- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 14 juin 2015

passer du caravansérail à la lamaserie, quelle tranche de vie...






Ami, ne nous soucions pas de demain, - profitons de ce souffle de vie. - Demain quand nous quitterons ce caravansérail, - nous serons pareils aux morts d’il y a sept mille ans.

    رباعیات عمر خیام, Rubaï'yat (Quatrains), quatrain 113,

Omar Khayyâm, 

soufi, écrivain, mathématicien, poète, astronome, philosophe persan,
1048 - 4 décembre 1131.


Omar Khayyâm



















Un petit lien vers ces quatrains, en ligne? 



Bonjour à toutes et tous!


Nous en étions restés, dimanche dernier, à l’étude de la racine *terə-2
traverser, passer au/à travers, ou au sens figuré (“aller au-delà, dépasser”): triompher, vaincre
à qui le français traverse doit son tra-, via le latin trāns.

Ca y est, vous vous en souvenez?

la traverse


Tilt, ça y est?
Voiiiilààà!









Eh bien en ce dimanche, nous continuerons, et terminerons, l’étude de cette charmante racine, qui n’a pas fini - vous allez vite vous en rendre compte -  de nous surprendre…


Alors!

Vous vous rappelez cette forme variante *trā‑, qui était à l’origine de ce fameux latin trāns.
(Ce n’est pas une question).

Eh bien, suffixons *trā‑, pour obtenir *trā-yo-.

*trā-yo-, nous la retrouverons dans le persan - je vous avais dit qu’on parlerait persan, ce dimanche! - سرای, sarây.

Ah ah…

Mais avant de vous révéler le sens de سرای, sarây, je dois vous préparer quelque peu…

Car entre le sens de *terə-2 (“aller au-delà, dépasser”) et celui de سرای, sarây, il y a comme qui dirait un monde

Dites-moi: quand vous voulez couvrir quelque chose, comme par exemple couvrir une table d’une nappe, ou alors couvrir une structure d’une pièce de tissu pour en faire un abri, une tente, vous vous débrouillez pour que la nappe, ou le tissu, dépasse de la zone à protéger…

Oui, non?

C’est par le fait même que le tissu dépasse la structure, qu'il s'étend au-delà de celle-ci qu’il la couvre, qu’il la protège

Mmmh?

Bon.

Car je dois bien vous l’avouer, سرای, sarây ne rend pas vraiment l’idée de “aller au-delà, dépasser”…

Non, سرای, sarây, c’est… ce qui vous couvre: l’abri.
Et par extension, l’habitation, le palais, voire l’hôtel

On comprend mieux ce singulier glissement de sens par la langue de l’avesta (mais oui, l'ancien livre sacré des zoroastriens), j’ai nommé… l’avestique.

l'avesta

Car en avestique, *terə-2 s’est dérivée en taro, tarya, tar: dépasser, surpasser,
mais aussi en thrâ: l’abri, le couvert.

Vous voyez ce que je voulais dire?

Très fort, *terə-2!


Mais revenons à notre persan سرای, sarây, le palais, le château

Emprunté par le turc, le mot désignera spécifiquement le palais du sultan, dans l’ancien empire ottoman.

Le palais de Topkapi, « Topkapı Sarayı » en turc, Istanbul


L’italien a, à son tour, emprunté le mot au turc, et en a fait... saraio.

Mais! L’usage en a voulu autrement

Savez-vous ce qu’est un paronyme?  

"Se dit de mots phonétiquement voisins, homonymes à un phonème près."
Exemples? croasser et coasser. Ou arborer et abhorrer. Prodige et prodigue

Eh bien l’usage, donc, a fait remplacer saraio par son paronymeserraglio «fermeture», du verbe serrare «fermer» (issu, ceci dit, du latin sera, -ae «serrure»).

En italien, le sens de serraglio s’est alors, et finalement d’une façon très logique, étendu.

Il désignait certes toujours le palais, mais aussi plus précisément cette partie particulière dudit palais, fermée: l’appartement des femmes, le ... harem.

Et c’est sur serraglio, bien entendu, que nous avons créé sérail.

