez déjà porté des lunettes 3D, qui vous permettent de visualiser le relief d’un film au cinéma, une dimension perdue par la projection?



Eh bien en ce dimanche, je vous offre - ou plutôt nous vous offrons - une expérience extraordinaire, peut-être unique!
La possibilité d’aborder la notion de procrastination selon plusieurs canaux, plusieurs approches…
Un peu comme le font les verres polarisés de vos lunettes 3D

Nous sommes à plusieurs blogueurs, à l’initiative de mon ami Cyrille, à nous être entendus pour vous offrir une expérience multi-dimensionnelle!

Nous avons tous, chacune et chacun, travaillé dans notre coin sur le mot “procrastination”, et synchroniser nos blogs et vous offrir un feu d'artifice!

- Mais?
- Oui, je me répète. Ca pose un problème?

Pour découvrir ce que mes co-blogueurs auront donc réalisé sur “procrastination”, je vous invite à visiter leurs blogs respectifs!:


Merci à vous: Jennifer, Charles et Cyrille!




Et puis, bon dimanche à vous toutes et tous,
Passez une très bonne semaine, et…

A dimanche prochain!
Pour d'autres mots issus de la racine *per-1...





Frédéric

article suivant: Jouons un peu avec *per-1

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