- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 10 novembre 2013

Enfiévré, il recherchait la nappe phréatique en plein brouillard. Mais quel imbroglio!


article précédent: Une bonne pâte, ce satrape.



Bonjour à toutes et tous!


Dimanche dernier (voir Une bonne pâte, ce satrape.), nous avions découvert la racine proto-indo-européenne *pā- "protéger, nourrir".

Et j’avais conclu le billet en vous annonçant une suite, le sujet étant loin d’être épuisé…

Eh bien, la voilà, la suite!!

*pā- nous a donc donné le français “pain”?

Mais d’où, alors, nous vient l’anglais pour pain: bread??


Pour tout vous dire, nous avons déjà entrevu - oh, bien vite - la racine proto-indo-européenne à l’origine de “bread” dans un dimanche précédent: Tu quoque, Brutis, belli-fili mi., comme pouvant être à l'origine de l'anglais bride (la jeune mariée).


La racine proto-indo-européenne dont je parle, c’est


*bhreuə-


Il s’agit d’une racine verbale, dont le champ sémantique couvrait les notions de "cuire, bouillir, infuser, brasser, préparer du bouillon …"

Le terme brouet, d’ailleurs, nous en vient. “Aliment grossier, presque liquide”, apparenté au bouillon.

brouet

Et brouet, tout comme l’anglais bread, provient du proto-indo-européen par la voie germanique.

  • L’anglais bread, issu du vieil anglais brēad (nourriture, pain), est basé sur le germanique *braudam (nourriture cuite, pain au levain).
  • Quant à brouet, il nous arrive du germanique *brudam: le bouillon.


C’est sur ce même *brudam que nous avons construit l’anglais broth (bouillon).



C’est aussi de *brudam que nous arrive le latin vulgaire *brodum (bouillon), sur lequel nous avons créé non pas le français bouillon
bouillon nous arrive en fait du latin bullīre (bouillir), de bulla, la bulle. Mais oui, il s’agit des bulles qui se forment à la surface d’un liquide lorsqu’il … ben euh… bout -

mais bien…

brouiller!

Verbe attesté au XIIIème siècle, calqué sur le gallo-roman *brodiculare, de *brodicare, “brouiller, bouillonner”.

Hé oui! Brouiller, c’est étymologiquement bouillonner, ce qui a pour résultat de produire de la vapeur, du … … … brouillard!

brouillard


C’est ainsi, d’ailleurs, que de *brudam nous arrive imbroglio, l’embrouille!!

Imbroglio

Imbruglia

Et c’est toujours par le germanique, mais cette fois par la forme verbale *breuwan (infuser, brasser) que nous arrive, bien évidemment, l’anglais brew, de même sens.

Quelques produits de la brewery


Une variante de *bhreuə-, *bhrē-, s’est dérivée dans le proto-germanique *brēdan, qui évoque l’idée de chauffer, réchauffer.

Un peu ce que fait la poule qui couve ses précieux oeufs, en les gardant au chaud…

L’anglais to breed: élever, nous en vient!


Les allemands Bratwurst ou Sauerbraten sont également des descendants de *bhreuə-, toujours via un dérivé germanique *brēd-ōn: chair rôtie.

Sauerbraten

De ce même *brēd-ōn nous arrive le vieux français braon!

- Braon??
- Oui, braon!

Ce bon Frédéric-Eugène Godefroy nous apprend dans son Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXème au XVème siècle - édition de Paris, 1881, que le terme braon signifie jambon, partie charnue de la jambe (mollet, fesse) propre à être rôtie.



Mot perdu en français, mais conservé en anglais sous la forme brawn, qui se traduirait par fromage de tête

(ça, c’est vraiment pas pour moi)


brawn


Mais c’est à une autre variante de notre proto-indo-européenne *bhreuə-, *bhres-, que nous devons… …



braise!

De l’ancien français brese, issu, probablement via le vieux néerlandais, du germanique *bres, de même sens.
Nous avions encore le verbe braser en vieux français: embraser, consumer.

N’oublions pas braséro! (XVIIIème siècle), de l’espagnol brasero (tiens, j’aurais pas cru): “ustensile de chauffage en cuivre, monté sur pieds, rempli de braises”.


Sur une forme réduite de *bhreuə-: *bher-, s’est construite la forme suffixée *bher-men-, dont ne descend pas l’anglais barman, mais bien barm: levure, levain, fermentation.

barman

Mais cette forme *bhermen- s’est à son tour suffixée, pour devenir *bhermen-to.

De là, le latin ... fermentum: levure, sur lequel nous avons créé ferment, fermentation


Une forme allongée de *bher-, *bherw-, nous a quant à elle légué le latin fervēre: bouillir, fermenter

De fervēre nous arrivent… fervent, ferveur, fièvre, effervescence…!


- Bon, OK, on a capté. Mais donc, cette racine proto-indo-européenne *bhreuə- n'a pratiquement donné que des mots germaniques, repris éventuellement dans les langues romanes... Moi j'appelle pas ça du proto-indo-européen...

- Oui, remarque intéressante. Mais NON, *bhreuə- n'a pas donné que des mots germaniques, loin de là. On lui doit ainsi le sanskrit bhurváṇiḥ ("indomptable, bouillant").

Je peux continuer??


Et puis, une forme de *bhreuə- au degré zéro, suffixée en *n(e)n- pour donner *bhru-n(e)n- nous a légué, en anglais, l’archaïque bourn, ou burn, qui correspond à un ruisseau ou une sourcebouillonnant 

Nous retrouvons toujours trace de bourn/burn sous la forme bourn, bourne, burn, born, borne, dans de très nombreux toponymes d’Angleterre ou d’Ecosse.

Bournemouth, Dorset, dans les années 1890


Last but not least, cette notion de source bouillonnante, nous la retrouvons, basée sur une forme suffixée *bhrēw-r̥-, dans le grec ancien φρέαρ phrear: le puit.

D’où nous avons … puiséphréatique : relatif à la nappe d’eau la plus proche de la surface du sol.






Bon dimanche, bonne semaine à toutes et tous, et …
... à dimanche prochain! ...

... Pour traiter d'une racine délaissée, une laissée-pour-compte car déjà évoquée ici, sans plus…

Mais dimanche prochain, il y aura aussi au menu un petit extra, une nouvelle expérience rendue possible par l’Internet, je n’en dis pas plus!





Frédéric

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