émouvante vieille carte postale du vieux Beyrouth, celui d'avant:
le Sérail

d'autres superbes cartes postales du vieux Beyrouth ici:
http://almashriq.hiof.no/lebanon/700/760/769/old_beirut/index.html


Oui, il y a aussi L'Enlèvement au sérail, Die Entführung aus dem Serail, K. 384, de Mozart
(pas à proprement parler un opéra, mais plutôt un Singspiel, comme Die Zauberflöte)

Ici, la coloratura américaine Ruth Ann Swenson

Allez, je ne résiste pas...

Ici, à nouveau Ruth Ann Swenson dans un extrait de Semele, HWV 58, l'opéra de Haendel.
(Sémélé, la mère de Dionysos!)

Myself I shall adore - Handel


L’abri pour les caravanes (je parle ici de la file de chameaux, du convoi, de la troupe de voyageurs), c’était naturellement le … caravansérail.
(Caravane provenant du persan کاربان, kârvân - peut-être basé sur le sanskrit karabha "chameau". Le mot a dû être importé en français par des récits de voyages en orient.)
le caravansérail d'Oran...

caravane mal abritée


Il y a encore un dérivé du persan سرای, sarây auquel vous ne penserez jamais…

pom pom pom


Le mot désigne l’endroit où vivent des moines… des moines bouddhistes.

Une… lamaserie. (ou lamasserie)

Oui, ce -serie proviendrait lui aussi du persan sarây.

la lamaserie Song Zan Lin (松赞林, Sōng Zàn Lín)

Cliquez pour zoomer, c'est vraiment superbe!

d'autres de ces magnifiques panoramiques ici:
le site de Channary et François à Shangaï 



Bon, j’ai encore quelques dérivés à vous proposer, mais prenez-les avec des pincettes

Pour le dérivé qui suit, on suppose le passage de la racine au latin par une forme étendue *tru-, suffixée pour devenir *tru-k-.

Cette forme aurait donné naissance au latin truxviolent, sauvage, farouche, cruel…” (pensez à ce sens que revêtait la racine de vaincre, surmonter, maîtriser);

D'où le latin trucīdō, trucīdāre, "égorger, massacrer", dont nous avons tiré, évidemment, trucider.

Très curieusement, en français, le trux latin est aussi devenu… truculent!

Rien à voir avec la cruauté ou la sauvagerie.

En fait, au tout début de son usage français, il correspondait bien à la sémantique de base latine.
Mais il disparut à la fin du XVIème.
Ca arrive!
Quand il réapparut, au début du XVIIIème, son sens s’était affaibli, et il ne signifiait plus que “qui veut se donner un air farouche”.

A noter qu'en anglais, truculent , qui n'a jamais disparu de l'usage, a toujours conservé son sens fort, premier.



Psss!
Si vous voulez tout savoir, l'hypothèse la plus fiable - à mon sens, du moins - sur l'étymologie du latin trux, c'est qu'il descendrait d'une racine proto-celtique *druko-, "mauvais".


Enfin - mais toujours avec beaucoup de réserves -, je vous propose une famille de dérivés de *terə-2, toujours basés sur cette forme *tru-k-, mais cette fois, soyons fou, suffixée de plus belle, nasalisée et, ne soyons pas chiche, réduite à son degré zéro.

*tru-n-k-o‑.

Elle nous aurait donné le latin truncus, le tronc.

Le tronc, c’est ce qui est privé de branches, ou de membres (dans le corps humain).
Ce qui reste après que l’on a tranché les branches, ou mutilé les membres.

C’est dans ce sens - c’est franchement tiré par les cheveux -: “mutilé”, car “vaincu”, “dominé” que truncus correspondrait à la sémantique de *terə-2.

Oouuais….
Je n'y crois pas un seul instant, d'autant que Michiel De Vaan ne sait pas trop où le rattacher non plus...

Bon, si jamais, truncus nous a quand même légué tranche, trancher, tronquer, tronc


parcours santé et sans gêne - mais avec plaisir



On récapitule?
De *terə-2 nous avons certainement reçu…

avatar, nectar, les anglais nostril, though et thorough, tranquille, transept, traverse, trébucher
(relisez l’article de la semaine dernière, enfin!), 

mais aussi…

sérail, caravansérail, et lamaserie...



Et voilà pour ce dimanche!

La semaine prochaine, nous plancherons, comme promis, sur la racine *wer-3, tourner.



Très bon dimanche, très bonne semaine!

On se retrouve, voyons… dimanche prochain?



Frédéric


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